Il est des regrets minuscules qui pèsent plus lourd que les grandes disgrâces. Je ne souffre guère de l’interdiction qui m’est faite d’entrer sur le territoire des États-Unis. L’Europe, la Bretagne, l’Argentine et mes livres suffisent d’ordinaire à entretenir en moi cette vieille envie de partir voir plus loin. Pourtant, en lisant dans le Telegraph que la Big Boy No. 4014 traverse le continent pour saluer les deux cent cinquante ans de l’émancipation des treize colonies anglaises d’Amérique, j’ai senti en moi une envie presque enfantine. J’aurais voulu être là, au bord de la voie, parmi ces hommes, ces femmes, ces enfants, attendant le monstre noir comme on attend l’apparition d’un vieux dieu.
La Big Boy n’est pas seulement une locomotive. Elle est une survivante. Elle vient d’un âge où l’Amérique avait encore dans ses entrailles quelque chose de l’Europe prométhéenne, de l’Europe des hauts-fourneaux, des arsenaux, des ponts, des cathédrales de métal et des ingénieurs taiseux. Elle n’est peut-être pas la plus puissante machine à vapeur jamais construite, les savants du rail en débattront avec leurs chiffres, leurs tableaux et leurs lunettes, mais elle appartient à cette race de bêtes mécaniques qui imposent d’abord le silence, puis font monter des poitrines une joie presque primitive.
Je connais cette émotion. Elle m’a saisi devant les grandes fusées Starship d’Elon Musk montant vers l’espace, comme si un peuple entier refusait soudain de ramper. Elle m’a saisi lors du premier envol de l’A380, palais ailé, vaisseau d’Europe lancé dans le ciel. Elle me saisit encore lorsque je passe près du Tricastin et que les quatre réacteurs de la centrale nucléaire dressent leur calme puissance au-dessus du paysage enrobé de vapeur d’eau. Chaque fois, quelque chose en moi reconnaît un signe ancien : la matière obéit, l’homme commande, le monde n’est pas seulement subi.
Quand l’acier avait une âme
Or, la locomotive à vapeur possède un mystère que ni le diesel, ni l’électrique, ne peuvent offrir. Une locomotive diesel peut être formidable, une électrique peut être efficace, rapide, lisse, presque parfaite. Elles demeurent froides. Elles ont l’exactitude de la fonction, non la majesté du rite. La vapeur, elle, respire. Elle souffle, crache, tousse, gémit, s’ébroue, se cabre. Elle a un ventre. Dans ce ventre, il y a le feu.
C’est là que tout se noue. L’homme et le feu ont conclu, au fond des âges, une alliance dont nous portons encore la mémoire dans les os. Le feu nous a tirés de la nuit animale. Il a rassemblé les clans, cuit la chair, éloigné les bêtes, durci les pointes, éclairé les visages, donné à la parole son premier cercle. Chaque flamme rallumée réveille cette très vieille parenté. Le feu d’une grillade, le feu d’un foyer, le feu des broussailles que l’on consume, tous parlent à l’homme dans une langue antérieure aux livres.
La locomotive à vapeur est l’instant où cette langue devient puissance. Le feu n’y danse plus seulement pour chauffer les mains ou cuire le pain. Il travaille. Il pousse des bielles, réveille des pistons, soulève des tonnes, franchit des montagnes, entraîne derrière lui des wagons, des marchandises, des familles, des soldats, des villes en devenir. Le feu, captif et furieux, accepte d’entrer dans la machine. L’homme, alors, cesse d’être seulement spectateur de la flamme. Il devient son compagnon, son maître incertain, son frère périlleux.
C’est pourquoi Big Boy émeut. Elle rappelle à l’Amérique ce qu’elle fut lorsqu’elle construisait sans demander pardon d’être grande. Elle rappelle à l’Europe ce qu’elle a donné au monde : la géométrie, l’acier, la chaudière, le rail, l’atelier, la discipline, cette volonté de transformer l’étendue en destin. Sous sa robe noire, dans son souffle blanc, il y a plus qu’une nostalgie de collectionneur. Il y a la mémoire de notre grandeur matérielle et militaire, de cette puissance mécanique qui fit l’homme européen et qui, transportée au-delà de l’océan, ouvrit les plaines, lia les villes et donna un squelette d’acier à l’immensité nord-américaine.
Le pacte de l’homme et du feu
Je ne serai pas là lorsqu’elle passera. Je n’entendrai pas son sifflet courir sur les champs, ni le tonnerre de ses roues dans l’air chaud. Je ne verrai pas les drapeaux, les enfants hissés sur les épaules, les vieux hommes redevenus garçons. Je regarderai des images, depuis mon bureau breton, entouré de mes livres et de mes absences.
Cela suffira peut-être. Car lorsqu’une locomotive à vapeur traverse un continent, elle ne transporte pas seulement des wagons. Elle transporte l’ancien pacte de l’homme et du feu. Elle nous dit que la puissance peut encore avoir un visage, un bruit, une odeur, une fumée, un cœur rouge dans la nuit. Elle passe, et pendant quelques secondes, le monde moderne cesse d’être abstrait. Il redevient chaud, noir, lourd, vivant.





