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l’assassinat du Guide Ali Khamenei

Guerre en Iran : dans quelle galère Trump s’est-il mis ?

Depuis le 28 février, en s’alignant sur la stratégie israélienne dans sa guerre contre l’Iran, Donald Trump a pris le risque d’un engrenage militaire. Sans but de guerre précis, le président américain navigue à vue, à la différence de son allié Netanyahou. Si le conflit démantelait l’État iranien, le Moyen-Orient en sortirait plus fragilisé que jamais.

Du passé, trop de décideurs et d’experts font table rase. Bien que les États-Unis n’aient pas envoyé le moindre soldat sur le sol iranien, l’offensive aérienne engagée depuis le 28 juin aux côtés d’Israël ignore bon nombre de leçons de l’histoire récente (en vrac : le Vietnam, la Somalie, l’Afghanistan, l’Irak…). Au pied de la lettre, la croisade du Bien contre le Mal exige l’anéantissement total de l’ennemi. Nul besoin d’avoir lu Carl Schmitt dans le texte pour en convenir.

Or, les derniers discours de Donald Trump se rapprochent de ceux de George W. Bush, dans sa période post-11 septembre 2001. Souvent Trump varie, bien fol qui s’y fie. Un temps, son obsession du « deal » l’avait rangé du côté des réalistes. Jusqu’à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro le 3 janvier en vertu de la doctrine Monroe. Certes, la vision transactionnelle qu’a Trump des relations internationales ne s’embarrasse pas de principes. Ni d’histoire, ni de géographie, ni d’anthropologie. Ce qui s’avère plus problématique…

Tel-Aviv planifie, Washington improvise

Au contraire des Américains, les services israéliens ont infiltré l’Iran depuis des décennies. Netanyahou poursuit un objectif stratégique cohérent : renverser la République islamique et démanteler la puissance iranienne pour s’assurer l’hégémonie au Moyen-Orient. Là où Tel-Aviv planifie, Washington improvise.

Depuis l’hécatombe du 7 octobre 2023, le gouvernement israélien a décidé de livrer une guerre tous azimuts à « l’Axe de la résistance » pro-iranien. Hamas à Gaza, Hezbollah au Liban, houthis au Yémen et milices chiites irakiennes en savent quelque chose. Bien qu’il s’accommode du maintien des hommes du Hamas dans la bande de Gaza, histoire d’éviter tout embryon d’État palestinien, Netanyahou ne se gêne pas pour bombarder le Liban et même occuper militairement une zone tampon. De son point de vue, sa logique de guerre préventive s’entend.

Mettons-nous du point de vue étasunien. Une majorité de citoyens américains désapprouve cette guerre. Confusément, ils s’interrogent : l’assassinat du Guide Ali Khamenei, de deux ministres de la Défense successifs, et d’une grande partie de l’état-major de l’armée et des pasdarans était-il une nécessité impérieuse pour Washington ? On peut en douter. Quelques jours avant le déclenchement des hostilités, le négociateur tout-terrain Steve Witkoff confessait avec la plus grande ingénuité l’incompréhension du président américain devant le refus de capituler des dirigeants iraniens. Le même magnat de l’immobilier affirme aujourd’hui que l’Iran était à un cheveu de pouvoir concevoir une bombe atomique. Une bombe nucléaire n’est pas un cocktail Molotov. Même avec du combustible hautement enrichi, un engin nucléaire ne se fabrique pas en quelques semaines, ni en plusieurs mois…

L’armada américaine qui mouille dans le Golfe persique depuis des semaines n’a eu aucun effet dissuasif : la République islamique préfère jouer son va-tout que de renoncer à son programme nucléaire, ses activités balistiques et ses derniers relais à l’étranger.

Visiblement, Donald Trump navigue à vue. Comme l’a écrit avec humour l’ex-ambassadeur Gérard Araud sur X, à force de croire que le marteau résout tout, on voit tous les problèmes sous forme de clous.

Des objectifs flous

Au fond, quels sont les buts de guerre de l’Amérique ? Trump, le président J.D. Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio jouent chacun une partition différente. Le commander in chief américain a expliqué chercher à « éliminer les menaces imminentes du régime » censé menacer « directement les États-Unis ». Pourtant, la République islamique n’allait pas envoyer ses missiles sur l’Amérique (une prouesse que leur portée rend techniquement impossible).  Faute de base légale, l’attaque du programme balistique iranien peut bien s’appuyer sur un mensonge d’État… Après tout, la diplomatie américaine en a vu d’autres, des couveuses koweïtiennes à la capsule de Colin Powell.

