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Quatar coupe du monde

Jamais le Qatar n’aurait dû se voir attribuer la Coupe du monde!

François Bousquet, directeur de La Nouvelle librairie et rédacteur en chef de la revue "Éléments", pointe les absurdités politiques et diplomatiques de l'attribution de la Coupe du monde au Qatar.
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Je ne sais plus qui a dit des minarets que ce sont des fusées qui ne décollent pas. Au Qatar, elles décollent, ogives sorties des sables dans un Luna Park futuriste, moitié parc d’attractions, moitié guichet de banque islamique où ne poussent que des billets verts. Si le socialisme, c’est les soviets plus l’électricité, alors le Qatar, c’est la charia plus la climatisation. Jusqu’à 50 degrés en été. Un solarium géant, plus proche de la planète Vénus que de la douceur du Val de Loire. Quand on voit les gratte-ciel de Doha, on se croirait quasiment dans une station spatiale en 3D qui se dresse au milieu du désert comme Arrakis dans Dune, de Frank Herbert.

Jamais ce micro-État n’aurait dû se voir attribuer l’organisation de la Coupe du monde de foot. Trop petit, trop chaud, trop inhospitalier. Organiser le Mondial au Qatar, cela revient à organiser les Jeux olympiques d’hiver aux îles Caïmans ou le concours de Miss Univers à Kaboul. Une aberration au regard de la logique sportive, écologique, politique – mais pas économique. Il a fallu tout l’entregent de Sarkozy pour convaincre la FIFA de voter en faveur de cet émirat à peine plus grand que deux modestes départements français. La Justice française s’intéresse d’ailleurs de très près à un déjeuner discret organisé à l’Élysée, le 23 novembre 2010, neuf jours avant l’attribution de la Coupe du monde 2022, avec Michel Platini et le prince héritier du Qatar, aujourd’hui à la tête du pays. Un « tournant décisif », selon le parquet national financier qui enquête sur ce match truqué de l’attribution.

La baballe au régime halal

Mais toute truquée est-elle, cette grande fête du football viendra rompre, un mois durant, la monotonie du wahhabisme climatisé, une doctrine religieuse des plus rigoristes que le Qatar partage avec l’Arabie saoudite. Un foot sans alcool, sans brassard inclusif, sans droits de l’homme. Allah est grand, le Mondial aussi, et Gianni Infantino, le président de la FIFA englué dans les Panama Papers, est son prophète woke. Lui qui a dit se sentir qatari, arabe, africain, gay, handicapé, travailleur migrant – et pourquoi pas trans ou albinos, pendant qu’on y est ? Plus intersectionnel qu’Infantino, tu meurs !

Il y a moins d’un siècle, ce Monaco des sables n’était qu’une longue bande côtière désertique brûlée par le soleil, « la côte des pirates », avec ses pêcheurs de perles, ses contrebandiers enturbannés et ses marchands d’esclaves, comme dans un roman d’Henry de Monfreid. Une féodalité bédouine archaïque, à l’instar du puissant voisin saoudien. Mais depuis que la manne gazière a fait basculer l’émirat dans la mégalomanie, les Qataris distinguent un wahhabisme de la mer, avec lunettes de soleil et yachts de luxe, le leur, d’un wahhabisme de la terre, plus rétrograde, apanage des Saoudiens.

De ce gisement de gaz (14 % des réserves mondiales de gaz naturel, les plus importantes après celles de la Russie et de l’Iran) est sortie la zone de libre-échange la plus débridée du monde, où siège la première compagnie aérienne mondiale, où mouillent les plus grands méthaniers jamais construits, où se trouve la plus grande base militaire américaine (hors États-Unis). Des téléprédicateurs islamiques en quête de financement y croisent des stars hollywoodiennes en villégiature et des requins de la finance, sans oublier les cohortes de prolétaires asiatiques (plus de deux millions de migrants, pour l’essentiel indiens et népalais), sous-humanité de forçats qui fait la claque pendant les festivités, spectateurs fantoches.

