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La « biocivilisation » is beautiful : Julien Rochedy entre Elon Musk et Unabomber

Les écologistes finiraient presque par rendre l’écologie insupportable. Sectaires, sinistres, souffreteux, ils se partagent entre hommes sojas, hippies cradingues et matriarches castratrices. Dépressive et punitive, leur écologie est une insulte faite à la nature. Or, il y a une autre écologie. Pour s’en convaincre, rien de tel que le nouveau livre de Julien Rochedy, au titre trompeur, « Surhommes et sous-hommes », où l’auteur pose les jalons d’une écologie non pas seulement positive, mais attractive, dynamique, héroïque, célébrant tout autant le « Small is beautiful » que le « Big is beautiful ». Son nom ? La « biocivilisation ». Présentation ! En attendant de retrouver Julien Rochedy dans le prochain numéro d’« Éléments ».

Je suis fatigué d’avoir à dire que Julien Rochedy est original, brillant, qu’il écrit bien, qu’il pense encore mieux. Je suis las de devoir produire un discours de justification dès qu’il s’agit de parler de lui, singulièrement auprès du monde médiatique et académique, au prétexte que c’est un « influenceur ». Des influenceurs, il y en a pourtant toujours eu, au moins depuis que la rhétorique a acquis ses lettres de noblesse il y a quelque 2 500 ans. Ceux qui en doutent n’ont qu’à ouvrir la Rhétorique d’Aristote, justement, et les traités de Cicéron. La seule question qui devrait nous interroger est celle du brio de l’orateur. De optimo genere oratorum (« Sur le meilleur genre d’orateur »), comme disait Cicéron. Julien Rochedy fait assurément partie des meilleurs, mais il ne se contente pas de parler : c’est aussi un auteur. Les deux allaient de pair dans l’Antiquité. La preuve par Cicéron, qui était un Homo loquens amphibie. Ni plus ni moins que Rochedy, dont la bibliographie commence à peser, à s’imposer. Surhommes et sous-hommes. Valeur et destin de l’homme est son livre le plus ambitieux et le plus audacieux. Impossible de le résumer tant il est foisonnant. C’est un livre gigogne, avec quantité d’entrées, de sections, d’embranchements, qui sont autant de livres dans le livre. Ce n’est pas seulement un essai. Les intellectuels – j’en suis un, tant bien que mal – écrivent des essais. Leur fait défaut l’imagination du futur. Ils ne sont pas assez prospectivistes, pas assez visionnaires. Ce qu’ambitionne d’être Surhommes et sous-hommes. D’accord ou pas avec lui, c’est un grand livre. Ceux qui se donneront la peine de le lire s’en assureront. Rochedy a cette faculté de créer un univers singulier susceptible de transformer sa matière – en l’occurrence l’écologie – en Grand Récit.

Avec Nietzsche l’actuel. Une introduction à la philosophie nietzschéenne, il avait écrit un livre sur Nietzsche. Avec Surhommes et sous-hommes, il a écrit un livre nietzschéen, plus précisément écolo-nietzschéen, tant sur le fond que sur la forme. La forme ? Ce sont les intertitres en tête de chapitres ; le recours aux italiques ; les tirets cadratins ; enfin, surtout, la forme aphoristique. Nietzsche philosophait à coups de marteau pour abattre les fausses idoles de son temps. Rochedy aussi – à coups de marteau et à coups de vidéos.

L’écologie doit se vivre intensément

On n’avait jusque-là jamais réussi à associer aussi brillamment la volonté de puissance et l’écologie, le futurisme et un discours sur la nature, sinon peut-être dans les géniales uchronies de Jean-Claude Albert-Weil (1933-2019), dans lesquelles une écologie impériale voyait le jour dans l’immense espace euro-sibérien.

