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Kewin ou le Triton couronné : bienvenue chez les fous

Kewin ou le Triton couronné : bienvenue chez les fous

Connaissez-vous Kewin Mezrag, l’« homme-triton » ? Jamais Philippe Muray n’aurait pu imaginer pareil créature. Un au-delà d’Homo festivus, qui nous plonge dans le monde d’après – après les zombies, après les trans, après les derniers hommes de Nietzsche. Kewin avec un « w », Kewin Mezrag donc se prend pour un triton, prodige amphibologique mi-homme mi-poisson, moitié xénogenré moitié dérangé. Le magazine « Brut » a rencontré l’« animal ». « Éléments » aussi, mais ce fut pour nous une rencontre du troisième type.

Le climat se réchauffe et la France s’archipélise. À en croire les commentateurs plus ou moins scientifiques, le devenir Maldives de la France menace nos côtes – l’engloutissement. Quoi d’anormal, après ça, qu’au détour des plages et des piscines françaises, sirènes et tritons commencent gentiment à faire leur apparition ? Le « mermaiding » [le mermaiding, autrement appelé « nage sirène », consiste à revêtir un costume de sirène muni d’une queue de poisson et à nager ainsi], comme tant d’autres délires postmodernes en provenance des États-Unis, est en voie de démocratisation dans notre petit État post-national oublié de l’Histoire.

L’homme blanc, jusque-là, c’était une petite décadence pépère, un sentier glissant tranquillement mais sûrement, d’une vasectomie à l’autre et au fil d’une métrosexualisation toujours plus assumée, vers un idéal d’homosexualité généralisé. Mais l’arrivée en gare de Sodome de notre insatiable petit homme blanc postmoderne n’est pas son terminus. Tout juste une simple étape dans son interminable processus d’indifférenciation jusqu’au-boutiste. Débarqué à Sodome, et étouffant dans la banalité uraniste qui l’entoure, il n’a dès lors de cesse que se tritoniser. Poètes et voyants ne manqueront pas de vous l’annoncer un jour : « L’avenir de l’homo, c’est le triton. Il est le vide de son âme. »

En des temps immémoriaux, disons au moins quelques décennies en arrière, on vous aurait présenté Kewin Mezrag comme un jeune comptable nantais légèrement introverti. Plus probablement d’ailleurs, en ces temps si lointains, on n’aurait même jamais eu à vous présenter Kewin Mezrag. En ces temps antédiluviens et à peine imaginables d’avant notre postmodernité, Kewin, qui ne se serait d’ailleurs très certainement jamais appelé Kewin, aurait eu l’humilité de demeurer sa vie durant dans l’anonymat le plus banal. Mais voilà, Kewin Mezrag étant notre contemporain et ayant son compte Instagram toujours à portée de main, il est aujourd’hui l’« homme-sirène » le plus populaire de France, à jamais notre premier Mister Triton post-national. Avec son trident et sa couronne de coquillages, ses écailles et sa queue de poisson, Kewin, pourtant, ne sera jamais réellement un « homme-sirène ». La vie de Kewin Mezrag, c’est le destin même pas tragique d’un être simplement voué à demeurer un mutant pour toujours. S’il n’est déjà plus un homme, Kewin ne sera jamais pour autant une sirène. Kewin est un être postmoderne, un condamné dérisoire à la croisée des chemins perpétuelle, un éternel prisonnier du « trans ».

Pourquoi pas Florent Manaudou en moule-bite rose ?

Profitant des conditions de vie exceptionnelles que lui offre notre modernité tardive, la chute concomitante de tous les tabous aidant, Kewin est parvenu à vaincre sans trop d’efforts cette timidité maladive qui le rongeait depuis l’enfance, cette timidité dramatique qui aurait éventuellement pu le porter un jour à disposer d’une vie intérieure, cette aberration résiduelle et malheureuse d’un âge désuet. La grande gloire de Kewin, le grand bonheur de sa jeune existence, c’est la disparition soudaine de son surmoi, pulvérisé par les injonctions psittaciques d’une époque remplie de coachs de vie et autres manuels de développement personnel sur pattes, tous évangélisateurs du « être soi-même ». Son « lui-même », cette petite sirène qui sommeillait en lui comme la Belle au bois dormant, Kewin n’a fini par la trouver sur les réseaux sociaux qu’au soir de sa trentième année, par l’intermédiaire du compte Instagram de « Ludo le Triton », une sodomité dans le milieu du tritonisme hexagonal. Sa vidéo « Comment devenir une sirène », disponible sur YouTube et que tout être non encore tritonisé se doit de regarder avec la plus grande précaution, fut le baiser du prince charmant qui manquait alors à Kewin pour réveiller définitivement en lui son moi sirénique.

