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Hiroshima, de la paix au Japon à la paix en Ukraine

Hiroshima, de la paix au Japon à la paix en Ukraine

On se souvient du mot de Clemenceau : « La guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires. » Et si, aujourd’hui, c’était l’inverse. La guerre est une chose trop grave pour la confier aux politiques. Le sommet orwellien du G7 à Hiroshima, au mois de mai, rebaptisé « sommet de la paix », en fut l’illustration. Explication de Gérard Conio.

« La diabolisation de Poutine par les Occidentaux, ce n’est pas de la politique, mais un alibi qui cache leur incompétence. » Kissinger

« Le fauteur d’une guerre n’est pas celui qui la déclare mais celui qui la rend inévitable. » François-Auguste Mignet

Il faut féliciter les dirigeants du G7 d’avoir choisi Hiroshima comme lieu de leurs tractations pour la paix en Ukraine. Ils ont eu aussi la bonne idée d’inviter le président Zelensky pour qu’il fasse son marché auprès des pays réticents à se joindre à la croisade antirusse.

Le président Macron a prêté un avion à son protégé et espère que sa présence « changera la donne ». On peut se demander  si cette « donne » concerne la contre-offensive de l’armée ukrainienne ou la prise de Bakhmout par la milice Wagner, ou encore Hiroshima comme symbole porteur de la menace nucléaire russe.

Devant l’hommage rendu aux victimes de la radiation nucléaire par les États-Unis et leurs vassaux, il importe donc de rappeler les vraies raisons de la capitulation du Japon.

On peut en effet trouver hasardeux que ces pacifistes associent le lieu de leur rencontre à l’apocalypse nucléaire en accusant la Russie, mais en oubliant que les États-Unis ont été pour l’instant les premiers et les seuls à l’employer pour faire la paix avec le Japon.

Ces ambiguïtés ne sauraient nous étonner de la part des États-Unis qui sont les seuls à tirer les bénéfices du conflit russo-ukrainien.

Ils ont toujours su déguiser leurs actes les plus contestables sous des motifs humanitaires et le principal argument en faveur de la bombe a été la nécessité d’épargner un grand nombre de vies qui auraient péri dans la « guerre totale » déclarée par les militaires nippons.

On a prétendu que seule la peur de cette arme effroyable pouvait obliger l’Empereur à la capitulation. Comme l’a déclaré le secrétaire à la Guerre à l’époque, Henri L. Stimson, « La bombe atomique était plus qu’une arme de destruction à grande échelle, il s’agissait d’une arme psychologique. »

L’art du « narratif » américain

Pour y voir plus clair, il faut envisager cet exploit technologique et militaire à la lumière de la situation créée par la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de minimiser l’importance de cette victoire en attribuant aux alliés le seul mérite d’avoir gagné la guerre. Et on a mis en place un « narratif » pour masquer une politique dont la Deuxième Guerre mondiale n’avait été que la continuation, selon la formule célèbre de Clausewitz.

On a mis en exergue tout ce qui tendait à montrer la similarité entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, que le pacte de non-agression semblait confirmer et, notamment, l’invasion de l’Est de la Pologne par l’Armée rouge en application des clauses secrètes de ce pacte, ainsi que l’occupation des Pays Baltes concédée par Hitler à Staline comme gage de sa bonne foi.

Mais si on renonce à juger la politique selon une morale à double échelle, il convient de situer ces faits dans leur contexte et dans l’histoire qui les précède.

Les Occidentaux ont largement minimisé la signification des accords de Munich qui livraient la Tchécoslovaquie à Hitler, la participation de la Pologne à ce dépeçage et son choix délibéré en faveur de la coopération avec le Reich par hostilité envers l’Union soviétique. La Pologne avait interdit le passage de l’Armée rouge sur son territoire pour combattre Hitler.

Il est donc fallacieux d’accuser Staline de pratiquer la « realpolitik » et de nier la responsabilité de la coalition franco-britannique dans un processus qui devait conduire à une « drôle de guerre » dont on n’a pas suffisamment établi les vraies raisons.

