La nuit de Walpurgis

Cette fête a lieu dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Dans l'ancienne Germanie, on croyait qu'à cette date les divinités du printemps (dieux et déesses de la fécondité - 3e fonction) se répandaient dans la nature pour mettre fin à l'hiver.
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L’Église tenta de discréditer cette fête en transformant les divinités en « diables » et (surtout) en sorcières. De là procède le caractère « magique » et « sulfureux » de la Walpurgisnacht – utilisé et renforcé par de nombreux écrivains (cf. la danse de la nuit de Walpurgis dans le Faust de Goethe ; et, à l’époque moderne, les ouvrages de Gustav Meyrinck, Sheridan Le Fanu, Bram Stoker, etc.).

Aujourd’hui, la fête a surtout survécu en Suède. Dans la journée du 30 avril, jour de la Valborgsmässoafton, les étudiants de l’Université d’Uppsala (fondée en 1477) se réunissent devant la rivière Fyris, qui traverse la ville, et procèdent à la destruction (simulée) de leurs vieilles casquettes de l’hiver. (Le côté « printanier » de cette coutume est ici évident). Ils se retrouvent ensuite, pour boire, chanter et danser, à l’occasion d’une fête qui se poursuit jusqu’au petit matin du 1er mai.

Comme à l’accoutumée, un mélange très syncrétiste s’est opéré – à date ancienne – entre la tradition païenne et la (nouvelle) croyance chrétienne. C’est ce dont témoigne le nom de cette fameuse « nuit », qui lie l’antique commémoration au souvenir d’une sainte chrétienne : Walpurgis.

Walpurgis (dite aussi Walpurge ou Walburge) était une missionnaire anglaise, née vers 710, qui aurait passé la plus grande partie de sa vie à évangéliser les Germains du continent. Originaire du Sussex, elle était la fille d’un riche seigneur anglo-saxon, nommé Richard, qui aurait été l’un des fils de Hlothere, le neuvième du roi du Kent. Sa mère, Winna ou Wuna, aurait été la sœur de Wynfried (ou Wynfrith), alias saint Boniface, l’évangélisateur de la Frise, mis à mort le 5 juin 754, près de Dokkum, par des païens restés fidèles à la foi de leurs pères. C’est précisément sur la demande de Boniface-Wynfried, vers 750, qu’elle serait venue s’installer en Germanie, en compagnie de ses frères Willibald (futur premier évêque de Eichstätt, en Bavière) où, six ans plus tard, elle succéda aussi à son frère Wunnibald, après la mort de ce dernier. Elle mourut à Heidenheim en 779 ou 780. Par la suite, ses reliques furent transférées à Eichstätt, où on les plaça dans un rocher – d’où exsuda bientôt une « huile miraculeuse », que l’on vendit à bon prix comme remède contre toutes sortes de maladies. L’endroit devint bientôt un lieu de pèlerinage, et l’on y construisit une église.

Très populaire au Moyen Âge, la Sainte-Walpurgis fut d’abord fêtée le 25 février, puis le 1er mai. Dès lors, la « nuit de Walpurgis » prit le relais de l’ancienne fête païenne du printemps. Ce qui ne va d’ailleurs pas sans poser quelques problèmes à l’historien.

On peut en effet se demander sur quelles bases la fête de Walpurgis fut assimilée par le commun à l’ancien festival païen. On peut supposer que certains des attributs de Walpurgis se recoupaient avec les qualités des anciennes divinités – ou au contraire, qu’ils en étaient l’antidote. (Par exemple, Walpurgis semble avoir été considérée comme spécialement bien placée pour protéger de la magie noire et de la sorcellerie.) Inversement, on peut imaginer que certains épisodes de la vie de Walpurgis sont purement légendaires et qu’ils ont été « hérités » d’une ancienne déesse de la fécondité. Mais il faut bien reconnaître que l’état de nos informations ne permet pas, pour l’instant, de résoudre ce mystère.