Si l’on veut sortir l’écologie de ses niches habituelles – l’extrême gauche, les cathos décroissants et nous, la Nouvelle Droite, bref une poignée de familles politiques qui, pour chacune d’entre elles, empruntent à une tradition solidement établie : respectivement Diogène le cynique, le « Poverello » d’Assise et Sénèque le stoïcien –, il faut lui conférer une énergie contagieuse euphorisante. Si du reste l’écologie s’est installée à demeure dans des formes molles et paresseuses, c’est qu’il lui manque paradoxalement des nerfs d’acier. Coule dans ses veines du blanc d’œuf, comme s’en affligeait l’incandescent D. H. Laurence. L’écologie a besoin d’un roman des origines qui ne ressemble ni à une cure végétalienne ni à une purge post-dépressive. Bien sûr, ce monde a tout pour nous accabler. Mais l’écologie ne doit pas perdre de vue qu’elle est le « bios », la vie, le vivant, le cœur même de toute chose. Elle doit être pétulante, elle doit irradier de santé, elle ne doit pas craindre d’être héroïque, elle doit avancer des concepts nouveaux, féconds, fécondables, qui soient autant de multiplicateurs de force. Elle doit se dresser avec majesté comme l’Argonath, la porte des rois qui s’élève de part et d’autre le fleuve, à la frontière du Gondor, dans Le Seigneur des anneaux.

C’est ce que retrace Surhommes et sous-hommes, au titre délibérément trompeur et provocateur. Julien Rochedy dévide le fil de notre histoire, nous hommes d’Europe (il dira d’Occident). C’est notre épopée, mais il ne faudrait pas que cette épopée se transforme à la toute fin en tragédie. L’Europe a été la civilisation prométhéenne par excellence, scientifiquement, culturellement, politiquement, non sans déchaîner le retour des Titans, ces forces incontrôlées qui sèment le chaos. La voici à la croisée des chemins. Ou bien elle poursuit sa quête de toute-puissance, de démesure, de gigantisme, de productivisme effréné, jusqu’à l’effondrement. Ou bien elle devient semblable à Orphée poète, à Prométhée jardinier, à Atlas soutenant la terre. Ou la chute finale, ou la lutte finale.

Nature et culture

C’est là une ligne de crête difficile à tenir, entre la nature et la culture, entre la technoscience et les écoles de sagesse, entre la civilisation et ses pathologies, entre la technophilie et la technophobie, entre Elon Musk et Theodore Kaczynski alias « Unabomber ». Si nous ne trichons pas, concédons que cette ligne de fracture nous traverse tous. Elle me traverse, moi lecteur passionné de SF et décroissant dans l’âme. Elle traverse Surhommes et sous-hommes qui cherche un moyen terme entre ces tentations.

Si nous sommes des informations, et nous le sommes, quelle est donc la part d’informations génétiques et celle d’informations culturelles en nous ? Difficile de trancher, d’autant que Rochedy ne nous y aide pas. Il abrite en lui quelqu’un qui penche du côté de la nature et de la génétique, du moins quand il se prononce, peu ou prou, en faveur du darwinisme social, fidèle en cela à Nietzsche. Nietzsche avait beau tenir à distance ceux qu’il appelait le « bétail savant » (ceux qui relient les figures du surhomme au darwinisme social), il n’en a pas moins été fasciné par Darwin. Le darwinisme, qui présentait à ses yeux l’immense avantage de restaurer la primauté de l’ici-bas, lui permettait de conforter sa critique de l’idéalisme platonicien et ce « platonisme pour le peuple » qu’est le christianisme. À certains égards, Nietzsche, qui avait lu Francis Galton (1822-1911), l’un des pères de l’eugénisme, pensait même que Darwin n’allait pas assez loin, car au-dessus du « struggle for life », se tient la volonté de puissance.

Parallèlement à cela, il y a un Julien Rochedy lecteur de l’anthropologue Arnold Gehlen (1904-1976), qui professait que l’homme est par nature un être de culture. Ce Rochedy-là penche du côté de la culture, de l’éducation, des processus de dressage. C’est celui qui écrit : « La quantité d’informations transmises culturellement finit par excéder les informations transmises génétiquement. » Ou qui rappelle que l’homme, ce grand prématuré, comme le dépeignait Charles Maurras dans Mes idées politiques, a besoin d’être élevé en serre.

Cette contradiction, cette tension entre ces deux pôles disparaît d’elle-même quand on comprend que Rochedy veut faire émerger des hommes supérieurs en les reconnectant avec leur nature et avec la nature. Ce qu’une culture parvenue à son stade terminal serait bien en peine de faire tant elle nie toutes les manifestations de ladite nature (le sexe est une construction sociale, les races aussi, etc., etc.)

