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Le magazine des idées
Anne-Laure Blanc avec Louise Guillemot et Andrea Marcolongo

« Il est fondamental de chérir ce qui reste des trésors grecs »

En consacrant sa couverture à Andrea Marcolongo et Louise Guillemot, "Éléments" rend hommage plus largement à tout ce qui nous vient de la Grèce et de Rome. Explications avec Anne-Laure Blanc.
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ÉLÉMENTS. C’est assurément une première, et elle vous doit beaucoup ! Éléments consacre sa couverture à deux jeunes hellénistes de grand talent, l’Italienne Andrea Marcolongo et la Française Louise Guillemot, qui ont toutes les deux donné un grand coup de jeune à l’héritage grec avec une énergie généreuse et une intelligence pétillante. Pourquoi les avoir réunies ? Qu’ont-elles à nous transmettre ?

ANNE-LAURE BLANC : Ces rendez-vous sont souvent le fruit de hasards facétieux ! Jean-Paul Mongin, l’éditeur de Louise Guillemot, m’avait conviée à la soirée dédicace des Véritables aventures d’Homère, premier des poètes (Les petits platons). Il se trouve que j’y ai croisé Andrea Marcolongo dont je venais de lire L’art de résister. Comment « l’Énéide » nous apprend à traverser une crise (Gallimard). Cela a fait tilt ! Second coup de chance, en pleins préparatifs de Noël, elles ont pu me consacrer cet excellent moment sur l’île Saint-Louis. Ce qu’elles ont à nous dire, c’est que les « lettres anciennes » et plus largement tout ce qui nous vient de Grèce et de Rome est encore quelque chose de bien vivant, qui nous permet de nous confronter à nous-mêmes à plusieurs titres. D’abord, cet effort pour apprendre les rudiments, il y a encore des lycéens et des étudiants pour le faire, et croyez-moi, il y a une part d’ascèse non négligeable à assimiler les grammaires latine ou grecque. Mais l’émerveillement qui jaillit un beau matin, parce qu’on s’est approché, mot à mot, des dieux et des héros, du petit peuple qui se retrouvait au théâtre ou sur l’agora, cet émerveillement, elles ont su toutes les deux le faire partager : Louise avec ce « roman » d’aventures pour collégiens, et Andrea dans plusieurs ouvrages au succès indéniable. Ce qui est intéressant, c’est qu’elles sortent de l’érudition pure et utilisent la « matière grecque » comme d’autres la « matière de Bretagne ». Ce n’est pas pour rien qu’elles revendiquent haut et fort leur vocation d’écrivain, au-delà de leur formation universitaire. On se prend tout de même à regretter qu’elles n’enseignent ni l’une ni l’autre car leur enthousiasme aurait entraîné lycéens et étudiants.

ÉLÉMENTS. Autre femme d’exception : Jacqueline de Romilly, la traductrice et l’éditrice de Thucydide, qui a fêté sa vie durant le « miracle grec », et dont vous avez fait un magnifique portrait dans ce numéro. Quelle a été son rôle dans l’enseignement des langues anciennes et la diffusion de la littérature et de la philosophie grecques ?

ANNE-LAURE BLANC : Jacqueline de Romilly a été, des années durant, un modèle, tant pour les professeurs que pour les élèves. Elle a eu pour elle d’être l’une des toutes premières femmes à faire entendre ses capacités, et cela a bien plu, même s’il n’y a pas une once de féminisme dans sa démarche. Elle avait surtout le talent de s’exprimer dans un français d’une clarté exemplaire, avec une rare puissance de travail et une pugnacité à toute épreuve. Dans Une certaine idée de la Grèce, Alexandre Grandazzi résume cela parfaitement, qui lui reconnaît « une très grande unité d’inspiration et de méthode, tout entière mise au service d’une passion de comprendre et de faire comprendre ».

ÉLÉMENTS. Comment comprendre cette phrase d’Andrea Marcolongo ? « Quand tout va bien, on se plaît à lire Homère. Mais quand tout va mal, l’Énéide devient un manuel pour se tenir debout ».

ANNE-LAURE BLANC : C’est en effet un des grands leitmotive de son ouvrage qui vous fera découvrir, ou redécouvrir, ce texte fondateur de la romanité qu’est l’Enéide. Pour Andrea Marcolongo, il est difficile, aujourd’hui, de prendre les héros homériques, au pied de la lettre, comme des exemples, des modèles à suivre dans notre vie quotidienne. Nous lisons Homère pour nous détendre, pour écouter avec délectation, une fois de plus, ce que les aèdes chantaient à la fin de banquets souvent bien arrosés. Mais si vous vous penchez sur le destin d’Enée, il a beaucoup à nous apprendre, nous dit-elle, sur la manière de se reconstruire après une destruction aussi fondamentale que celle de Troie. Quand vous portez votre vieux père sur votre dos, et que votre fils s’accroche à votre main, que vos compagnons vous font confiance, que faire d’autre que d’obéir au destin en allant de l’avant ? Leçon d’abnégation, de courage, d’optimisme.

ÉLÉMENTS. Une autre phrase d’Andrea Marcolongo a retenu mon attention : « Dans notre Europe très tourmentée, très déprimée, qui manque de valeurs communes, le grec reste une base commune d’éducation ». Pourquoi faudrait-il réveiller Homère pour sauver la civilisation européenne ?

ANNE-LAURE BLANC : Je vous laisse la paternité de cette formule choc ! Homère est-il vraiment en dormition ? Dans le domaine de la littérature de jeunesse actuelle, les textes homériques font l’objet de multiples adaptations, généralement heureuses, ce qui a le mérite d’aiguiser la curiosité et, parfois, de donner envie de découvrir le grec ancien.

Mais il y a aussi un paradoxe extraordinaire : voilà une langue que personne ne parle plus, dont on ne sait pas comment elle « sonnait », et qui pourtant resterait notre héritage le plus précieux ? Oui, parce que c’est une langue « magnifique et élégante » avec « sa manière de s’exprimer foudroyante, synthétique, ironique, franche dont nous éprouvons, soyons sincères, une nostalgie inconsciente » (La langue géniale, 9 bonnes raisons d’aimer le grec). Surtout quand on reconnaît, avec effroi, la perte de sens de notre langage du XXIe siècle, fait d’à-peu-près et de néologismes, où la paresse verbale témoigne d’une terrible paresse intellectuelle.

Ce qui est fascinant, dans l’histoire de la langue grecque, c’est qu’elle n’a jamais été oubliée. Les manuscrits, aussi défectueux ou incomplets fussent-ils, se sont répandus dans l’Europe entière et chaque grande bibliothèque s’honore de conserver quelque fragment de l’Iliade ou de l’Odyssée – mais aussi des grands orateurs, des historiens, des tragédiens, des poètes qui, pendant des siècles, se sont exprimés dans les différents dialectes helléniques. Quand on pense à tout ce qui a disparu – il nous reste huit tragédies de Sophocle, alors qu’il en aurait écrit plus de cent –, il est en effet fondamental de chérir ce qui reste de ces trésors. Quand Andrea Marcolongo se place en héritière de Jacqueline de Romilly, elle se fait aussi l’héritière de Thucydide et d’Homère, bien entendu, et nous invite, nous aussi, à entretenir cette mémoire et cet héritage.

© Photo de Benjamin de Diesbach : Anne-Laure Blanc avec Louise Guillemot et Andrea Marcolongo.

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