Avant la philosophie pessimiste de Schopenhauer et celle, anti-idéaliste, de Nietzsche, la perfection était associée à l’idée de l’absolu, donc à Dieu. Elle était considérée comme un état de plénitude spirituelle rapprochant l’homme de son créateur. Il y avait donc d’un côté l’homme, dans son imperfection, et de l’autre l’absolu, la perfection divine que l’homme tentait d’approcher sans pouvoir l’intégrer totalement au cours de sa vie terrestre. Cette incapacité résidait dans le fait de l’incarnation de l’être humain, de la matérialité de son corps. Pour le croyant, la perfection était donc un concept lié à la foi, le non-croyant l’aurait qualifiée de concept abstrait.
À partir du constat de la mort de Dieu postulé par Nietzsche dans Le gai savoir (l’homme fou), un vide apparut au-dessus de nos têtes et le paradis redevint simplement un ciel, voir un espace incommensurable entourant notre minuscule planète. Nietzsche se demanda si l’homme avait vraiment conscience de ce qu’il avait fait en effaçant l’idée d’un absolu, s’il était prêt à en assumer les conséquences et s’il n’allait pas devoir devenir Dieu lui-même pour compenser cette perte.
C’est précisément à ce moment-là que la recherche de perfection quitte le domaine de la spiritualité ou perd son statut de concept abstrait pour devenir une exigence matérielle. Dieu n’étant plus et l’homme ayant pris sa place, ce dernier n’aspire plus à tendre vers une perfection qui lui échappe, mais à la réaliser dans la vie réelle, d’en faire une exigence matérielle concrète, accessoirement psychologique et sociologique.
La déshumanisation
Le défi est de taille : comment réaliser la perfection absolue dans un monde relatif ? Comment donner corps au superlatif dans un monde perclus de comparatifs ? Et quelles seront les conséquences d’une telle ambition, tant dans le domaine politique que scientifique ou artistique ?
Bien sûr, on pourrait opérer un glissement sémantique et redéfinir la perfection comme un niveau d’excellence extrême, de plus grand accomplissement possible dans un monde où rien, même ce qui semble le plus abouti, ne saurait un jour être dépassé par quelque-chose de plus abouti encore.
Or, l’homme-Dieu ne peut se satisfaire du meilleur des mondes possibles, car il le soumet toujours aux contraintes imposées par la nature qui, selon Spinoza, est l’unique réalité, identifiée à Dieu lui-même, une substance infinie, éternelle, et nécessaire dont tout ce qui existe n’est qu’une expression. Or, l’homme-Dieu se considérant être la mesure de toute chose, il va tenter de plier cette nature revêche à sa volonté, transgressant ses lois pour imposer les siennes.
Mis à part le fait que plus il modifie la nature des choses et plus il va se rendre dépendant de la nature – comme l’a démontré C. S. Lewis dans son essai The abolition of man –, plus il subira une autre conséquence encore plus grave de sa démarche : la déshumanisation.
Quand le paradis descend sur terre
Prenons pour exemple la politique. Au fond, Robespierre, Lénine, Hitler et Mao avaient pour ambition commune de créer la société parfaite peuplée d’êtres parfaits façonnés sur la base d’une compréhension parfaitement erronée du concept de surhomme postulé par Nietzsche. Trop de perfection nuit à la perfection ! Pour réaliser un tel schéma, ces esprits totalitaires se sont attaqués à la dignité humaine, qui consiste avant tout dans l’unicité de chaque être humain. L’homme n’était plus une fin en soi, il devenait un moyen, une brique dans le mur de la société nouvelle, un composant du Gestell de Heidegger, c’est-à-dire de l’ingénierie sociale mise en place pour – non plus s’approcher du ciel – mais intégrer celui-ci dans la matière afin de créer un paradis sur terre.
Ceux qui considèrent que cette chimère a pris fin avec l’échec des totalitarismes du passé n’ont pas encore pris conscience du fait que le brave new world d’Aldous Huxley ne décrit pas un monde révolu, mais un enfer à venir. La science et la médecine moderne au service d’hommes-Dieu – ne crachant pas sur le profit en passant – nous font miroiter un monde en transition constante, faisant fi de tous les repères. La transgression de nombreuses lois naturelles en est l’expression la plus patente : la transsexualité, le transgenre et le transhumanisme, par exemple, jouent avec les identités. Ils les effacent, les redéfinissent, les manipulent et les transforment. Les lois de la nature sont bafouées, la volonté humaine tente d’obtenir une victoire définitive sur la nature considérée comme insuffisante, inadaptée et injuste – donc imparfaite – en lui imposant une soi-disant perfection, perfection voulue et imposée par l’homme-Dieu.
Le résultat est affligeant, car la négation de l’identité, de l’unicité et par là de la dignité de l’homme, déshumanise ce dernier. Or, une société constituée d’êtres déshumanisés fonctionnant sur un mode pseudo-scientifique, cela s’appelle une fourmilière et non plus une société humaine. Plus la mécanique sociale est huilée, encadrée par des lois, des préceptes et des exigences liberticides, plus elle écrase l’imperfection apparente de la nature de l’homme et plus elle réduit le potentiel émotionnel et créatif de celui-ci. Autrement dit : l’homme, en cherchant à se diviniser, perd son humanité. Il ne sera ni homme ni Dieu, mais une sorte de monstruosité destructrice. Pourquoi destructrice ? Parce que son incapacité d’être un créateur ex nihilo ne laisse d’autre issue à l’homme avide d’affirmer sa toute-puissance que de détruire la création existante qui le renvoie à son imperfection. Ne pouvant créer la vie, il va s’employer à la détruire. Ne pouvant vaincre la mort, il va devenir son bras armé.