La peste brune et le choléra rouge

Aujourd’hui, il est de bon ton de refaire l’histoire en fonction des nouveaux impératifs idéologiques. Et non seulement on entérine la version soutenue jadis par Ernst Nolte qui mettait le national-socialisme et le bolchevisme sur le même plan, mais, pour fabriquer un nouvel ennemi, on inverse les rôles et on accuse l’Union soviétique d’avoir provoqué la Deuxième Guerre mondiale en oubliant que sans la victoire de l’Armée rouge la France serait encore sous la botte de l’Allemagne nazie1.

L’histoire aurait sans doute pris un autre cours si Churchill n’avait pas désigné Hitler comme l’ennemi principal en fonction de la géopolitique chère à Metternich et à Talleyrand, prônant l’union sacrée contre la prépondérance d’un État qui menacerait la sécurité du continent en détruisant l’équilibre dans les rapports de force.

Churchill a avoué qu’il avait choisi entre la peste et le choléra en s’alliant à l’Union soviétique contre Hitler alors tout-puissant. Quand la peste a disparu, il a fallu combattre le choléra.

Et on peut se demander si aujourd’hui ce facteur n’a pas déterminé l’union sacrée contre la Russie dont la montée en puissance menacerait la sécurité de l’Europe tout entière. Cet argument brandi par les pays de l’Est de l’Europe qui ont eu à pâtir de la domination soviétique reste sans doute le plus prégnant en faveur du soutien des Occidentaux à l’Ukraine.

L’autre guerre de l’URSS

En 1945, la capitulation de l’Allemagne avait « changé la donne » et désormais l’Union soviétique demeurait le seul ennemi potentiel des nations européennes. Cela explique le soutien accordé par Allan Dulles, le patron de la CIA, aux nazis allemands et ukrainiens qui ont mis aussitôt leur expérience à contribution pour résister à l’expansion du communisme.

L’ Union soviétique n’était pas en guerre contre le Japon, et avait même profité de la neutralité de celui-ci au début de l’opération Barbarossa. Cette abstention a permis à Staline de ramener sur le champ de bataille les troupes sibériennes qui ont eu un rôle décisif dans la défense de Moscou.

Mais la capitulation de l’Allemagne ayant ranimé les antagonismes idéologiques, Staline avait tout intérêt à attaquer le Japon pour ne pas laisser aux États-Unis le monopole d’une victoire à laquelle il voulait avoir sa part.

Il a déclaré la guerre au Japon entre les explosions des deux bombes et l’Armée rouge est entrée en Mandchourie en août 1945, en infligeant de grandes pertes à l’armée du Kwantung encore très puissante.

L’armée américaine était encore loin d’avoir gagné la guerre et le général Mac Arthur s’est réjoui des succès de l’Armée rouge en déclarant : « Je suis ravi de l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon. Elle rend possible un grand mouvement de pince qui ne pourra échouer à détruire l’ennemi. »

Il considérait que l’entrée de l’Armée rouge dans la guerre avait été un facteur plus important que l’arme nucléaire pour obliger l’Empereur Hirohito à capituler.

Les dirigeants japonais étaient du même avis.

Après la guerre, l’amiral Soemu Toyoda a confié : « Je crois que c’est plus l’entrée en guerre de l’URSS que les bombes atomiques qui a précipité la reddition. »

Le Premier ministre Suzuki a lui aussi reconnu que la déclaration de guerre par l’URSS « a rendu la poursuite de la guerre impossible ». Quand il apprit la venue de ce nouvel ennemi par Togo, son ministre des Affaires étrangères, Suzuki, répliqua immédiatement : « Cessons la guerre », et convint d’organiser avec le Conseil suprême une réunion à cette fin.

Staline plus fort que l’arme atomique ?

Dans l’ouvrage officiel de l’histoire britannique The war against Japan, on lit que « la déclaration de guerre par l’URSS rappela à tous les membres du Conseil suprême que tout espoir de paix négociée s’était évanoui et qu’il n’y avait d’autre alternative que d’accepter les conditions des forces alliées, tôt ou tard.2 »

Si l’attaque de l’Armée rouge a été le facteur principal dans la victoire des Alliés et la pacification du Japon, les arguments en faveur du bombardement atomique tombent en ruine.  

