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La bibliothèque littéraire du jeune européen

La Bibliothèque littéraire du jeune Européen sous la houlette d’Alain de Benoist et Guillaume Travers

Difficile de transporter une bibliothèque avec soi. C’est la gageure qu’ont tenue Alain de Benoist et Guillaume Travers. Après la "Bibliothèque du jeune Européen" qui présentait 200 essais, voici la "Bibliothèque littéraire" qui offre un panorama continental de plus de 400 œuvres de fiction, de l’Antiquité à nos jours, d’Est en Ouest, du Sud au Nord. Une véritable somme sur l’âme de l’Europe.
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ÉLÉMENTS : C’est à peu près impossible d’être objectif en matière littéraire. Sur quelles bases avez-vous opéré la sélection des livres que vous présentez ?

GUILLAUME TRAVERS. La matière est évidemment considérable et, de ce point vue, 400 titres, c’est à la fois beaucoup et très peu. Nous avons veillé à représenter l’ensemble des cultures européennes, et à nous inscrire dans la longue durée, depuis les mythes immémoriaux jusqu’aux romans du XXe siècle. Ceci posé, nous avons dû imposer certains critères de sélection, plus ou moins arbitraires. Ainsi, nous n’avons retenu que des auteurs décédés, dont au moins une partie de l’œuvre est accessible en langue française, et nous n’avons traité que de manière marginale de certains genres qui constituent par eux-mêmes des univers trop vastes : la bande dessinée, le roman policier, etc. Le panorama qui demeure reste néanmoins très important, sans viser bien évidemment à aucune exhaustivité. Beaucoup d’auteurs s’imposaient en vertu de leur importance objective dans l’histoire littéraire ; d’autres sont là en raison de la sympathie particulière que nous avons envers leur œuvre.

ÉLÉMENTS : Dans votre introduction, vous évoquez la « cancel culture » qui s’attaque aux classiques. Comment lui damer le pion ?

ALAIN DE BENOIST.La thèse qui sous-tend la « cancel culture », c’est que le passé n’a rien à nous dire et, surtout, qu’il est moralement indéfendable. On reconnaît là une idée déjà à l’œuvre, quoique sous une forme moins convulsive, dans l’idéologie du progrès : demain sera toujours meilleur. Le résultat, c’est que la « culture de l’effacement » aboutit à l’effacement de la culture. Notre livre montre que le passé a au contraire beaucoup à nous dire et qu’il a inspiré, depuis des millénaires, des œuvres admirables aux écrivains européens. Damer le pion à la « cancel culture », c’est ouvrir des pistes, donner des repères dans un monde qui n’a plus de repères, indiquer des lectures indispensables, non seulement à la culture générale, mais aussi et surtout à la formation de soi.

ÉLÉMENTS : Bien avant la « cancel culture », il y a eu « l’enseignement de l’ignorance » qui s’est traduit, entre autres choses, par la quasi-disparition des humanités. Comment enrayer leur déclin ? Peut-on considérer les deux volumes de la « Bibliothèque du jeune Européen » comme une tentative de réponse ?

GUILLAUME TRAVERS. Au moins dans l’immédiat, il apparaît chaque jour de manière plus flagrante que l’on ne peut guère faire confiance à l’Éducation nationale pour maintenir l’enseignement des humanités. Le latin et le grec sont relayés aux marges des cursus dans l’enseignement secondaire. Au collège ou au lycée, l’enseignement du français rabaisse en permanence ses prétentions quant aux œuvres qu’il est possible de proposer aux élèves ; et, s’agissant de la lecture, elle porte de moins en moins souvent sur les textes complets mais sur des extraits. Si l’on veut contribuer à susciter le goût des humanités, il faut donc le faire en marge du système public, en incitant les familles à participer à la transmission. De ce point de vue-là, les deux volumes que nous avons publiés peuvent être un guide, fournir des points d’accès, des clés de lecture.

ÉLÉMENTS : À l’heure où la plupart des grands classiques de l’humanité sont numérisés, on ne les a jamais aussi peu lus. Comment expliquer ce paradoxe ? Le règne de l’écrit obéirait-il à d’autres règles que le tout-écran ?

ALAIN DE BENOIST. Toute une série de travaux empiriques ont en effet montré qu’on ne lit pas de la même manière un livre et un texte à l’écran. Lorsque l’œil n’est pas associé à des pages que l’on tourne, et sur lesquelles on peut revenir, sa perception reste éphémère. La vogue des écrans est à l’image de la société actuelle, qui privilégie l’instantané sur la durée et le fugitif sur le durable. Voyez à cet égard l’éloge que Jean Cau faisait du « lourd » ! Si l’école a le plus grand mal à apprendre à lire aux élèves, c’est aussi parce qu’elle n’a pas commencé par expliquer la nature, le sens et l’importance de la lecture. L’écran donne à voir, la lecture donne à penser. La lecture des livres est irremplaçable, et les « banques de données », malgré tous les services qu’elles peuvent rendre, ne remplaceront jamais les bibliothèques.