Car enfin, l’étape ultime et indispensable pour atteindre à la divinité et à la perfection consiste à vaincre la mort. Dans son roman Les Possédés, Dostoïewski fait tenir à l’un de ses personnages, Kirillov, les propos suivants :
« Celui à qui il sera tout à fait indifférent de vivre ou de ne pas vivre sera l’homme nouveau. Celui qui vaincra la douleur et la peur sera lui-même Dieu. […] Alors, il y aura une nouvelle vie, un homme nouveau, tout sera nouveau… jusqu’à la transformation physique de la terre et de l’homme. L’homme sera Dieu et se transformera physiquement. »
Voilà des propos pour le moins prophétiques ! De nos jours, des milliardaires comme Sam Altman et surtout Peter Thiel veulent réaliser scientifiquement l’immortalité de l’homme. « La mort est une vérité de la nature que l’on doit combattre », affirme Peter Thiel. Il considère la finitude comme une offense intolérable que la nature impose à l’homme-Dieu à qui, en raison de sa déification, rien ne saurait être imposé, même pas la mort. Se rend-il compte que cette perfection physique n’aurait de parfait que le piège dans lequel elle jetterait l’homme qui serait éternellement prisonnier de son corps ?
Poussons encore plus loin : l’imperfection de l’homme n’est-elle pas, justement, le terreau d’une perfection qui ne peut être atteinte par la rééducation, la contrainte et la science ? Novalis, le poète romantique allemand n’a-t-il pas pressenti cela lorsqu’il écrit :
« Wenn nicht mehr Zahlen und Figuren
sind Schlüssel aller Kreaturen,
Wenn die, so singen oder küssen
mehr als die Tiefgelehrten wissen… »
(« Lorsque nombres et figures
Ne seront plus la clef de toutes créatures,
Lorsque ceux qui chantent ou embrassent
En sauront plus que les grands érudits/savants… »)
L’homme sauvé par ses limites
Ce n’est pas en cherchant à être un surhomme que l’homme atteindra la perfection, mais en étant simplement lui-même, un homme conscient de ses limites, de ses qualités et de ses défauts, un être cherchant à réaliser ce qu’il est et non pas ce qu’il devrait être selon les apôtres du Great Reset ou les apprentis-sorciers de Palantir et de l’IA.
La perfection est dans l’être, dans l’essence même de ce qui vit, et non pas dans les formes. Mieux : la perfection apparaît lorsque le contenu et la forme sont en parfaite adéquation malgré leur imperfection. La chanson « parfaite » a besoin de l’alliage entre les paroles et la musique issus d’un esprit humain perfectible – donc imparfait – pour faire vibrer les cœurs. La force a besoin de la fragilité pour se magnifier. La raison a besoin du cœur pour éviter la déraison. Le Yin a besoin du Yang, l’animus de l’anima, la science de l’éthique et la politique de la morale pour éviter le piège de la perfection scientifico-rationnelle.
La perfection est plutôt à rechercher dans l’adéquation entre ce que l’humain est et ce qu’il fait. Quant à la nature, il me semble que vouloir parfaire le coucher de soleil, embellir artificiellement le vol bourdonnant de l’abeille, la grâce du chevreuil et la rosée matinale perlant sur un pétale de fleur et remplacer la floraison naturelle par des OGM et des serres à perte de vue n’engendre que dissonance et monstruosité. Le monde est certes imparfait, mais que de beauté dans cette imperfection. La nature est certes souvent cruelle, mais à quoi bon sauver la gazelle si le lion doit crever de faim ? À quoi bon vouloir perfectionner ce qui est parfait dans son imperfection ? D’autre part, rien n’est plus dommageable pour la nature que la volonté de l’homme-Dieu qui la pervertit pour se donner l’impression de la dominer.
Qui, de l’Indien tuant respectueusement un bison pour se nourrir et se vêtir ou du riche industriel massacrant une multitude de bisons dans la pleine depuis un train en laissant pourrir les cadavres, est plus proche de la vraie perfection ? Ce n’est pas la précision du tir qui les distingue – à chacun la maîtrise plus ou moins parfaite de son arme spécifique –, mais l’esprit qui anime leur acte et le but poursuivi. La perfection sans respect est comme une beauté sans charme ou une maison sans âme.
L’homme moderne me fait penser au Zangra de la chanson de Brel inspiré par l’officier du Désert des Tartares de Dino Buzatti. Il cherche à vaincre un ennemi extérieur, alors que celui-ci est tapi au fond de lui-même. Ainsi en va-t-il de la perfection : l’homme s’éreinte à créer, dans le monde extérieur, une forteresse inexpugnable, une défense parfaite contre la vie elle-même, et réprime par ce fait son essence vitale, une force intérieure qui n’a nul besoin de murs pour affronter sereinement l’existence.
Il n’est d’autre perfection sur terre que d’accepter la vie dans son imperfection. On peut y changer prudemment certaines choses, certes, on peut s’améliorer soi-même dans bien des domaines, mais vouloir réaliser la perfection sur terre en transgressant les lois de la nature est aussi stupide que de croire tout savoir ou détenir la vérité absolue.
La stupidité est d’ailleurs la seule perfection à portée humaine sur cette terre. Mais je crains qu’elle soit si abyssale qu’il se trouvera toujours un imbécile encore plus parfait pour empêcher que le comparatif cède la place au superlatif absolu.
En attendant, laissons faire les technocrates et autres idiots instruits poursuivre leurs chimères, et tout ira si bien qu’on sera parfaitement mal.
Oskar Freysinger