Trop d’entropie

Son livre commence comme une méditation sur l’entropie. Le grand Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) dit d’elle que c’est la plus implacable des lois de l’univers. C’est elle, du moins, qui montre avec le plus de gravité l’ampleur de la crise écologique actuelle ; c’est elle qui préside aux destinées ultimes de l’univers, le conduisant – sur une échelle de temps astronomique – vers un état pire que la mort : le chaos. L’entropie est la plus sombre et la plus métaphysique des lois de la physique. Raison pour laquelle Rochedy cherche à en extraire une morale. La vie, la civilisation, l’homme, pour ne pas dire l’homme supérieur, ne se conçoivent que parce qu’ils luttent contre l’entropie, contre les processus de dissipation, contre le désordre croissant de l’univers, auquel ils opposent le maintien, dont le maintien de leur forme propre. En quoi cette question du maintien et de la forme est-elle centrale ? En ceci que le point de perfection de la forme, c’est-à-dire l’unité de l’être, n’est peut-être rien d’autre que ce moment miraculeux où les phénomènes d’entropie sont comme suspendus. Ce qui conduit Rochedy à avancer deux choses. D’un, le fort, c’est celui qui sait optimiser la dépense d’énergie. De deux, ce qui domine, c’est ce qui se maintient ; c’est ce qui maintient. Comme la devise de Guillaume d’Orange.

Or, il n’a échappé à personne qu’un des problèmes de l’écologie, c’est qu’elle ne sait ni se tenir ni se maintenir. Les écologistes en tout cas. La plupart du temps, ce ne sont que des vieux hippies habillés comme des balais serpillières et des Greta Thunberg dyslexiques au physique de matrone (songez aux très matriarcales Dominique Voynet, Cécile Duflot, Emmanuelle Cosse). Soit : des clochards et des harengères. Qui a envie de coucher avec ça ? Qui a envie de coucher avec la dernière femme, avec le dernier trans, avec la dernière féministe ?

Depuis Nietzsche, on sait que le dernier homme représente l’état passif, dégénératif, du nihilisme. La dégénérescence, c’est biologiquement l’incapacité des cellules à s’auto-régénérer. La décadence n’est pas autre chose : une incapacité à régénérer le principe vital d’une civilisation. C’est ce qui a autorisé Oswald Spengler à appliquer la loi de l’entropie à l’histoire des civilisations, quand ne prédomine plus que le désir d’en finir : le désir de la mort du désir. Tout bien pesé, le nihilisme est d’abord une pathologie dégénérative avant d’être une idéologie, quand bien même les idéologies et la philosophie viennent s’y greffer ensuite comme des parasites sur un corps malade. C’est Konrad Lorenz (1903-1989) qui comparait notre monde à la coupe anatomique d’un tissu organique envahi de métastases. Observées au microscope, les cellules malades ressemblent étonnamment à n’importe quelle vue aérienne de n’importe quelle monstruopole contemporaine. Un chaos de matière que plus aucune information génétique ne vient présider. D’où le risque de décomposition qui pèse sur les sociétés contemporaines, elles qui ont rompu tous les grands équilibres naturels. Voilà notre monde.

Soi-même comme un étranger

Ce monde, Rochedy l’appelle l’âge de la Grande Sensiblerie. Partout, la haine de l’idéal de la grande santé et le triomphe des logiques victimaires du ressentiment. Dans Les huit péchés capitaux de notre civilisation (1973), le même Lorenz pointait, entre autres périls, outre l’expansion démographique et la dévastation de l’environnement, ce qu’il appelait la « tiédeur mortelle » de notre civilisation, induite par une « hypersensibilité croissante à l’égard de toute situation pénible ». Une mortelle fatigue, qui n’est pas sans rappeler le taedium vitae, la lassitude des Romains. Paul Bourget, parmi les premiers, en a observé les effets dans son Essai de psychologie contemporaine (1883). Il faisait remonter ce nihilisme à la défaite de 1870. Rochedy remonte beaucoup plus en amont de l’histoire, jusqu’à la préhistoire. La perception de la dégénérescence s’apparente chez lui à la description d’un processus progressif de domestication et de neutralisation d’Homo sapiens par lui-même, entamée peu après les débuts de notre ère interglaciaire, quand l’homme s’est irrémédiablement éloigné de la nature. Se couper de la nature revenait à se couper de nos natures, avec pour résultat de produire des pathologies de civilisation. « L’aliénation, résume Rochedy, n’était pas l’exploitation de l’homme par l’homme, comme les marxistes le répétaient ; c’était plutôt l’expropriation de la nature par l’homme. »