ÉLÉMENTS : La culture commune repose sur un ensemble de mœurs et de valeurs partagées, mais aussi sur un patrimoine de références, à commencer par les références artistiques. Que reste-t-il de ce patrimoine lorsque les références sont, comme vous le soulignez dans votre introduction, des produits de la sous-culture de masse américaine ou japonaise ?

GUILLAUME TRAVERS. Beaucoup a évidemment été oublié. De très nombreux classiques ne subsistent dans l’esprit de nos contemporains que comme de vagues souvenirs, au mieux. Lorsque la cancel culture s’attaque à une représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, beaucoup volent à son secours. Mais combien ont lu cette tragédie ? Combien connaissent davantage que le nom du dramaturge ? C’est là tout le paradoxe : la défense de la culture est de plus en plus souvent le fait de personnes qui ont elles-mêmes largement oublié cette culture. En un sens, elles n’aiment plus que l’idée de la culture, mais cette dernière n’est plus guère vivante, et peu sont encore capables de l’effort, de la discipline, qui sont nécessaires pour y accéder. Je crois que la pensée comme la haute culture partagent cela avec l’activité sportive : elles nécessitent un exercice presque quotidien pour porter des fruits. Notre société de consommation est à l’inverse marquée par des pathologies qui ont été maintes fois soulignées : l’avachissement, la perte de volonté, l’affaissement du sens de l’effort, la quête de la facilité et de l’immédiateté. Ce que les jeunes générations empruntent aujourd’hui avidement aux mondes américain ou japonais n’est pas ce qui s’y fait de plus grand, mais de plus facile, de plus aisément consommable : le manga, les comics.

ÉLÉMENTS : Exercice difficile mais néanmoins indispensable : y a-t-il à travers tous ces textes un principe commun, des thèmes récurrents, des signes distinctifs qui dessineraient une identité européenne ? Et quelle serait-elle ?

ALAIN DE BENOIST.Exercice difficile en effet, comme tout ce qui a trait à l’identité. C’est un peu comme si l’on demandait qui, de Rubens ou de Rembrandt, est « le plus flamand » ? Je n’esquiverai toutefois pas la question. Oui, il y a façon spécifique de concevoir le monde, de privilégier certaines valeurs, d’aborder les rapports entre les sexes qui est propre à la culture européenne et qui se retrouve, en diverses guises, dans des œuvres aussi différentes que l’Iliade et l’Odyssée, les sagas islandaises, les œuvres de Dante ou les contes de Grimm. L’une de ces thématiques me paraît être un sentiment puissant d’appartenance au monde naturel, l’émerveillement devant la beauté de ce monde, la colère devant tout ce qui tend à le « déconstruire » pour le faire disparaître.

ÉLÉMENTS : Le chantier est clos ou bien préparez-vous un troisième volume ? Comment définiriez-vous l’ambition qui vous a animés ?

GUILLAUME TRAVERS. Pour l’heure, le projet est clos. Beaucoup d’autres idées de volumes nous ont été soufflées : un ouvrage consacré au cinéma, un autre à la bande dessinée, etc. À l’heure qu’il est, rien de cela n’est à l’ordre du jour – mais peut-être ces projets mûriront-ils pour aboutir à l’avenir. Néanmoins, l’esprit qui a animé les deux volumes de ce projet continuera à se déployer dans d’autres écrits : il s’agira toujours de contribuer autant que possible à transmettre un héritage, à mettre en valeur des auteurs ou des ouvrages parfois injustement tombés dans l’oubli, à éveiller à une esthétique ou à livrer des jalons importants pour penser le monde.

ÉLÉMENTS : Que recommanderiez-vous pour être un « bon Européen » ?

ALAIN DE BENOIST. Être un bon Européen, c’est aimer l’Europe et lui rester fidèle en toutes occasions. Mais c’est aussi chercher toujours à mieux la connaître. « Défendre l’Europe » se borne trop souvent à n’être qu’un slogan, où l’Europe reste une entité un peu abstraite. Il faut se déplacer, il faut voyager, il faut parler avec les gens, pour voir que Palerme et Reykjavik, Moscou et Séville, Helsinki et Athènes, Munich et Glasgow, donnent à voir une diversité humaine et une diversité des paysages bien différente de la « diversité » dont on nous rebat les oreilles aujourd’hui. Tous les Européens ont hérité d’une même culture ancestrale, mais l’Europe n’a pas qu’un visage. Elle en a une multitude, qui se distinguent sans s’opposer, et se complètent. L’Europe est un monde à elle seule. Un monde lui-même au centre du monde !

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