Pour autant, on ne devient pas le triton le plus célèbre de France par hasard, en regardant simplement, depuis son canapé, une vidéo YouTube. « Être triton, c’est de l’entraînement » aime à rappeler Kewin Mezrag. Le concours de Mister Triton France, ça n’est pas qu’une gay-pride aquatique pour jeune cadre créatif du tertiaire en mal de pays imaginaires. Le concours de Mister Triton France, c’est une hybridation savante de disciplines sportives tout à la fois ludiques et artistiques. Au programme de ce fameux concours : shooting photos sous l’eau en costume de triton au petit matin, épreuves d’apnée et de « nage sirénique » pour finir la matinée, quizz marin le midi entre deux smoothies protéinés et défilés en maillot de bain puis costume chic l’après-midi. La hantise (en même temps que le fantasme) de tous les participants chaque année ? Voir débarquer Florent Manaudou en moule-bite rose le jour du concours.

De tels délires enfantins, me direz-vous, ont très certainement toujours existé. Ils finissaient jadis par s’estomper, plus ou moins brutalement, sans jamais avoir été pleinement assouvis, au détour de l’adolescence, sous le regard honteux d’un père archaïquement inquiet ou les brimades réitérées de cruels compagnons d’école. Mais voilà, quand Kewin se découvre sirène, il a déjà trente ans, vit dans un monde où le principe de réalité a été définitivement évincé et où tous les pères de France se contentent, depuis belle lurette, de manger les mauves par la racine. « Certains tritons sont victimes de moqueries, moi, je n’ai pas encore eu affaire à ça. L’autre fois, j’ai fait des photos à Pornic, les gens étaient émerveillés, interloqués, ils venaient vers moi, me posaient des questions, prenaient des photos. Ça facilite les relations. »Son destin d’« homme-sirène » béni des dieux, Kewin le doit bien plus à une époque spécialisée dans la bienveillance généralisée qu’aux intercessions miraculeuses de Neptune en sa faveur.

Épidémie de tritonite aigüe

Il y a encore une dizaine d’années, Kewin aurait fait le bonheur de TF1 en provocant la raillerie générale de téléspectateurs amateurs de « confessions intimes ». Aujourd’hui, c’est le média en ligne Brut, plus premier degré et surtout spécialisé dans la propagande postmodernolâtre à destination des jeunes bourgeois citadins en mal de connexion 2.0 à Mère Nature, qui recycle, pour les consacrer et non plus s’en amuser, tous les délires loufoques d’une époque en proie à une épidémie de tritonite aigüe. On retrouve ici chez Brut une des modifications anthropologiques propre à tout univers totalitaire et particulièrement caractéristique de notre postmodernité, à savoir la disparition de cet éclat de rire spontané et salvateur que se doit de provoquer, en des temps moins dérangés, le rêve d’un homme ridicule se prenant désespérément par trop au sérieux. La civilisation de Brut, c’est la civilisation de la vidéo enfin libérée de sa parenthèse littéraire, une civilisation d’agélastes qui recommencent à prendre Don Quichotte au sérieux. Après tout, Kewin, c’est vrai, comme sait si bien le dire l’hyper-démocratisme ambiant, « i fait d’mal à personne »… Entre la bienveillance mortifère et l’humour salutaire, le post-humain, dans son processus de décivilisation accéléré, a définitivement choisi son camp.

L’élément aquatique, liquide et transparent, comme nous le démontre si bien Kewin, est l’environnement de prédilection de l’être postmoderne. Il s’y retrouve comme un triton dans l’eau. Là seul, en dehors de tout cadre cybernétique, il se découvre enfin en mesure d’accomplir son grand rêve de fluidité totale, la glissade régressive tant attendue vers son origine placentaire. Il s’y meut librement, enfin débarrassé de son embarrassante corporéité humaine, tellement trop humaine. L’homme postmoderne, en cela, est un hyper-matérialiste contrarié, tombé par inadvertance et malgré lui dans la gnose, un être submergé constamment de désirs réalisables, mais ne sachant désespérément plus quoi faire de son pauvre corps. Si Michel Foucault, le père spirituel de tout être postmoderne, avait découvert pour sa part, dans les backrooms américains, un moyen de se débarrasser du sien, ses épigones contemporains font désormais le pari du triton pour oublier le leur.