En sortant de la nature, l’homme est sorti de son axe gravitationnel. Il a perdu son être. Une « catastrophe » (dont Rochedy emprunte la signification à Heidegger) : « L’homme est en son essence une Katastrophe – un retournement qui le détourne de son essence propre. » Ce qui fait dire à l’auteur de Surhommes et sous-hommes : « L’histoire serait alors effectivement Selbstentfremdung (le fait de “devenir étranger à soi-même”) comme processus, ayant pour cause première une rupture avec la nature. » Pour supporter cette rupture, pour dépasser cette aliénation, il a bien fallu créer des mécanismes de compensation. Ainsi des arrière-mondes qui rabaissent l’ici et maintenant (Nietzsche). Ainsi de l’art, qui n’est rien d’autre que la tentative de retrouver le monde édénique perdu. Consolation de la philosophie, comme dit Boèce, consolation de l’art, consolation de la religion, pour faire son deuil de la perte de la nature, du Grand Tout. En somme, Boèce pour oublier Lucrèce.

Le Paléolithique, cet âge d’or

L’hypothèse de Rochedy, forte des travaux des anthropologues et des préhistoriens, dont le classique Âge de pierre, âge d’abondance (1976) de Marshall Sahlins, c’est qu’il y a eu un jardin d’Éden, situé au Paléolithique, que l’homme a peu à peu saccagé, par la surexploitation, par la surchasse, par son intelligence même. Ne restait plus alors au chasseur qu’à se faire cultivateur.

Or, notre biologie, notre métabolisme, nos habitudes mentales se sont constitués avant le Néolithique. Cela a fait de nous des créatures génétiquement programmées pour être des chasseurs-cueilleurs, pas des cultivateurs sédentaires ni des ronds-de-cuir menacés par les maladies cardiovasculaires. Les instincts profonds de l’homme viennent de là, des grands espaces, pas des lieux enclos ; de l’isolement, pas du surpeuplement – ce qu’est le Néolithique (l’homme dans sa ferme, ce qui est fermé), moyennant des conditions de vie manifestement défavorables à sa nature initiale. Une lente domestication non pas seulement de l’animal par l’homme, mais plus encore de l’homme par l’homme. La soumission aux proto-États naissants, la levée des premiers impôts, l’esclavage productif, le travail comme outil de torture (ce qu’indique son étymologie, tripalium, « instrument de torture »). Ainsi le Néolithique apparaît-il comme un processus progressif de débilisation, au sens médical du terme.

Pareillement des grandes maladies, qui ont vu le jour au Néolithique. L’étymologie du mot « parasite » raconte cette histoire. Le parasite, c’est étymologiquement ce qui est à côté du grain, qui s’en nourrit. Les épidémies sont elles aussi le legs de la révolution néolithique, favorisées par le contact avec les animaux et la promiscuité, conséquence du surpeuplement. Rien ne résume mieux ce phénomène, relativement court dans le temps (eu égard au processus d’hominisation), que l’expérience menée – 6 000 ans, 8 000 ans plus tard – par le professeur John B. Calhoun, de 1958 à 1973, sur des rats placés dans les conditions de vie de l’homme moderne : surabondance de nourriture, accès à toutes les commodités, etc. Au début, la colonie prospère. Puis rapidement les femelles se masculinisent, deviennent agressives, délaissent leur progéniture. Parallèlement, les mâles développent des tendances homosexuelles. Hyper-anxiété, hyper-agressivité, hyper-anomie. À la fin, la colonie s’effondre. C’est le destin qui nous guette. Angoisse, dépression, maladies de civilisation, perte du sens…