Walpurgis est généralement représentée avec sa crosse d’abbesse, portant à la main une fiole de beaume. Sa vie a été rédigée, dès le IXe siècle, par Wolfhard (884-916) et, à l’époque moderne, par G. F. Browne (Boniface of Crediton and His Companions, Londres, 1910).

Bien qu’en France, la tradition de Walpurgis soit moins nettement marquée qu’au-delà du Rhin, notre folklore n’en attribue pas moins une place importante à la nuit du 30 avril au 1er mai. Les traces sont particulièrement vivaces dans les régions anciennement colonisées par les Francs et les Burgondes, et aussi en Alsace, notamment au Hochschwärtz ou Hexenberg (au-dessus d’Ammerschwir) et au sommet du Bastberg (près de Bouxwiller). Dans ces régions, on observait au XIXe siècle des « orgies » carnavalesques, avec usage de formules pour « se déplacer à cheval sur un bâton ». Dans les églises, les cloches sonnaient longuement dans la nuit, soit « en l’honneur de Marie », soit pour « protéger les paroisses de la gelée », soit encore pour « écarter les maléfices et les sorcières dans la nuit qui leur est spécialement consacrée » (cf. Lefftz, Mai und Pfingstrbrauchtum im Elsass, 1930).

Curieusement, des traditions analogues se retrouvent dans le Centre de la France, et tout particulièrement en Anjou, où les folkloristes signalent des « sabbats » dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Dans le Maine, on croit que les sorciers s’assemblent aux carrefours et courent les champs pour y faire leurs maléfices. Pour les empêcher de nuire, il faut porter du sel sur soi, ou encore répandre du sel dans les étables, sur le dos des vaches, autour des maisons et sur les claies des champs. Ailleurs, on préfère arroser les champs et les maisons d’eau bénite. Ces croyances se retrouvent, de manière isolée, en Bretagne, en Normandie, en Flandre, en Picardie, en Auvergne. En revanche, elles semblent absentes dans les Alpes et dans le Midi. En Bourbonnais, on affirme que les sorciers locaux profitent de cette nuit du 1er mai pour aller cueillir le « matagot » (dit aussi « herbe à la serpent » ou « sceau de Salomon »), qui n’est que le muguet bleu ou endymion des bois. En Nivernais, les sorciers enlèvent le lait et « dégraissent » le fumier ; ils ramassent aussi la rosée et la font manger aux vaches (celles qui en ont mangé ne donnent plus de lait). En Berry, on connaît, à la même date, l’activité du « ramasseu d’rosée ».Il en va de même dans la Nièvre, le Loiret, l’Ille-et-Vilaine, etc.

Lorsque les fêtes païennes de printemps furent interdites, beaucoup d’hommes et de femmes ne purent se résoudre à abandonner leurs anciennes croyances. Ils prirent alors l’habitude de se réunir chaque année, le visage souvent dissimulé par un masque, pour continuer à célébrer en secret selon les exigences de leur foi. Ces réunions se dérou­laient la nuit, au sommet de quelques montagnes, ou dans la profondeur des bois. Cela se passait dans la nuit précédant le 1er mai : la célèbre nuit de Walpurgis, que nous avons déjà évoquée ici (cf. G/T 6, pp. 10-12).

