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La chute de la maison Lang

La chute de la maison Lang

C’était l’ultime vestige du mitterrandisme triomphant, il se voyait ministre de la Culture à vie. Aujourd’hui, il est entraîné dans les suites de l’affaire Jeffrey Epstein.

Le 10 mai 1981, Jack Lang assurait que la France venait de passer de l’ombre à la lumière. Désormais, lui qui a si longtemps été dans la lumière, pourrait bien se retrouver à l’ombre, depuis qu’il a été contraint de démissionner de la direction de L’Institut de monde arabe, ce 7 février au soir, après treize années d’exercice. Il est vrai que son nom apparaît près de sept cents fois, contre mille pour sa fille Monique dans la correspondance de Jeffrey Epstein, enfin déclassifiée. Ça fait tout de même beaucoup. Enfin, assez pour que le Parquet national financier diligente, dès le lendemain, une enquête pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée ». Dans le dossier ? La création d’une entreprise offshore, Prytanee LLC, domiciliée aux Îles Vierges américaines, cofondée par Jeffrey Epstein et Caroline Lang. Cette dernière « en a cependant demandé la liquidation » après la mort de l’homme par lequel le scandale mondial est arrivé.

Bien sûr, on notera que les médias français se réjouissaient de la publication de ces échanges, espérant que Donald Trump serait le premier éclaboussé. Pas de vase, les époux Clinton sont tout aussi concernés. Et si Steve Bannon, l’un des cerveaux d’appoint de l’actuel Président, paraît avoir été proche du milliardaire retrouvé suicidé dans sa prison newyorkaise, le 10 août 2019, le linguiste Noam Chomski, l’une des idoles de la gauche américaine, ne semble pas avoir été en reste non plus. Bref, Jeffrey Epstein faisait preuve d’un éclectisme rare dans le choix de ses relations politiques. Voilà pour les faits, qu’il ne nous appartient évidemment pas de juger, car tel n’est pas le sujet.

Le bouffon du roi qui se prenait pour Malraux…

En revanche, il n’est pas incongru de revenir sur la personnalité du flamboyant déchu. Car Jack Lang n’était pas exactement le premier ministre venu, surtout en cette époque où l’on voit, à chaque remaniement gouvernemental, des anonymes remplacer des inconnus. Le général de Gaulle avait eu André Malraux ; lui a toujours rêvé d’être celui de François Mitterrand. Les mauvais esprits pensent qu’il n’en aura été que le bouffon. C’est à peine exagéré. Tout comme il n’est guère plus exagéré de dire que notre homme ne s’est jamais remis de son arrivée rue de Valois au siècle dernier. Il n’empêche, il y aura imprimé sa marque, ses successeurs, de droite comme de gauche, ayant tous peu ou prou tenté mettre leurs pas dans les siens, entre fêtes à neuneu et mauvais goût très sûr en matière d’art contemporain et d’architecture, entre Opéra Bastille, colonnes de Buren et autre pyramide du Louvre. Le tout pour un « pognon de dingues », comme dirait l’autre, et tel que malicieusement relevé par Le Figaro du 9 février : « Quarante ans plus tard, ces équipements ont trouvé leur place, mais réclament des rénovations coûteuses. » Nonobstant, soyons justes, Jack Lang n’était pas le seul à avoir des goûts de notaire de province : Georges Pompidou affichait les mêmes et avait commencé à défigurer Paris bien avant lui.

Tordre le cou aux rumeurs de pédophilie…

Pareillement, inutile de s’appesantir sur les rumeurs lui collant à la peau depuis si longtemps, tel son appétence prétendue pour les jeunes garçons. La preuve en est que dans leur biographie, Docteur Jack & Mister Lang (Le Cherche midi 2004) Nicolas Charbonneau et Laurent Guimier, à l’époque journalistes à Europe 1, vont jusqu’à citer l’hebdomadaire Minute pour l’en dédouaner : « Dans son numéro 1072, ce journal, pourtant peu suspect d’avoir des égards pour Jack Lang, écrit : “Nous avons étudié le dossier avec d’autant plus de sérieux qu’il mettait en cause des personnalités de haut niveau, un ministre, un attaché de cabinet, des écrivains, des journalistes, des universitaires, des magistrats. (…) Nous avons pu établir que ce dossier était inventé. »

Et les deux auteurs de poursuivre : « Il découvre qu’il est une cible et que, désormais, son nom sera souvent associé à des affaires de pédophilie. La rumeur lui attribuera les mœurs les plus perverses, et personne n’enquêtera jamais sérieusement quand on dira de lui qu’il a été vu avec des enfants aux quatre coins de la planète ; chacun se contentant de relayer l’information sans jamais la vérifier, parfois avec une légèreté surprenante. »

Pourtant, il est tout à fait exact qu’en son temps, notre ministre côtoyait des pédophiles militants, allant même jusqu’à signer des pétitions destinées à les défendre. Mais celui qui fréquente des pédophiles n’en est pas forcément un. L’écrivain Gabriel Matzneff était certes son ami, mais cet écrivain notoirement porté sur les jeunes pousses entretenait des relations tout aussi cordiales à l’autre extrémité de l’échiquier politique. Cette complaisance du ministre perpétuel de la Culture collait donc à l’air du temps, au contexte d’alors.

