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Les AFA de France réunies en septembre 2020.

Haro sur Zemmour ! Anatomie des « antifas »

Dans une actualité électrique, les différents groupes antifas français battent le rappel contre Éric Zemmour, mais leur mobilisation fait apparaître des dissensions internes qui traduisent des différences idéologiques plus profondes. Plongée au cœur de l’antifascisme, loin des clichés habituels.
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L’annonce de la candidature d’Éric Zemmour le 30 novembre a galvanisé une ultra-gauche antifa parisienne en perte de vitesse depuis quelques mois. Dans l’imaginaire de l’extrême gauche, Zemmour prend ainsi la place d’un lepénisme-épouvantail qui échouait de plus en plus à provoquer la mobilisation des masses, l’antilepénisme paraissant à bout de course depuis la campagne présidentielle de 2017. Un exemple ? La tentative de rassembler, il y a quatre ans, les jeunes antifas et autres gauchistes en une « Génération ingouvernable » a vivoté à peine une année sans s’implanter durablement dans les facultés, et la manifestation contre le meeting de Marine le Pen au Zénith, le 17 avril 2017, n’avait réuni que quelques centaines de personnes, bien en dessous du public de la salle. On voit cependant Zemmour devenir de plus en plus présent dans la communication des groupes antifas à travers toute la France ; et la campagne de celui-ci commence déjà à être émaillée d’actions coup de poing, comme à Marseille où Hazem Moukadem, chef de l’Action Antifasciste (AFA) locale, s’est notamment fait remarquer en invectivant le polémiste devant les caméras.

Les antifas coupés en deux

Un premier essai avait eu lieu le samedi 27 novembre à Paris : sous une revendication aux contours flous – la lutte contre « les violences de l’extrême-droite » –, les différentes organisations antifascistes parisiennes avec au premier plan l’Action antifasciste Paris-Banlieue (AFA-PB) et la Jeune Garde (JG) ont pris la rue ; sans les syndicats (SUD et la CGT étant mobilisés à Bercy), mais renforcées par quelques Gilets jaunes en goguette. On notera d’ailleurs une énième brillante intervention vidéo de Jérôme Rodrigues qui peine toujours à expliquer de manière limpide sa présence dans ces mobilisations. Cette convergence aura certes permis à la mouvance antifa de réaliser une démonstration de force. Démonstration nécessaire pour relancer la dynamique militante érodée au milieu de l’année du fait de l’échec à s’implanter durablement dans la contestation anti-pass sanitaire face à l’offre politique de droite. Il faudra néanmoins tempérer ce constat par le fait que cet événement ne répondait à aucune actualité particulière et n’a pas eu de résonnance notable hors des cercles militants. Les organisateurs ont vainement tenté de pointer des liens entre le thème du jour et les heurts lors du défilé parisien du collectif féministe #NousToutes, une semaine plus tôt, mais la date du 27 novembre avait déjà été arrêtée bien à l’avance. Enfin, la manifestation était présentée comme annonciatrice d’une contestation plus large et d’une convergence accrue entre les organisations de l’extrême gauche, notamment contre le meeting d’Éric Zemmour prévu pour le 5 décembre au Zénith de la Villette.

L’annonce proprement dite de la candidature de l’ancien chroniqueur de CNews, loin d’accélérer cette convergence, a fait éclater le mouvement entre deux stratégies différentes. Dans un premier temps, la Jeune Garde déposait une demande de manifestation en plein Paris à Barbès, loin donc du Zénith, rapidement rejointe par une soixantaine d’associations de la gauche plurielle, parmi lesquelles les syndicats SUD et CGT. Dans un deuxième temps, la mouvance autonome a publié via les sites ACTA et Cerveaux non disponibles un appel à bloquer la tenue du meeting directement sur place, rejointe par l’AFA-Paris Banlieue et la galaxie des AFA de province. Des ultras du Parc des Princes appartenant au Virage Auteuil relaieront également ce deuxième appel, notamment Wissam Merhebi, figure bien connue qui aura louvoyé du côté de l’extrême droite française en apparaissant au Comité du 9 Mai en 2007 (manifestation organisée par les JNR puis le GUD) avant d’entamer un virage serré à gauche depuis son arrivée au Collectif Ultra Paris, l’organisation de supporters reconnue par les dirigeants du club. En effet, l’AFA a toujours historiquement pu compter sur un appui de la frange la plus politisée à gauche de ces milieux supportéristes. La délocalisation du meeting de Zemmour à Villepinte, en banlieue, n’a pas changé grand-chose à cette division, chaque tendance réaffirmant sa volonté de maintenir son appel et décourageant ses ouailles d’aller ailleurs.

