Revue Krisis

Krisis, la revue d’Alain de Benoist désormais disponible en version numérique

Créée en 1988 par Alain de Benoist, la revue Krisis occupe une place originale dans la galaxie des revues et des magazines historiquement liés à la Nouvelle Droite. Car dès sa création, Krisis s’est voulue un lieu de débats pluralistes dans lequel étaient publiées des opinions totalement opposées, du pour, du contre, des discussions. Les 49 numéros de Krisis sont désormais disponibles à l'achat en numérique pour les numéros épuisés. Retour sur une histoire mouvementée avec son fondateur, Alain de Benoist.
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PASCAL EYSSERIC : Krisis a été créée en 1988, un an avant la chute du mur de Berlin. Quel était ton état d’esprit à l’époque ?

ALAIN DE BENOIST. Cela faisait déjà quelque temps que je flairais qu’on allait sortir de l’après-guerre. Quelques mois plus tôt, j’avais laissé prévoir dans un éditorial d’Éléments que l’Allemagne, et donc l’Europe, allaient se réunifier beaucoup plus vite qu’on ne le croyait. Je me souviens encore d’Alexandre de Marenches, l’ex directeur général du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), m’assurant alors que l’URSS n’avait jamais été si puissante ! Je n’y avais pas cru un instant. Un an plus tard, le système soviétique allait imploser.

PASCAL EYSSERIC : Dans l’éditorial du premier numéro, tu souhaitais ancrer Krisis comme une « revue de droite et de gauche, d’ailleurs et de nulle part ». As-tu réussi ? Quel bilan fais-tu ?

ALAIN DE BENOIST. Dans les années 1970, on avait subi le poids de ce qu’on appelait alors le « terrorisme intellectuel » (on ne parlait pas encore de « police de la pensée » ou de « pensée unique). J’espérais naïvement qu’on allait en sortir. J’ai donc pensé que ce serait bien de disposer d’un lieu où l’on pourrait essayer d’encourager des débats intellectuels avec une complète liberté de ton. Éléments était trop lié à l’actualité, Nouvelle École se voulait l’organe d’une école de pensée. Il fallait donc autre chose.

L’idée m’est alors venue de lancer une nouvelle revue qui ne serait pas comme les deux autres – une revue monothématique, sans « varia » ni notes de lecture, où l’on pourrait laisser la parole à des personnalités susceptibles d’émettre des points de vue opposés, avec l’espoir que de ces confrontations pourrait naître un peu de lumière. Une revue « de droite et de gauche, d’ailleurs et de nulle part », effectivement. Nietzsche aurait ajouté : « pour tous et pour personne » ! Je choisis de l’appeler Krisis, d’un mot grec désignant tout à la fois la « crise » et la « décision » qui s’impose par temps d’exception.

Krisis a aujourd’hui publié près de 50 numéros, soit des milliers de pages. Quand on voit la qualité et la diversité d’opinion de ceux qui y sont intervenus, on peut parler de réussite. Mais on ne réussit jamais aussi bien qu’on l’aurait voulu : il y a toujours une partie du verre qui reste vide. Les deux points noirs ont toujours été une parution irrégulière et une diffusion très inférieure à ce que j’aurais souhaité.

PASCAL EYSSERIC : En 1994, Krisis obtient une aide du Cente national du livre (CNL). Scandale : trois membres de la commission « revues » du CNL, Pascale Casanova (productrice à France Culture), Patrick Kéchéchian (journaliste au Monde) et Olivier Corpet (directeur de la Revue des revues) démissionnent de la commission pour protester contre cette extrême droite qui avance masquée. Bref, la musique habituelle. Krisis bénéficie-t-elle encore aujourd’hui du concours du Centre national du livre ?

ALAIN DE BENOIST. Le CNL est un organisme administratif dépendant du ministère de la Culture, qui a pour rôle de soutenir l’ensemble de la chaîne du livre. Il attribue notamment des subventions aux petites revues, il favorise les traductions françaises d’ouvrages qui risquent de ne pas trouver un grand public en France, etc. Ces subventions sont censées répondre à des critères d’ordre purement technique, sans considération politique ou idéologique particulière. Ce fut le cas pendant un certain temps, jusqu’à ce que les apôtres de la bien-pensance en prennent le contrôle. Le mini-scandale causé par la démission en fanfare du petit trio Casanova-Kéchéchian-Corpet en est illustration.