L’(im)monde de l’« homme-triton »

« L’avantage, c’est que quand on est sous l’eau, on n’a pas trop besoin d’interagir, ça me sécurise », nous confesse Kewin. Le postmoderne, à son image, est un être paradoxal, tout à la fois profondément asocial mais conjointement dans l’obligation de maintenir, au moins artificiellement, l’existence d’une société disposée à l’admirer. Il est l’antithèse de l’Anarque jüngérien. Si ce dernier préconisait une sortie du social par le haut, l’« homme-triton » en sort à l’inverse par le bas, comme une autruche aquatique. Là où l’Anarque recherche les cimes de la solitude véritable pour y laisser gambader librement ses méditations intérieures, le postmoderne convoite l’excentricité singulière, généralement la dernière mise à disposition sur le marché planétaire, à condition de s’assurer qu’on le regarde bel et bien en train de s’excentriciser. Le grand rêve de l’« homme-triton » ? Nager dans des aquariums géants et des parcs aquatiques remplis de touristes-voyeurs. L’aquarium de l’« homme-triton », c’est le renversement du panoptique foucaldien dans sa version positive. Ne pas interagir, se laisser observer. Le monde comme un immense safe space. Après la servitude volontaire, la surveillance volontaire, débarrassée du négatif de la punition. Être surveillé et en jouir. Narcisse même pas mort noyé, tout juste transformé prémonitoirement en triton, quelques milliers d’années avant les autres, et attendant patiemment l’OPA sur le monde de Foucault le Mômo et des réseaux sociaux pour rejaillir des eaux.

Sortie un beau matin des brumes encore fumantes d’une boîte de Pandore queer des bas-fonds de San Francisco, la postmodernité s’est répandue depuis à toute vitesse, comme une immense traînée de poudre, sur les cendres de notre Occident terminal. Libérés de leurs chaînes, les déviants se sont propagés comme des morts-vivants de campus en plateaux télévisés, surfant avec radicalité sur la vieille vague moderne de l’émancipation finale. Au grand dam posthume de Michel Foucault, grand amateur de vies d’hommes infâmes s’il en fût, l’homme postmoderne réalisé n’a cependant plus rien d’infamant, encore moins de provocateur, dans une époque qui aura préféré renverser complètement la table du passé plutôt que la raser encore une fois. L’« homme-sirène », à l’instar de l’homme postmoderne, est un petit bourgeois métrosexualisé à souhait, un parfait petit citoyen du monde soluble en tout point dans les dernières mises à jour du capitalisme globalisé, sportivement et écologiquement conscientisé au possible, accessoirement comptable chez Bouygues Construction pour ce qui concerne notre roi Kewin-Triton Ier.

Le long dimanche de l’humanité finissante

La postmodernité, en définitive, c’est un carnaval qui n’en finit pas, la consécration du dédoublement de personnalité permanent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, la schizophrénie délivrée de sa fange marginale et vendue à tout un chacun, au meilleur prix qui soit, comme émancipation souhaitable du genre humain. « Il y a un côté magique et spectaculaire à être un triton, c’est incarner un personnage. » La postmodernité de l’« homme-triton », c’est le temps enfin advenu des fantasmes consommés à pleine dents, l’univers de Disney échappé de Disneyland, l’avènement de l’utopie générale du retour à l’enfance définitif, le règne des morts-vivants jouant sans fin à touche-pipi déguisés en Bisounours. La postmodernité, c’est le plus long dimanche de l’humanité finissante.

Une petite inquiétude sur le sort de l’« homme-sirène » demeure pourtant, enfouie au milieu du tableau idéal de son éternel présent si radieux. Qu’adviendra-t-il en effet de lui, lorsque tout un chacun sera devenu triton à son tour, et que la foire d’empoigne mimétique, inévitablement, finira par reprendre ses droits ancestraux sur nos vies libérées ? L’« homme-triton » saura-t-il maintenir encore longtemps sa propre fuite en avant dans de perpétuelles mutations toujours plus farfelues ? Saura-t-il devenir tour à tour homme-licorne, homme-feuille, homme-oursin ou encore homme-nuage ? En attendant d’assister au devenir si prometteur de l’« homme-triton », les masculinistes peuvent d’ores et déjà se réjouir de cette petite victoire que représente pour eux l’étrange triomphe de l’« homme-triton » dans un monde en proie à une féminisation frénétique. Car chez le triton, ainsi que le confiait Kewin en 2020 au micro de France 3 région, « c’est la queue qui fait le plus gros du travail ». Comme quoi, tout n’est pas encore perdu, et que contrairement à ce que nous prédisent les cassandres, on peut toujours tout dire en France, même à une heure de grande écoute. À condition bien sûr d’être un triton.

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