De façon assez révélatrice, la fête (chrétienne) de sainte Walpurgis (Walburge, Valburge ou Vaubourg), qui avait lieu à l’origine le 25 février, fut par la suite trans­férée au 1er mai. Ainsi que nous l’avons dit, on ignore presque complètement pourquoi la « fête de Walpurgis fut assimilée par le commun à l’ancien festival païen ». La Walpurgis « historique », nièce de saint Boniface (l’évangélisateur de la Frise), serait morte en 780 au couvent de Heidenheim, en Souabe. On dit que son corps aurait sécrété une « huile miraculeuse ». (Cette « huile » peu ragoûtante pourrait correspondre à l’élixir de longue vie d’une ancienne divinité du printemps. D’autre part, le nom de Walpurgis a pu être rapproché de celui de Freyja, qui est parfois dénommée Walfreia ou Walfreva, et dont Karl Simrock, traducteur de l’Edda en langue allemande, affirmait au siècle dernier que son union avec Odhinn-Wotan était autrefois célébrée par une fête de douze jours commençant le 1er mai. On a aussi tenté un rapprochement avec les dénominations de la forêt, all. Wald, et de la montagne, all. Berg (Wald-berg = Wallberg-Wallburg = Walpurgis). Il faut bien dire que ces explications ne sont que moyennement convain­cantes.

La tradition chrétienne veut que « dans la nuit de Walpurgis, les sorcières tiennent leur sabbat”. En réalité, les prétendus « sorciers » et « sorcières » n’étaient que des païens assimilés par l’Église à des « démons ». Plus précisément, les Hexen (« sorcières », angl. witch) sont des Hagischen, des Hagalfrauen, des « femmes sages, avisées ». Au mot Hexe correspond en effet le vieil-haut-all. hagazussa, contracté en Hazus, hazis, hazissa, l’angl.-sax. hagtesse, Hâgesse, le moyen-haut-all. hexde, hexse, l’alémanique hagseh. Or, selon Grimm (Deutsche Mythologie, 1835, p. 586), tous ces termes sont appa­rentés au norrois hagr, qui a le même sens que le latin sagus, « sage, avisé ». Les Hexen, les « femmes sages » – c’est-à-dire encore au fait des anciennes traditions – furent persécutées de façon atroce pendant tout le Moyen Âge (et au-delà) : plusieurs millions d’entre elles furent brûlées vives par les représentants des deux églises chrétiennes.

Voici, pour terminer, deux textes sur la « nuit de Walpurgis » :

– Texte scientifique : « L’attribution spéciale de la nuit du 30 avril au 1er mai aux sorcières, ou aux esprits malfaisants qui les ont précédés (sylves très probablement), sans y avoir été générale, a été assez répandue (en Allemagne} pour devoir être christianisée. Cette croyance était surtout ancrée dans le folklore du Brunswick et du Hanovre, au point d’en concentrer l’un des aspects sur le sommet culminant, nommé Blockberg ou Brocken, du massif du Hartz : c’est là, dit-on, que se réunissaient toutes les sorcières des Allemagnes pour y exécuter des sacrifices humains, chasser au loin la neige et se livrer à des danses échevelées. La christia­nisation consista à mettre cette nuit sous l’invocation de sainte Walpurge, dont le sanctuaire se trouve à Eichstätt, en Bavière, d’où son nom de Walpurgisnacht. » (Manuel de folklore français contemporain. Tome I, vol. IV, section 2. A. et J. Picard, 1949, pp. 1433-34).

– Texte littéraire : « …Une idée effrayante me vint alors à l’esprit. C’était la nuit deWalpurgis ! Walpurgisnacht ! Oui, la nuit de Walpurgis durant laquelle des milliers et des milliers de gens croient que le Diable surgit parmi nous, que les morts sortent de leurs tombes, et que tous les génies malins de la terre, de l’air et des eaux mènent une bacchanale. Je me trouvais au lieu même que le cocher avait voulu éviter à tout prix – dans ce village abandonné depuis des siècles. Ici, on avait enterré la suicidée, et j’étais seul devant son tombeau – impuissant, tremblant de froid sous un linceul de neige, un orage violent menançant à nouveau ! Il me fallut faire appel à tout mon courage, à toute ma raison, aux croyances religieuses dans lesquelles j’avais été élevé, pour ne pas succomber à la terreur… » (Bram Stoker, Dracula. Opta, 1968, p. 7).


Extrait du livre 
Les Traditions d’Europe d’Alain de Benoist

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