Difficile de dénier à un peuple le droit de se reconnaître comme tel – et d’être reconnu comme tel. Mais quand il n’y a pas de peuples, il ne peut donc y avoir de reconnaissance. Et lorsque les premiers occupants d’un territoire sont eux-mêmes venus d’ailleurs, cette antériorité confère-t-elle aux peuples voisins des droits particuliers sur ce territoire ?
L’actualité récente donne une résonnance toute particulière à cette problématique avec la question du statut de deux îles perdues au milieu de nulle part, enfin de nulle part pour les Européens que nous sommes. Mais ce n’est manifestement pas l’avis du Vanuatu, petit pays du Pacifique, qui les considère comme siennes depuis plusieurs décennies et notamment depuis son indépendance en juillet 1980.
C’est le sens de la requête du Vanuatu auprès de la Cour internationale de justice le 1er septembre 2026 pour faire reconnaître sa souveraineté sur ces deux îles rattachées en 1969 par la France à la collectivité de Nouvelle-Calédonie. Au-delà de la question de leur superficie – à peine 1,25 km² cumulé –, c’est évidemment la ZEE, la fameuse zone économique exclusive et ses 350 000 km², sur lesquels un État côtier exerce des droits souverains, qui a sans aucun doute motivé l’intérêt des autorités du Vanuatu, probablement encouragées dans cette démarche par des opposants à la présence française dans cette région du globe pourtant vieille désormais de 250 ans.
Ce n’est évidemment pas un hasard si les indépendantistes de Nouvelle-Calédonie ont indiqué de leur côté qu’ils considéraient que ces territoires appartenaient au Vanuatu. Volonté de faire plaisir à des pays proches, logique d’affaiblissement de la France – alors que le soutien de l’Azerbaïdjan aux indépendantistes kanaks est régulièrement pointé du doigt –, ou tout simplement application de l’adage : « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis » ?
Ce n’est cependant pas la première fois que le Vanuatu effectue des démarches pour se voir rattacher ceux deux îles. Comme le rappelait le 5 septembre dernier le média basé en Australie Eastasiaforum.org, des négociations ont déjà eu lieu en 2018-2019 et 2025 avec la France, mais sans succès. S’agissait-il pour la France d’une véritable volonté de négocier ou juste d’une stratégie pour gagner un peu de temps dans un contexte local marqué par la question du statut de la Nouvelle-Calédonie, dont l’État français envisage toujours de faire évoluer l’architecture institutionnelle ?
Un enjeu de taille
La position de la France sur ces deux îles, au-delà de l’importante ZEE qu’elle génère, est aussi l’expression de la volonté d’une présence forte dans une région de plus en plus contestée et où la présence chinoise s’accroît de manière ostensible. Toutes les grandes puissances ayant des intérêts dans la région observent d’ailleurs avec une inquiétude croissante le développement accéléré de la marine chinoise et son déploiement de plus en plus important (escales amicales, développement d’infrastructures portuaires notamment au Vanuatu, aux Fidji, aux Salomon ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée). Tout cela dans un contexte où le soutien chinois aux États les plus petits, et donc à ceux les plus faciles à influencer, est de moins en moins discret.
Pour le moment, la réponse de la France, par l’intermédiaire d’Eléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie et des Partenariats internationaux, est sans ambiguïté : « La position de la France est claire et ferme. C’est une position de dialogue, une position d’ouverture, mais c’est surtout un rappel de la souveraineté de la France sur ces îles. » Cette position est logique car elle se situe dans l’esprit de la Loi de programmation militaire 2024-2030 qui fait de l’Indo-Pacifique une région majeure pour nos intérêts, notamment économiques.
En dépit des apparences, la présence de la France dans le Pacifique – et par contrecoup de l’Europe dont elle est la seule à posséder de véritables territoires dans cette partie du monde – est essentielle. Elle lui confère une vision mondiale. En revanche, les moyens engagés restent cependant faibles face à l’impressionnante montée en puissance de la Chine. Il ne reste plus désormais qu’à attendre la position définitive de la France face à cette contestation devant la CIJ de ces quelques hectares des îles de Matthew et Hunter. Minuscules par leur superficie, elles représentent un enjeu considérable : leur sort pourrait peser sur l’avenir des territoires ultramarins français et, surtout, entrouvrir la boîte de Pandore de leur remise en cause.
© Photo : Île Hunter