Ce crime contre l’humanité a plutôt servi de prétexte à l’Empereur pour imposer la capitulation aux militaristes qui voulaient poursuivre la guerre jusqu’au dernier Japonais.

On observe à ce propos un découplage entre les militaires et les politiques américains, car si les uns sont soulagés par l’intervention d’un allié dans la conduite de la guerre, les autres obéissent à des présupposés idéologiques qui n’osent pas dire leur nom.

On retrouve dans la gestion du conflit russo-ukrainien la même antinomie entre des généraux réalistes, conscients des enjeux d’un engagement destructeur, et les néo-conservateurs qui détiennent le pouvoir politique et ne reculent devant aucun stratagème et aucun mensonge pour arriver à leurs fins.

Ils ont déjà décimé une partie de la planète mais continuent bravement à aller de l’avant pour convertir les barbares à la civilisation et les régimes autoritaires à la démocratie.

Mais devant l’échec de leurs plans, ils n’ont d’autre ressource que la propagande et le matraquage médiatique pour discréditer la Russie et légitimer l’escalade dans une guerre perdue d’avance.

Comment sortir de la « montée aux extrêmes »

Cette contradiction entre les deux significations de Hiroshima éclaire la continuité de l’antagonisme entre la Russie et l’Occident dont l’alliance contre Hitler n’a été qu’une pause illusoire. Dans ce contexte, le bombardement nucléaire sur Hiroshima et Nagasaki ne marque pas seulement la fin de la Deuxième Guerre mondiale, mais le point de départ de la « guerre froide » entre les deux blocs.

Les arrière-pensées s’avèrent plus efficaces que les postures dans le relations internationales, régies non par le droit mais par la force au nom de règles dictées par des intérêts particuliers et qui varient au gré des circonstances.

La confiance n’est plus la garante de la sécurité, mais un leurre pour tromper l’adversaire. Vladimir Poutine l’a compris à ses dépens en apprenant que ses partenaires européens l’avaient floué en signant les accords de Minsk uniquement pour permettre à l’armée ukrainienne de se reconstituer pour continuer la guerre commencée en 2014, après Maïdan.

La paix en Ukraine apparaît donc comme l’aboutissement de la « montée aux extrêmes » décrite par Clausewitz et analysée par René Girard3 qui considérait qu’une guerre ne pouvait être conjurée que par la réconciliation.

Le loup américain

Sous cet angle, la réconciliation entre la France et l’Allemagne n’a été qu’une illusion qui a permis à l’Allemagne de poursuivre sa politique de domination sur l’Europe par d’autres moyens que ceux d’Hitler.

Mais en faisant le jeu des États-Unis, elle est devenue la victime de ses propres ambitions ; et la destruction de Nord Stream, en ruinant son économie, l’a mise dans la dépendance de son protecteur américain.

La guerre en Ukraine ne fait donc que des victimes chez les deux belligérants, mais elle a pour principal résultat le sabordage du lien entre la Russie et l’Allemagne qui nuisait gravement aux intérêts des États-Unis4.

On aurait pu croire que l’Allemagne et la France avaient compris le sens de leurs propres intérêts en établissant timidement un axe Paris-Berlin-Moscou contre la guerre en Irak. Mais il n’en a rien été, car l’idéologie a pris le pas sur l’économie dans la politique européenne à partir de 2004, lorsque les Pays Baltes sont entrés dans l’Union européenne comme le cheval de Troie des États-Unis. Et en bousillant les relations entre l’Europe et la Russie, les dirigeants mis en place par l’oligarchie mondiale se sont constitués en vassaux inconditionnels de l’hégémonie américaine dans un monde unipolaire. 

Les bellicistes américains pourraient donc savourer leur triomphe si le piège tendu à Vladimir Poutine ne s’était pas retourné contre eux comme un boomerang.