L’avenir ? Un mauvais film catastrophe

Post coïtum animal triste, voilà l’Occidental moyen, « enfant triste du docteur Faust », pour avoir noué un pacte avec le diable, qui s’appelle machine. Notre « péché faustien » selon les mots de Peter Sloterdijk, fidèle à la leçon d’Oswald Spengler (1880-1936), qui disait des premiers âges de l’industrie : « On a senti le diable dans la machine et on n’a pas tort. » Le diable dans la machine, quelle expression ! Mais que peuvent bien peser les prestiges de la noire alchimie à côté des miracles de notre chimie, de notre physique, de notre technique ? Un homme du Moyen Âge y aurait vu les puissances de la magie. Or, cette magie s’est retournée contre nous, Prométhée s’est déchaîné. D’aucuns s’en réjouissent – les accélérationnistes par exemple, qui rêvent de voir la Mégamachine imploser et libérer l’avenir à d’autres possibles. Une sorte de stratégie du choc doublée d’une stratégie du chaos. Mais ce n’est jamais qu’un millénarisme de plus, qui guette fébrilement la rédemption derrière l’apocalypse. Rochedy s’en garde. Aux accélérationnistes, il oppose l’enseignement de Gustave Thibon : « L’accélération continue est le propre des chutes plutôt que des ascensions. »

De fait, nous vivons sous l’horizon de la catastrophe et de ses prophètes de malheur. Cette humeur noire se retrouve jusque dans la Silicon Valley. Voyez Peter Thiel, le confondateur de PayPal, qui a posé trois scénarios pour le futur :

1°) l’islamisation de nos sociétés ;

2°) l’instauration d’une société de surveillance globalisée, seule susceptible de gérer le « parc humain » (Peter Sloterdijk), grâce aux algorithmes et au Big Data, nouveau chapitre du « remplacisme global » camusien ;

3°) un hyper-écologisme.

Tous ces scénarios – il y en a d’autres (le scénario Soleil vert, les scénarios destination Mars, ce que Rochedy appelle l’« avenir chien » avec des hommes domestiqués cette fois-ci par la technique, etc.) – sont « de l’ordre du possible ».

Un seul happy end possible

Quitte à choisir, optons au plus vite pour le scénario n° 3, nous exhorte Rochedy. Ou bien Prométhée s’immole – et nous immole avec lui – par le feu ; ou bien Prométhée invente un nouveau titanisme, comme l’ultime Ernst Jünger, celui des conversations avec ses traducteurs italiens : Les prochains Titans. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », disait Albert Camus, gageure impossible et du reste aussi absurde que sinistre. Rochedy, lui, imagine plutôt une palingénésie, une renaissance, un renouveau : la poursuite de l’évolution, mais à un niveau d’intelligence supérieur. Ce qu’il appelle la biocivilisation, à la croisée d’un néoscientisme décarboné, d’une transmutation radicale des valeurs et d’un épicurisme corrigé par la philosophie nietzschéenne. « La philosophie en tant que forme de pensée et de vie de l’ancienne Europe est indéniablement épuisée ; la biosophie vient juste d’entamer son travail », remarque de son côté Peter Sloterdijk.

L’écologie attendait une proposition non pas seulement positive, mais attractive, dynamique, désirable. Tout autre chose que les niaiseries et les fumisteries habituelles qui font le quotidien des écolos, lesquels ne parviennent pas à dépasser le stade dépressif et punitif initial de l’écologie politique : pistes cyclables, dépénalisation des drogues douces, taxes sur les SUV, thérapie par les fesses… Le contraire de Rochedy, qui plaide en faveur d’« un grand projet optimiste de transformation du monde en vue d’un avenir plus sain, plus beau et plus intelligent. De ressentiment d’esclaves négatifs, [l’écologie] doit devenir l’aboutissement positif d’un sentiment de maîtres. »

Telle serait la biocivilisation, loin des contradictions culturelles de l’écologie politique qui veut « le chaos ethnique et l’ordre écologique en même temps ». Une sorte d’écosophie qui ne craindrait pas de parler de démographie, de malthusianisme, de contrôle des naissances, ici aussi, à rebours des z’écologistes d’EELV qui s’en tiennent à une baisse des naissances en Occident, mais surtout pas ailleurs, qui veulent accueillir une immigration toujours plus nombreuse en lui faisant miroiter des standards de vie occidentaux écologiquement incompatibles.