D’heure en heure, Trump évoque tantôt un changement de régime, tantôt une transition à la vénézuélienne conduite par des cadres ayant fait défection, tantôt l’hypothèse d’armer certaines forces d’opposition.  Le flou entourant les objectifs de cette guerre n’est pas qu’« un problème de communication », comme le prétend Le Figaro. Invité à un webinaire du think tank Quincy Institute, Robert Malley, négociateur de l’accord nucléaire de 2015 et émissaire de Joe Biden pour l’Iran, n’a pas caché sa consternation : « les États-Unis comprennent imparfaitement la région. Ils ont commis des erreurs répétées, alors qu’Israël, lui, connaît précisément ses objectifs. Le gouvernement israélien dispose d’un plan clair concernant l’Iran : un plan de long terme visant à affaiblir, déstabiliser et fragmenter le pays, voire à provoquer un changement de régime ».

Trump pourrait (encore) changer de braquet

En revanche, Robert Malley peine à comprendre l’improvisation trumpiste. Malgré l’écrasante supériorité des forces américaines, l’ex-conseiller d’Obama et Biden juge improbable la capitulation du régime iranien ou la formation d’un gouvernement local pro-américain. Malley envisage plutôt une possible fragmentation de l’immense territoire iranien, avec un État central affaibli qui ne serait plus en mesure d’en maintenir l’unité. Le chaos ne favoriserait pas forcément les masses éduquées qui se sont soulevées contre la République islamique. Dans cette optique, le régime se maintiendrait, quoique affaibli. Croire qu’il suffit de couper ses têtes, Ali Khamenei puis son fils Mojtaba fraîchement désigné Guide montre une profonde méconnaissance de ses arcanes. Des centaines de milliers de Gardiens de la révolution composent une nomenklatura qui possède la majorité de l’économie. C’est peut-être à cette garde prétorienne que Donald Trump s’adresse lorsqu’il appelle l’armée régulière à abandonner le régime.

Au gré des représailles iraniennes dans le Golfe et le détroit d’Ormuz, où les pétroliers font des ronds dans l’eau, Trump pourrait (encore) changer de braquet. Comme Israël, les antennes de la CIA, les bases militaires et les consulats américains subissent les assauts de missiles et de drones. L’arme du pauvre touche surtout les opinions publiques. Dans la panique, la diaspora américaine au Moyen-Orient s’efforce de rentrer au pays. La riposte de Téhéran sur l’ensemble de la région était pourtant prévisible. Les stocks balistiques iraniens ne sont-ils pas le prétexte à cette guerre ? À moins que les Américains ne croient pas à leurs propres billevesées…

L’issue politique de cette guerre est incertaine. Tout comme l’attitude finale de Donald Trump. Robert Malley n’écarte aucune option : « Il existe une « porte de sortie » potentielle (…) Le président américain pourrait redéfinir les objectifs, proclamer la mission accomplie, invoquant l’élimination de figures clés ou la destruction d’infrastructures stratégiques, puis se retirer en affirmant avoir atteint ses buts. Mais il pourrait tout aussi bien choisir l’escalade. »

Un embrasement régional

Les onze navires de la marine iranienne ont tous été coulés. Ne subsistent que quelques petites embarcations au pouvoir de nuisance difficilement maîtrisable. Donald Trump s’en est réjoui. Annoncée triomphalement par Trump en juin dernier, la neutralisation des infrastructures nucléaires semble être à portée de main. Dans quel but ? On y revient toujours.

Par un cruel paradoxe, l’invasion de l’Irak (2003) avait offert le pays aux affidés de l’Iran et donné corps au mensonge de l’administration Bush sur la collusion entre le régime de Saddam Hussayn et Al-Qaïda : le monstre Daech naîtra de cette prophétie autoréalisatrice. 

Imaginer qu’un renversement brutal du régime iranien ouvrirait mécaniquement la voie à une transition libérale, telle que l’Europe en connut en 1989, relève d’un contresens historique. Qom et Ispahan ne sont pas Budapest et Prague. Sans stratégie politique pour l’après, l’intervention américaine risque moins d’achever la République islamique que d’embraser durablement la région. Et d’entraîner l’Amérique dans un bourbier.

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