Enveloppée dans un fantomatique drap blanc coiffé d’un turban, la mascotte officielle elle-même semble extraite de SOS Fantômes. Elle est aussi irréelle, aussi éphémère que les îles artificielles de Doha, que les stades flambant neufs à usage unique, que les travailleurs forcés déguisés en ouvriers du bâtiment et les ouvriers déguisés en supporters fictifs, que l’équipe nationale qatarie où les naturalisés sont légion. Un pays où tout semble faux, même ce qui est vrai, où tout est siliconé, artificialisé, synthétisé, jusqu’à l’air extérieur qui est conditionné. Caprice de milliardaires ou village Potemkine ? Miracle ou mirage ? Le cheikh Rachid ben Saïd Al Maktoum, qui fut l’émir avisé de Dubaï, plaidait pour le scénario du mirage. « Mon grand-père, disait-il, se déplaçait en chameau. Mon père conduisait une voiture. Je vole en jet privé. Mes fils conduiront des voitures. Mes petits-fils se déplaceront en chameau. »

La rencontre de Mahomet et de Walt Disney

Plus qu’à un micro-pays, le Qatar ressemble à une compagnie offshore, pareil en cela à ses voisins de la péninsule Arabique qui expérimentent un néo-libéralisme de l’extrême conjuguant hyper-modernité et paléo-islamisme. Les superlatifs manquent pour décrire la folie des grandeurs qui s’est emparée de ces pétromonarchies où se dressent quelques-uns des plus hauts gratte-ciel du monde, célébrant « la rencontre d’Albert Speer et de Walt Disney », selon la formule de Mike Davis dans son fameux Stade Dubaï du capitalisme. C’est à qui construira la tour la plus haute, le technopole le plus délirant, le musée le plus baroque, l’autoroute la plus large. Mais plutôt que Speer, l’architecte de Hitler, le Qatar célèbre les noces de Mahomet et de Walt Disney.

L’argent achète tout : les commissions d’enquête sur les droits de l’homme, les entorses au droit du travail, le sourire sur la photo officielle. Le Qatar n’exige qu’une seule chose en contrepartie de son très dispendieux clientélisme : le silence. Au fil des ans, il est devenu l’investisseur providentiel du capitalisme français, veillant prudemment à rester minoritaire dans les conseils d’administration des fleurons du CAC 40, moyennant un régime d’imposition digne d’un paradis fiscal. En échange de quoi, la France équipe l’armée qatarie depuis Giscard, solde ses Mirage à Doha et y vend ses Airbus.

Le Qatar a développé une stratégie d’alliances redoutable, une sorte de diplomatie du grand écart que sa taille, sa position de très relative neutralité et sa richesse autorisent, le plaçant en situation d’arbitre et de conciliateur un peu partout. Pas d’ennemis, que des clients et des obligés, dans tous les camps à la fois, chez les Capulet et chez les Montaigu. Les câbles de l’ambassade américaine mis à jour par WikiLeaks ont montré le double jeu du Qatar, qui a longtemps fermé les yeux sur les transferts de fonds au profit d’organisations djihadistes. Les démocraties occidentales s’en accommodaient, comme elles s’accommodent de l’autocratisme féodal d’un émir qui fait feu de tout bois, ou plutôt de tout gaz. Pour l’heure, cela ne lui réussit pas trop mal. Du grand art. Toujours sur deux tableaux. Ou comment se concilier les grâces des Américains et des talibans, des Iraniens et des Européens, des Israéliens et du Hamas, des climato-sceptiques (le Qatar détient le record mondial des émissions de gaz carbonique par habitant) et des climatologues (l’émirat a organisé en 2012 la COP18).

Le PSG, tremplin du Mondial

Pour cela, les Qataris n’ont pas l’arme atomique, ils ont mieux : Al Jazeera, arme de persuasion massive, qui diffuse le mode de vie occidental et les communiqués de l’État islamique – toujours le grand écart. Première chaîne satellitaire d’informations en continu en langue arabe, la plus regardée et la plus influente. Al Jazeera a sans nul doute révolutionné l’information au Moyen-Orient, introduisant un timide début de liberté d’expression dans des pays qui, jusque-là, n’avaient accès qu’à des chaînes publiques. Pour autant, la chaîne a toujours conformé sa ligne éditoriale aux orientations de la diplomatie qatarie et d’un islam « frériste » que l’émirat exporte un peu partout.

Pour que ses outils d’influence deviennent réellement planétaires, le Qatar ne devait pas seulement conquérir la France et l’Europe avec le PSG, mais la planète foot avec l’organisation de la Coupe du monde, dût-elle ressembler à un sacre et à un simulacre : sacre du business, simulacre de football.

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