« Je m’en fous de la République »

« La République attaquée », « le visage de la République », « la République décapitée », « les valeurs républicaines »… Quelle litanie ! On finirait par en avoir la nausée !
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Ah merde, on en aura soupé ces jours-ci de la République, à toutes les sauces, les plus fadasses, sur toutes les ondes et tous les tons, avec des trémolos dans la voix et du pathos citoyenniste à tartiner. Rien à foutre de la République. C’est une vieille vache depuis longtemps réformée, depuis longtemps couchée. D’ailleurs, tout le monde a couché avec elle. Elle est ménopausée, boiteuse, pelée, sans attrait. Aucune crème anti-âge n’en restaurera le lustre. Kaput, c’est le cas de le dire. Finie, vieille fille, vieille peau. Qui aurait envie de l’attaquer ? Ce n’est du reste pas elle qui a été ciblée à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre. Jamais Abdoullakh Abouyezidvitch Anzorov, « serviteur d’Allah », ne l’a citée dans son message posté sur Twitter. Il a exécuté un « chien de l’enfer », un « infidèle ». Les djihadistes s’en cognent, de la République ; ils ne savent même pas ce que c’est. Ils ne connaissent que le Dar al-Islam (le domaine de l’islam) et le Dar al-Harb (le domaine de guerre). La République est une terra incognita pour eux, elle n’existe pas dans la géographie islamique. La… quoi ! Pas la France. « La France, nation croisée », ça ils connaissent, comme les Français, quels qu’ils soient : « païens », « chrétiens », « juifs », tous « infidèles » et « mécréants ». Nous voilà en territoire connu pour un djihadiste.

Et la France, bordel !

Dans son Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste (2015), Philippe-Joseph Salazar a montré combien cette parole islamiste est performative : elle fait exister ce qu’elle désigne, ce qu’elle dénonce, ce qu’elle combat. Or, jamais elle ne désigne la République française, mais toujours la France. En appeler de manière incantatoire à la République, c’est encore une façon de ne pas aborder le problème ; c’est toujours s’enfermer dans le déni, dans l’aveuglement, dans l’illusoire croyance d’une résorption du tragique de l’histoire par la pensée magique. Car tout cela relève de la pensée magique, ce qui ne manque pas de piquant, au passage, pour des gens qui ne jurent que par le rationalisme des Lumières. Comme si ce mot – République – avait le pouvoir d’effacer la violence du réel. En ne s’en tenant qu’à elle, qu’à la sacro-sainte laïcité, on veut maintenir la possibilité d’une cohabitation entre des communautés irréductiblement étrangères les unes aux autres. Préserver, coûte que coûte, l’illusion du « vivre-ensemble ». Ainsi procède la rhétorique républicaine. Elle pèche par métonymie. Métonymie : prendre la partie pour le tout, la forme pour le fond. Meilleur moyen d’occulter le fond du problème. Et ce faisant, de se risquer à le régler.

La République n’est que la forme politique de la France, sa structure, pas son essence. La France a précédé la République et on peut imaginer sans peine qu’elle lui survivra. Elle est contingente, pas substantielle à la chair même de la France, si j’ose dire. C’est une abstraction, politique, juridique ; une pseudo-réalité procédurale dominée par la neutralité axiologique de l’État et de la loi, arbitre et garant du néant communautaire ; le lieu d’une désincarnation radicale, n’en déplaise à Macron (« Samuel Paty incarnait… ») Est-ce que les poilus de 14, est-ce que les résistants de 40 mouraient pour la République ? « Ah, je combats pour la Troisième République, je meurs pour le radical-socialisme ! » Oh, la bonne blague. Non, ils mouraient pour la France. Comme le disait Houellebecq il n’y a pas si longtemps, « l’athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte ». Aucun requiem ne les fera revivre. Amen !

© Photo : Bahadir Aral AVCI / Shutterstock

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