Même le Maroc semble le lâcher…

Néanmoins, cette réputation semble tellement lui coller à la peau que le 6 février dernier, Le Figaro révèle : « Si la presse arabe, traditionnellement dithyrambique à l’égard de Jack Lang s’est faite discrète quant à la présence de l’ancien ministre dans la correspondance de Jeffrey Epstein, le site d’information marocain Desk360 – réputé pour être la voix officieuse du pouvoir marocain – a fourni une analyse très fouillée et notablement critique. “Jack Lang traîne déjà une réputation entachée par une rumeur persistante” avant même que n’éclate ces révélations, indique le papier, qui évoque, en citant le nom de Jack Lang, la rumeur en 2011 d’une “descente nocturne de la police dans une villa de la Palmeraie à Marrakech, où des personnalités françaises auraient été surprises en compagnie de jeunes garçons”. » Là, il est probable que le royaume chérifien ait voulu envoyer un message plus politique destiné à faire comprendre que l’Institut de monde arabe, relevait tout autant du même « monde arabe » que de son pétulant président, dont le train de vie dispendieux a pu commencer à importuner certains de ses donateurs. En d’autres termes, il y a du lâchage dans l’air. Car Jack Lang aime l’argent. Et c’est peut-être là que réside sa principale faiblesse.

La fin de la loi du silence…

La nature humaine étant ce qu’elle est et désormais qu’il a un genou à terre, d’autres langues commencent à se délier. Dont celle de Guillaume Tabard, éditorialiste au Figaro : « Pour ne prendre qu’un exemple, François Fillon est tombé pour trois costumes offerts, l’ancien ministre de la Culture n’a jamais été inquiété pour quelques 500 000 euros de costumes offerts par Francesco Smalto. Combien de notes impayées dans les palaces de Cannes, lors du Festival ? » Tout cela se savait, tout cela agaçait, mais cette personnalité insubmersible avait alors ses entrées partout, souvent au plus haut niveau de l’État. D’où l’intérêt qu’un Jeffrey Epstein lui portait, allant jusqu’à envisager de financer un film à sa gloire. Plus que l’argent, Jack Lang s’aime, n’hésitant pas à poursuivre quiconque s’aviserait de publiquement le critiquer, tel qu’en témoigne le calvaire judiciaire de la journaliste Marie Delarue qui, en 1995, signe un roboratif essai, Les Aventure de Lang de Blois (Jacques Grancher), consacré à ses frasques en général et à son passage à la mairie de Blois en particulier.

Les souvenirs d’une journaliste qui en avait trop écrit…

Pour Éléments, elle se souvient : « Le couperet est vite tombé : poursuites pour injures et diffamation, deux ans de procédure pour terminer sur un non-lieu après une condamnation au franc symbolique, contre laquelle Lang avait fait appel. Il réclamait 800 000 francs. J’étais alors en plein divorce et n’avait pas un sou en poche. L’avocat de Lang était Me Dartevelle, du cabinet Kiejman, le nôtre Francis Szpiner. Cela a commencé, sans que je comprenne pourquoi, par une convocation à la Brigade financière, rue du Château des Rentiers, dans le XIIIe. J’ai été entendue par une charmante policière qui n’a pas caché ce qu’elle pensait du personnage, se confondant presque en excuses pour ce qu’on la contraignait à faire. J’ai encore le souvenir de ce qu’elle m’a dit : “Lang poursuit tout ce qui s’écrit de critique à son encontre”. Elle venait d’ailleurs d’entendre Gilles Gaetner, un journaliste de l’Express, qui avait osé déplaire, lui aussi. Dans un numéro bien rôdé, les Lang se répartissaient les rôles : poursuites au pénal par Monsieur, au civil par Madame. N’ayant rien à contester sur les faits que je relatais, Lang poursuivait la dernière phrase du dernier paragraphe du livre, à savoir : “Mais les temps ont changé, et si l’Histoire parfois bégaie, s’amusant à repasser les plats, elle lève aussi les masques. Plus qu’un autre peut-être, celui de Jack Lang est tombé ; un Jack Lang qui, en 1986, offrait à la gauche ce slogan, vrai cri du cœur peut être inspiré par Monique : Pourvu que ça dure ! Mais cela ne peut durer toujours, et demain dira si le bouffon engraissé des prébendes pourra survivre au roi.” À l’audience, où le juge s’est amusé à lire des passages (notamment sur l’intronisation de Mitterrand au Panthéon) devant une salle pliée de rire, on m’a demandé ce que j’entendais par “prébendes”. J’ai répondu que c’était les avantages qu’on tirait d’une fonction. Alors il a insisté en rigolant : “Et c’est illégal ?” J’ai dit que non, bien sûr, que c’était juste une question de morale. »

Pourtant, Jack Lang était l’incarnation autoproclamée de ce qui était alors surnommée « la gauche morale ». L’actuel retournement de situation n’est que plus savoureux. Lui et Jeffrey Epstein étaient finalement faits pour s’entendre. Le même goût du paraître et du fric. La même appétence pour le sordide aussi. Certes, François Mitterrand n’avait pas grimpé que la Roche de Solutré, à l’instar d’un Jacques Chirac ou d’un Jean-Marie Le Pen. Mais ces trois hommes étaient de l’espèce paillarde, même si le premier avait l’étreinte raffinée, au contraire des seconds, plus connus pour besogner à la hussarde. Soit toute la différence entre Rabelais et le marquis de Sade, entre le trop plein de vie et le trop plein de vices.

Manifestement, Jacques Lang avait choisi son camp, fut-il celui d’un simple spectateur ; ce qui n’est certes pas un délit constitué, ne saurait non plus faire figure d’excuse, mais demeure pour le moins révélateur de sa personnalité.

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