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Le magazine des idées

La familia grande de la gauche caviar (9/9)

« Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion », professait Voltaire, un connaisseur. Il y a malgré tout cinquante nuances de libéralisme. À gauche, on veut faire le Bien. À droite, on s’en fout. Cela fait quelques différences. Et il y en a bien d’autres.
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Il est loin le temps où Michel Audiard faisait dire à Jean Gabin dans Le Président :

– Je vous reproche simplement de vous être fait élire sur une liste de gauche et de ne soutenir à l’Assemblée que des projets d’inspiration patronale !

– Il y a des patrons de gauche, je tiens à vous l’apprendre ! (un député).

– Il y a aussi des poissons volants, mais ils ne constituent pas la majorité du genre !

Les temps ont changé. Les poissons volants sont devenus une espèce invasive et les patrons de gauche une familia grande. Rien d’étonnant à cela, les socialistes s’étant ralliés à l’économie de marché, les vieux libertaires se sont finalement retrouvés dans la peau de jeunes libéraux.

C’est l’impayable Brice Hortefeux qui a lancé l’expression de « gauche milliardaire », naguère reprise en boucle sur tous les blogs et forums de l’ex-UMP. Le gang du Fouquet’s n’était pourtant pas le mieux placé pour brocarder le gang de Marrakech, d’autant que les milliardaires roses (en euros, s’entend) sont pour ainsi dire inexistants, exception faite d’un Jérôme Seydoux, 79e fortune de France, riche d’1,4 milliard d’euros, ou d’un Xavier Niel, 12e fortune de France, fort de 10,7 milliards d’euros. Patrimonialement parlant, les milliardaires de gauche en sont généralement restés au franc.

Emmanuel Macron a tué Matthieu Pigasse

Il y a toujours eu de grands capitaines d’industrie à la fibre socialiste, les Claude Perdriel (quasiment de toutes les aventures dans la presse de gauche un demi-siècle durant, 227 millions d’euros dans sa tirelire) ou les Antoine Riboud, mort en 2002. On peut ajouter à la liste tous les produits dérivés des grandes écoles, adoubés par le grand capital : Louis Gallois, qui reversait, lorsqu’il était à la tête d’EADS (Airbus), l’intégralité de son salaire variable (plus d’un million d’euros) à des œuvres « socialement utiles », Anne Lauvergeon, Louis Schweitzer ou Matthieu Pigasse, le patron de la banque Lazard, une trentaine de millions d’euros à lui tout seul, un temps coqueluche de la gauche caviar, avant que Macron ne le détrône.

Pigasse et Macron, c’est la nouvelle génération dorée du néo-progressisme. Elle entretient un rapport décomplexé à l’argent et communie dans des valeurs plus libérales que sociales. En une poignée d’années, elle a renvoyé dans le XXe siècle les Seydoux et les Jean-Michel Baylet, ex-président du Parti radical de gauche, à la tête du groupe La Dépêche. On a néanmoins de la peine pour Matthieu Pigasse. Propriétaire des Inrockuptibles et de Radio Nova, il est aussi actionnaire du Monde et du Huffington Post. C’est plutôt pas mal, mais rien de comparable à son rival, Emmanuel Macron, actionnaire principal de la « start-up nation ». De quoi faire enrager Pigasse, prisonnier de sa relation mimétique avec son cadet qui l’a devancé partout. Cela ne pardonne pas et cela ne se pardonne pas.

L’escroquerie du philanthrocapitalisme

Même si un Xavier Niel en montre le chemin, on ne trouve pas encore en France de patrons philanthropes à l’américaine, chef-d’œuvre de l’hypocrisie puritaine qui remonte au temps des « barons voleurs », à la fin du XIXe siècle, quand quelques « money makers » sans scrupules accumulèrent des fortunes colossales dans les conditions les plus opaques. Leurs noms restent associés dans l’histoire américaine aux fondations et universités qu’ils ont léguées.

C’est John Rockefeller qui s’est lancé le premier dans ce type d’opération. Après avoir fait réprimer très violemment ses ouvriers en 1914, sa cote de popularité s’est effondrée. Son agent de presse, Ivy Lee, lui conseilla alors de créer une fondation. La philanthropie capitaliste naissait.

J.P. Morgan, Johns Hopkins, Andrew Carnegie lui emboîtèrent le pas. Et maintenant Bill Gates et Warren Buffet, initiateurs en 2010 du « Giving Pledge » (promesse de don), qui consiste à convaincre les cent Américains les plus riches de reverser au moins la moitié de leur fortune à des associations caritatives. On attend toujours. Bill Gates passe son temps à proclamer qu’il veut payer plus d’impôts, mais c’est du flanc. Sa société, Microsoft, est régulièrement condamnée pour abus de position dominante.

L’enquête de Lionel Astruc, L’art de la fausse générosité, la fondation Bill et Mélinda Gates (2019), est dévastatrice. Spécialisés dans l’optimisation fiscale (Microsoft), les Gates ne se sont jamais délestés de leur argent. Au contraire, celui-ci, à l’abri dans leur fondation, est placé dans un fonds d’investissement qui le fait fructifier. Seuls les dividendes sont « donnés », pour la plupart aux plus gros pollueurs de la planète, laboratoires inclus.

Ses devises ou sa salive

Tout bien considéré, le philanthrocapitalisme, c’est du capitalisme qui soigne son image. « Les bonnes œuvres rachètent les mauvaises consciences », plaisantait Mark Twain. Aujourd’hui, elles achètent le silence des consciences dans un jeu de dupes qui ne trompe que ceux qui veulent bien être trompés, un peu comme les promesses électorales selon Pasqua, qui n’engagent que ceux qui les reçoivent. Moralité : on est plus économe de ses devises que de sa salive.

Photo : Matthieu Pigasse

Épisode précédent :
Brève histoire de la gauche caviar (1/9)

Bernard-Henri Lévy, le Rienologue milliardaire (2/9)
Dominique Strauss-Kahn, cherchez les femmes ! (3/9)
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