Ainsi rappelé à son devoir de « vigilance », le CNL s’est bien gardé depuis de « déraper » à nouveau en apportant son aide à une revue intellectuelle étrangère à la vulgate. Il est aujourd’hui présidé par Vincent Monadé, qui a appartenu en 2012 au cabinet de la socialiste Nicole Bricq, ministre de l’Écologie sous François Hollande. De mon côté, je n’ai jamais demandé au CNL de revoir sa position. Krisis continue donc à paraître sans l’aide du CNL, et ne s’en trouve pas plus mal. Disons que cette vague d’eau dans une cuillère à soupe est un symptôme parmi d’autres d’un climat plutôt maussade.

PASCAL EYSSERIC : Krisis a essuyé quelques violentes tempêtes médiatiques, mais la plus fameuse d’entre elles a éclaté en avril 1997, à l’occasion de la sortie du numéro 19 Art/Non-Art, dans lequel tu avais réuni Jean Baudrillard, Jean-Philippe Domecq, Jean Clair et l’artiste Ben. Pourquoi ce tremblement de terre ?

ALAIN DE BENOIST. Ce même mois d’avril 1997 où les excités mondains d’Art Press crurent opportun de déclencher contre Krisis un tir de barrage au motif que nous avions osé publier un numéro contre le « non-art » contemporain, c’est-à-dire l’iconoclasme postmoderne, j’avais publié dans Éléments un éditorial intitulé « Une société de clones ». C’était prémonitoire ! Menée par Jacques Henric, l’époux de la pétulante Catherine Millet (il fut aussi le plus ardent promoteur de l’« art contemporain » auprès de Jack Lang, ministre de la Culture), l’attaque était d’une stupidité rare. Je répondis par deux droits de réponse, publiés en mai, puis en juillet. Du temps perdu, bien entendu. Le coup se solda par un « flop » qui fit plus de bruit que le coup lui-même. J’appris plus tard que c’est surtout Jean Baudrillard qui était visé. Art Press, magazine bilingue (français-anglais), continue depuis à manier l’ostensoir autour des « performances » et des « installations ».

PASCAL EYSSERIC : As-tu reçu des soutiens dans cette tempête médiatique qui a suivi ?

ALAIN DE BENOIST. Oui, j’ai reçu à cette occasion de nombreux soutiens médiatiques. Celui qui m’a le plus touché est celui de Philippe Muray qui, écœuré par les méthodes des Artistes Pressés, donna publiquement sa démission du comité de rédaction d’Art Press, auquel il appartenait depuis plusieurs années.

PASCAL EYSSERIC : En lisant les sommaires de Krisis – surtout les premiers numéros –, on est frappé par la fréquence des coups éditoriaux que tu ne manquais pas d’organiser, comme ce mythique numéro 17 sur la sexualité, avec un face à face inoubliable entre la catholique Christine Boutin et le libertin Jean-Jacques Pauvert, mais aussi un entretien avec Gisèle Halimi, Alain Bernardin du Crazy Horse Saloon, etc. On est loin de la métapolitique là, non ?

ALAIN DE BENOIST. Au contraire, on y est en plein ! Comment peut-on croire que la sexualité n’a rien avec voir la politique et la métapolitique ? Rappelons-nous Bachofen, Weininger, Wilhelm Reich, Hans Blüher, Raymond Abellio et tant d’autres, sans oublier Julius Evola et sa Métaphysique du sexe. Avec l’importance prise par les évolutions « sociétales » depuis quelques années, le sexe joue même un rôle de plus en plus important dans les débats : mariage homosexuel, prostitution, néoféminisme hystérique, campagnes contre le harcèlement, « théorie du genre », mise en accusation du « regard hétérocentré », j’en passe et des meilleures.