De quel Titan, l’Européen est le nom ?

Que démontre Julien Rochedy ? Que le Small is beautiful n’est pas antinomique du Big is beautiful. Les deux – vertus du petit et vertus du grand – peuvent cohabiter. La grandeur n’exclut pas la retenue, la retenue n’empêche pas la grandeur, pour peu de tenir à distance les pathologies de la macrophilie (XXXL) et de la miniaturisation (les exposants négatifs) : l’obésité d’une part et l’anorexie d’autre part, deux états pareillement morbides.

Bien sûr, la biocivilisation reste à inventer. Elle passera par un New Deal vert, mais sans les Verts, sans Gaucho (l’insecticide tueur) et sans gauchos (les parasites). Une nouvelle sophia, une nouvelle sagesse, nouvelle en ceci qu’elle ne serait pas commandée par l’ataraxie – mais vitaliste, mais futuriste.

Jusqu’ici, l’écologie était dans le meilleur des cas lyrique ; il lui manquait d’être épique. Elle était pastorale, elle doit devenir intégrale. Elle était bucolique, elle doit devenir héroïque.

Ainsi conçue, elle pourrait être à la fois un nouveau discours sur la vie bonne, un surmoi technosophique possible et un idéal chevaleresque. « Le bénéfice sera relégué derrière le bénéfique », dit Rochedy. S’en dégagera un idéal aristocratique – le Grand Midi de Nietzsche mis au vert. Alors, Homo Edenus se substituera à Homo Babylonus, sous les auspices d’un Prométhée jardinier. Qui sait même si Atlas ne se cache pas derrière Prométhée jardinier, comme l’avance Rochedy dans l’éditorial qu’il vient de signer dans Éléments : « De quel Titan, l’Européen est-il le nom ? » On sait que Prométhée a trois frères, dont Atlas, qui pourrait être le « bon » Titan de la biocivilisation : « Par lui, le monde est soutenu ; par là, il est “soutenable”. »

Qu’importe après tout, Prométhée ou Atlas ! Si l’on veut que le monde soit « un grand et prospère et magnifique jardin », il faudra le protéger, il lui faudra des gardiens, de « terribles gardiens » qui le défendront comme s’il était le jardin des Hespérides (les filles d’Hespéris, qui veut dire Occident) : « l’écologie est un projet grandiose profondément aristocratique à la poursuite du Bien, du Beau et du Vrai, qui représente l’ultime suprématie de la civilisation occidentale – soit tout l’inverse de ce qu’est dans sa majorité, à l’heure actuelle, l’écologie gangrenée par tous les tchandalas de gauche, les derniers résidus de la grande sensiblerie moderne qui, parions-le, disparaîtra sous peu. En un mot, l’homme écologiste sera un homme terrible ; aussi terrible que la nature à laquelle il s’identifiera enfin. »

Le temps retrouvé

Laissons le mot de la fin à Rochedy, qui n’est pas sans rappeler « la nostalgie de ce qui sera » chère à Alain de Benoist :

« Toute renaissance est par ailleurs toujours un retour. L’armure du plus grand renaissant, Laurent le Magnifique, n’était pas gravée de la devise : “Le temps nouveau” mais celle, plus juste et plus conforme : “Le temps revient”. Le grandiose Michel-Ange a tout résumé d’un trait : “Dieu a donné une sœur au souvenir et il l’a appelée l’espérance.” Oui, c’est dans l’espérance du souvenir, le grand désir d’un certain retour que le destin de l’homme, et, par-là, celui de l’Être, se dévoile tout entier : il a quitté l’origine car, d’une certaine façon, il n’en était pas encore digne. Après beaucoup d’épreuves et de sagesse accumulée, il doit y revenir en roi pour y établir l’harmonie qu’il avait lui-même détruite par ses fautes. Le stade écologique de l’humanité est ainsi l’aboutissement d’une épopée héroïque, celle de l’humanité. – C’est le retour du roi. »

Julien Rochedy, Surhommes et sous-hommes. Valeur et destin de l’homme, éditions Hétairie, 348 p., 23,90 €.

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