Au lieu d’anéantir l’économie russe dans la « guerre totale » annoncée par Bruno Le Maire, le principal résultat des sanctions et de la confiscation des avoirs russes a été l’isolement du bloc occidental et la constitution d’un monde multipolaire qui regroupe les trois quarts de la planète, sous l’égide de la Chine et de la Russie, avec les BRICS qui viennent de recevoir la candidature de 19 nouveaux pays.

Les faits sont têtus

Il n’est pas anodin que le « sommet de la paix » de Hiroshima coïncide avec la prise de Bakhmout par l’armée russe. Et la campagne diplomatique de Zelensky ne saurait dissimuler la réalité d’un échec militaire qui risque de dissuader ses protecteurs occidentaux de continuer à le soutenir à leurs dépens.

La comédie qui s’est jouée à Hiroshima pourrait bien signifier la fin de la récréation pour les amuseurs publics qui se font passer pour des prédicateurs de la paix et de la prospérité universelles.

Cette guerre absurde et fratricide est désastreuse aussi bien pour le peuple russe que pour le peuple ukrainien, appelés à s’unir dans la complémentarité au lieu de se détruire réciproquement.

Mais si l’histoire en a voulu ainsi, c’est parce que depuis longtemps les peuples n’ont pas leur mot à dire et obéissent comme des moutons de Panurge à une oligarchie qui conduit le monde à sa perte.

On se réfère à des « valeurs » démonétisées, on se gargarise des grands mots de souveraineté et de démocratie, pour justifier des guerres qui ne profitent qu’à ceux qui les inspirent. Mais les éléments de langage ne peuvent obstruer indéfiniment la révélation de la vérité en occultant les faits.

Et tout porte à croire que Hiroshima est le moment et le lieu où la simulation a atteint son point de rupture pour que la vérité triomphe de la « pensée magique », comme l’a prédit Caroline Galactéros5, cette Cassandre de la géopolitique qui met inlassablement en garde contre les ravages d’une « information » viciée par la propagande. On ne peut pas éternellement fabriquer des boucs émissaires sur les plateaux de télévision en prenant nos désirs pour des réalités.

©Photo : Le Premier ministre japonais Fumio Kishida.

1. Ernst Nolte, La guerre civile européenne. National-socialisme et bolchevisme (1917-1945), Tempus, Perrin, 2011. Voir aussi la résolution révisionniste du Parlement européen, le 19 septembre 2019 sur « l’importance de la mémoire européenne sur l’avenir de l’Europe » qui fait du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 l’acte déclencheur de la Deuxième Guerre mondiale. Il apparaît aujourd’hui que cette résolution a été surtout un acte déclencheur de la guerre en Ukraine en établissant un « casus belli » avec la Russie puisqu’elle nie la victoire de l’armée rouge sur Hitler en oubliant que l’Union soviétique avait perdu 27 millions de ses habitants et de ses soldats en résistant à l’invasion hitlérienne.

2. « Débat sur les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki », établi par Wikipedia d’après l’historiographie britannique sur la guerre du Pacifique. À noter la déshumanisation de l’ennemi avec la mutilation par les Américains des soldats japonais décédés. Le deuxième jour suivant le bombardement de Nagasaki, le président Truman avait déclaré : « Le seul langage qu’ils semblent comprendre, c’est celui que nous avons utilisé pour les bombarder. Quand on a affaire à un animal, il faut le traiter comme un animal. C’est tout à fait regrettable, mais cela n’en reste pas moins la vérité. »

3. René Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007.

4. On observera qu’à la faveur de la guerre en Ukraine, les puissances de la mer sont en voie d’assujettir les puissances de la terre, selon les théories de Halford Mackinder, reprises par Carl Schmitt dans Le Nomos de la terre et développées en Russie par Alexandre Douguine.

5. Caroline Galactéros : géopolitologue, présidente du think thank Géopragma, pôle français de géopolitique réaliste, mais aussi auteur du blog « Bouger les lignes ». Elle est docteur en sciences politiques, directeur de séminaire à l’École de guerre, colonel dans la réserve opérationnelle des armées.

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