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Guerre d’Iran : point de situation à J+43

Guerre d’Iran : point de situation à J+43

Comment y voir clair dans le brouillard de la guerre ? Depuis le déclenchement des opérations israélo-américaines contre l’Iran, les annonces contradictoires, la propagande et les chiffres invérifiables se multiplient. Notre spécialiste, l’historien militaire Laurent Schang, dresse un premier point de situation et esquisse les scénarios possibles de cette guerre qui pourrait embraser tout le Moyen-Orient.

Du 1er au 7 avril (J+33 à J+39) :

– Deuxième pétrolier attaqué en deux jours par les Iraniens : après l’Al-Salmi, battant pavillon koweïtien, touché le 31 mars dans le port de Dubaï (coque endommagée, début d’incendie), le pétrolier Aqua 1, battant pavillon panaméen et affrété par la compagnie publique QatarEnergy, a été frappé par des drones le 1er avril, à 17 milles nautiques au NO de Ras Laffan (Qatar).

– L’aviation israélienne étend la liste de ses objectifs : les 1er et 2 avril, l’entreprise de R&D pharmaceutique Tofigh Daru, la société Darou Pakhsh Pharm Ch et l’Institut Pasteur d’Iran, tous trois situés dans la province de Téhéran, ont été bombardés. Motif invoqué : ces laboratoires pourraient servir à la fabrication d’armes chimiques.

– Les observateurs notent une augmentation du nombre de missiles tirés en direction d’Israël : 20 pour la seule journée du 2 avril. En moyenne, l’Iran lance entre 10 à 15 missiles par jour contre Israël depuis le début de la guerre.

– Le 3 avril, le CENTCOM (Commandement central US) annonce la perte de son premier avion de combat au-dessus du territoire iranien : un chasseur bombardier F-15E Strike Eagle abattu par la DCA iranienne au-dessus de la province de Kohgiluyeh et Boyer-Ahmad (SO de l’Iran). Si le pilote a été récupéré, l’officier des systèmes d’armes n’a pu être secouru.

– Le 5 avril, le CENTCOM déclare que la mission de sauvetage lancée pour secourir le deuxième membre de l’équipage du F-15E abattu le 3 avril a été couronnée de succès. 2 hélicoptères « Search And Rescue » HH-60G Pave Hawk ont été atteints par des tirs (1 a dû se poser en urgence en Irak), 1 avion d’appui au sol A-10C Thunderbolt II, touché lui aussi, s’est écrasé dans le golfe Persique après que son pilote s’est éjecté, 2 avions gros porteurs HC-130J et MC-130J (la variante forces spéciales du premier) et 2 hélicoptères MH-6M Little Bird ont été perdus dans l’opération. Immobilisés sur la piste d’atterrissage improvisée (géolocalisée dans les montagnes du Zagros), les 4 appareils ont été détruits, précise le CENTCOM, pour ne pas tomber indemnes entre les mains de l’armée iranienne. Selon les médias iraniens, ce ne sont pas 2 mais 4 hélicoptères, dont 1 MH-6M, et 5 militaires américains qui ont été retrouvés calcinés en plus des 2 HC-130. De fait, la version officielle donnée par le CENTCOM ne convainc pas tous les analystes, parmi lesquels d’anciens pilotes formés aux missions de sauvetage. Ils s’interrogent : 1) pourquoi avoir envoyé des hélicoptères MH-6M ? Contrairement au HH-60G et comme son surnom l’indique, le MH-6M est un appareil de dimension réduite, léger et volant à basse altitude, conçu pour emporter des équipes spéciales d’intervention telles que les rangers de la « Delta Force » (6 hommes par hélico) ; 2) si les 2 quadrimoteurs se sont embourbés et n’ont pas pu redécoller, qu’est-ce qui empêchait les hélicoptères, à décollage vertical, de reprendre l’air ?  ; 3 ) et d’abord, pourquoi des avions pouvant transporter chacun 80 passagers ou 19 tonnes de charge utile ? Une autre question est celle de la zone où les engins ont été abandonnés : située à 200 km du lieu supposé du crash du F-15E, elle n’est distante que de 35 km du site où les 430 kilos d’uranium enrichi que détient l’Iran seraient stockés, près d’Ispahan. D’où l’hypothèse avancée par certains : le deuxième occupant du F-15E a été tué dans le crash, il n’y a pas eu de mission de sauvetage, mais une opération commando déguisée, qui s’est soldée par un échec. Une théorie invérifiable, que la discrétion de l’USAF (United States Air Force) sur le sort de ses 2 aviateurs (pas de nom, pas de photo) vient cependant étayer.

– Le 7 avril, les USA et l’Iran concluent un accord de cessez-le-feu d’une durée de 2 semaines. Le Pakistan accueillera les négociateurs à Islamabad. Tel-Aviv n’ayant pas été consulté, l’armée israélienne poursuit son offensive au Liban.

Décompte des pertes aériennes américaines et israéliennes.

Questions et réflexions à J+40 :

– Sur la résilience des Iraniens : malgré les frappes de la coalition, l’Iran a maintenu ses lancements quotidiens, drones (60 à 100) et missiles (30 à 50). Les Iraniens ont prouvé qu’ils peuvent atteindre n’importe quelle base américaine dans le golfe Persique – avec cette question pour les pays qui les accueillent : à quoi servent ces bases si elles ne les protègent pas des frappes iraniennes ? Ils ont aussi démontré l’insuffisance du Dôme de fer, le système de défense multicouches israélien, incapable d’intercepter les missiles balistiques car n’ayant pas été conçu pour.

– Avant la guerre des Douze Jours, les experts occidentaux estimaient à 20 000 le nombre de missiles détenus par l’Iran (1/3 balistiques, 2/3 croisière). Dans quelle mesure les destructions des dernières semaines ont-elles amoindri son arsenal (outre ses propres tirs) et désorganisé ses chaînes de montage ? L’Iran produit 12 modèles de missiles différents. À ce jour, il aurait lancé moins d’1/10e de son stock théorique.

– Même écrasante, la supériorité aérienne n’est pas la suprématie, ce que nous rappelle la liste des appareils américains détruits depuis le début de la guerre.

– En mer aussi, la guerre asymétrique s’impose : au moment où la France annonce la mise en chantier de son nouveau porte-avions, l’apparition des drones marins et aériens révèle la vulnérabilité des navires de surface.

– Si, comme le pensent bon nombre d’analystes, le cessez-le-feu demandé par les Américains n’est qu’un leurre, une pause qui leur permettra de se repositionner dans la région et de réorganiser leur chaîne logistique avant la reprise des bombardements, les Iraniens mettent eux aussi à profit ce temps mort pour reconstituer leurs forces. En cas de second round, il faut donc s’attendre : 1) à une intensification des frappes de la coalition contre les infrastructures civiles iraniennes (centrales électriques, usines de dessalement, ouvrages d’art, etc.) ; 2) à une riposte immédiate et à plus grande échelle des Iraniens contre les intérêts américains dans le golfe Persique : stratégie de l’escalade contre guerre asymétrique de haute intensité.

Sources : RUSI, ISW, La Vigie, Zone Militaire, The War Zone, Conflicts Forum, Strategika510, Military Review.

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