Jeune garde ou vieille garde

Pour comprendre ce clivage, il faut remonter à la genèse de la Jeune Garde. C’est un groupe qui a vu le jour récemment, en 2018, à Lyon, dans la foulée du mouvement contre la loi Travail, à l’initiative de Raphaël Archenault et Safak Sagdic : respectivement le porte-parole de l’antenne locale du NPA et une des figures du milieu antifa lyonnais. La Jeune Garde prétendait renouer avec un certain fond idéologique marxiste-léniniste (sans prendre parti entre ses déclinaisons trotskistes et maoïstes) – rompant avec l’anarchisme autonome qui a cours dans la majorité de la mouvance antifa –, tout en essayant d’en renouveler les formes en se donnant une image plus « jeune », contre-culturelle, proche des quartiers populaires et des tribunes de football. Les accointances militantes entre AFA-PB et JG Lyon étaient documentées jusqu’au courant de l’année 2019 – on pouvait en effet reconnaître Raphaël Archenault en lanceur de slogans, mégaphone à la main, de la manifestation annuelle pour Clément Méric ou participant à différents affrontements avec l’extrême droite parisienne aux cotés de « Paris Antifa » –, le groupe historique antifa lyonnais GALE (Groupe antifasciste Lyon et environ) perdant de la vitesse.

Cependant, depuis maintenant presque deux ans, les deux groupes ont commencé à affirmer des identités et stratégies politiques de plus en plus différentes. L’AFA, liée au média autonome ACTA, continue de tisser ses liens avec la frange insurrectionnaliste de l’ultra-gauche et de développer un discours liant antifascisme de rue et critique révolutionnaire de l’État-policier. Un discours où les termes d’« autodéfense populaire » (combattre l’extrême droite dans la rue sans compter sur le support des institutions) et d’« autonomie » (volonté d’agir en dehors du cadre des organisations formelles et en s’appuyant sur les groupements affinitaires) sont très présents.

Le cortège de la Jeune Garde à Paris le 5 décembre.
Les deux porte-paroles de la Jeune Garde, Safak et Raphaël Arnault.

À la Jeune Garde, on préfère parler d’« antifascisme de classe » et de « camp social » (comprendre : la gauche plurielle dans son ensemble, partis et syndicats inclus). Ce faisant, la Jeune Garde s’écarte d’une culture groupusculaire et du folklore antifa pour éduquer les masses via la dialectique marxiste. Ainsi, lors des heurts entre militants autonomes – identifiés par les médias comme black block et antifa – et le service d’ordre de la CGT le 1er mai dernier, la JG aura communiqué un soutien affirmé à ses derniers, désignant tout conflit avec les syndicats comme une manœuvre digne de l’extrême droite.

Autre particularité de ce clivage, on constate la proximité militante de l’AFA avec l’organisation antisioniste Union juive française pour la paix, réputée proche du PIR, tandis que la JG a participé à un hommage à Ilan Halimi, rassemblement historiquement organisé avec la participation de la Ligue de défense Juive (sionistes d’extrême droite), en compagnie de Juifs et Juives révolutionnaires, une organisation refusant de se positionner sur la question de l’État israélien. La Jeune Garde, bien qu’habituée aux actions violentes, s’éloigne ainsi d’un certain antifascisme révolutionnaire « antifa » pour proposer une offre antifasciste au discours beaucoup plus républicain qui avait disparu du terrain militant depuis les années 2000.

Touche-toi mon pote !

D’abord fonctionnant chacun comme l’émanation locale du mouvement antifa, les deux groupes se lancent dans une concurrence nationale en fondant ou parrainant des antennes à travers la France. La Jeune Garde exporte son modèle à Strasbourg (2019), Paris (2020) et Montpellier (2021), tandis que l’AFA parisienne renoue ses liens avec le GALE, et parraine d’autres AFA à Grenoble (2021), Nantes (2018) et Strasbourg (2020). Chaque organisation est désormais porte-étendard d’une certaine vision de l’antifascisme à l’échelle nationale.

La journée du 5 décembre n’a finalement pas permis à la mouvance antifa de relancer sa dynamique, ni à Barbès ni à Villepinte : les uns n’ayant pas réussi à se mobiliser efficacement au Parc des expositions de Villepinte pour déborder le dispositif policier ; les autres échouant à rassembler suffisamment dans Paris pour dépasser le statut de défilé syndical folklorique, aux allures de kermesse.

La participation des antifascistes sera du reste éclipsée médiatiquement par la bagarre confrontant SOS Racisme (dont le discours est de plus en plus déconsidéré comme « universaliste » par la gauche marxiste) aux soutiens de Zemmour. Cet échec relatif n’aura fait qu’exacerber les tensions entre les deux blocs : le soir même l’AFA-PB publiait un communiqué désignant explicitement « les organisateurs de la manifestation de Barbès » comme les responsables de cette situation calamiteuse. Un tir ami qui souligne la séparation entre deux visions inconciliables de l’antifascisme. Jadis, la contradiction entre antifascisme révolutionnaire (sans compromission) et républicain était un paradoxe constant face auquel devait se positionner chaque génération militante, à présent elle est incarnée par la coexistence de deux organisations nationales à la capacité de mobilisation relativement similaire. Un phénomène dont l’évolution est à observer avec attention.

Photo d’ouverture : Les AFA de France réunies en septembre 2020.

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