Cela dit, ce numéro de Krisis est en effet l’un de ceux qui ont eu le plus de succès. Le face-à-face Jean-Jacques Pauvert-Christine Boutin fut tout à fait succulent. Le regretté Alain Bernardin, patron du sympathique Crazy Horse Saloon, était un ami de vieille date (à l’époque des éditions Copernic, c’est au Crazy Horse Saloon que nous avions lancé le livre de Michel Anselme, La morale effective !) J’avais aussi d’excellentes relations avec Gisèle Halimi depuis que nous avions participé ensemble aux campagnes contre la guerre du Golfe.

PASCAL EYSSERIC : Krisis était peut-être une « revue d’idées et de débats » mais c’était aussi une revue avec des face-à-face improbables comme celui organisé entre l’anthropologue Bruno Étienne et le député Jean-Yves Le Gallou, en 1990, ou encore avec Jean-Luc Mélenchon, à l’époque partisan du oui au traité de Maastricht, et Gilbert Pérol, ambassadeur gaulliste, partisan du non. As-tu des souvenirs de ce débat ? Quelles sont les conditions d’un bon débat intellectuel selon toi? Pourquoi tant d’intellectuels s’y refusent ?

ALAIN DE BENOIST. La condition première d’un bon débat, c’est que les participants jouent le jeu. C’est-à-dire qu’ils disent ce qu’ils pensent sans se sentir tenu par leur rôle dans la vie publique. Bien entendu, pour qu’il y ait débat, il faut aussi que les opinions en présence soient opposées, ce qui est rare dans les débats actuels, où les intervenants ne se séparent en général que sur leurs façons respectives d’interpréter la vulgate.

Tous les débats que j’ai organisés se sont, je crois, déroulés dans de telles conditions, sans pour autant que le ton général ait jamais manqué de cordialité. Jean-Luc Mélenchon n’a fait aucune difficulté pour débattre avec Gilbert Pérol, ce qui ne serait sans doute pas le cas aujourd’hui, de même pour Bruno Etienne face à Le Gallou. J’aurais bien aimé organiser un débat entre l’abbé de Nantes et Mgr Lustiger, ou bien entre Brigitte Lahaie et le supérieur de la Fraternité Saint Pie X, mais là ce n’était vraiment pas possible !

Je me souviens aussi du débat que j’avais organisé en mai 1992 entre le philosophe Jean-Paul Jouary, alors rédacteur en chef de l’hebdomadaire communiste Révolution (où il m’avait invité à déjeuner pour me présenter à la rédaction), et l’écrivain milliardaire Jean-Loup Sulitzer. C’était à l’époque de L’Idiot international, autre aventure dont il faudra un jour raconter toute l’histoire. La discussion s’était déroulée dans le luxueux appartement de Sulitzer. La situation était surréaliste. Mon pire souvenir, en revanche, ce fut le face-à-face sur le souverainisme, opposant en avril 1998 Paul-Marie Coûteaux et Jean-Louis Bourlanges, à l’issue duquel j’avais découvert avec horreur que mon dictaphone n’avait rien enregistré ! Les plus formidable est que l’un et l’autre ont accepté de refaire le débat quelques semaines plus tard !

PASCAL EYSSERIC : Parmi les quarante-neuf numéros parus, quel est le numéro de Krisis que tu considères comme le plus important ?

ALAIN DE BENOIST. Je ne peux pas répondre à cette question. Je trouve que tous les numéros ont été bons, surtout peut-être durant les premières années, quand j’avais plus de temps à leur consacrer que je n’en ai aujourd’hui. On ne peut en considérer aucun comme raté, mais on ne peut pas non plus un sortir un qui aurait surclassé tous les autres.

PASCAL EYSSERIC : Quel est le thème du prochain numéro ? Quand devrait-il sortir ?

ALAIN DE BENOIST. Le prochain numéro sera consacré à la démocratie. Il sortira quand l’actuelle épidémie nous le permettra. Devraient paraître ensuite des numéros sur l’amour et sur le cosmos. Vaste programme !

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