ÉLÉMENTS. Plume récurrente de la revue depuis maintenant plusieurs années, pouvez-vous nous raconter comment vous avez découvert Éléments et comment s’est réalisé le « rapprochement » avec sa rédaction ?
THOMAS HENNETIER : Je n’ai découvert l’existence d’Éléments qu’en 2012, grâce à la lecture de Mémoire vive, dans lequel Alain de Benoist retrace son itinéraire au gré d’entretiens avec François Bousquet. Le fait d’avoir découvert un intellectuel français d’une telle importance, dont j’ignorais jusqu’au nom alors que j’avais près de 40 ans et que j’étais censé avoir reçu une formation « supérieure » dans les sciences humaines et sociales, dit tout de l’ostracisation dont il a été et demeure la victime, et du délabrement du débat intellectuel depuis au moins quarante ans. J’ai alors lu plusieurs de ses livres, évidemment introuvables en librairie, et j’ai écumé les kiosques pour trouver Éléments – c’était plus difficile qu’aujourd’hui ! – puis commandé quelques numéros de Nouvelle École et de Krisis. Deux ans plus tard, j’ai écrit à Alain de Benoist, par l’intermédiaire du site de l’Association de ses Amis. Quelques heures plus tard, à ma grande surprise, je reçus de sa part une réponse qui m’invitait à le rappeler. Quelques jours plus tard, il me reçut chez lui et m’orienta vers Pascal Eysseric et François Bousquet que je rencontrai dans un café de la Gare de Lyon. Quelques mois plus tard, paraissaient mes premiers articles : une synthèse de l’œuvre de Dany-Robert Dufour et un portrait de l’écrivain oublié Jean-Louis Curtis.
ÉLÉMENTS. Vous êtes également rédacteur en chef de la revue Krisis. Pouvez-vous, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, présenter en quelques mots ce titre, et ses différences et spécificités par rapport à Éléments ?
THOMAS HENNETIER : Si Éléments a fêté son demi-siècle, Krisis jouit également d’une belle longévité pour une revue intellectuelle, puisqu’Alain de Benoist l’a créée en 1988. Alors qu’Éléments est un magazine relatif à l’actualité des idées et des débats, Krisis offre à chaque numéro un copieux dossier thématique dédié à une unique notion du champ politique ou social, que nous essayons d’aborder sous le plus grand nombre d’angles possible, grâce à des contributions longues d’une dizaine de pages en moyenne. Nos trois derniers numéros ont été consacrés à la décadence, à l’islam et au capitalisme. Ainsi, chaque numéro de Krisis est l’occasion d’approfondir des réflexions régulièrement abordées dans Eléments. C’est un grand honneur pour moi d’accomplir cette mission confiée par Alain de Benoist, et je m’y consacre avec beaucoup de plaisir.
ÉLÉMENTS. Le polythéisme est l’une des composantes de « l’ADN » de la Nouvelle Droite, et donc de la revue Éléments qui en est issue. Vous êtes, pour votre part et si je ne m’abuse, catholique. Comment se passe cette « cohabitation » et que pourriez-vous dire à ceux qu’elle surprend, voire qu’elle peut « choquer » ?
THOMAS HENNETIER : À vrai dire, je n’ai jamais vécu cette situation comme une « cohabitation » et personne – si ce n’est par d’amicales boutades– ne m’a jamais fait sentir mon « étrangeté » par rapport à la « communauté » de la Nouvelle Droite, qui est tout sauf une secte païenne. Je ne suis d’ailleurs pas le seul catholique de l’équipe ! Par ailleurs, notre identité n’est pas unidimensionnelle, les lecteurs d’Alain de Benoist le savent bien. Si nous formons une équipe amicale et solidaire, c’est que ce qui nous rapproche –la défense de la civilisation européenne, selon le titre même de la revue – l’emporte sur nos différences, sans toutefois gommer celles-ci car elles font aussi notre force. Enfin, quel Européen n’est-il pas, nolens volens, l’héritier à la fois de nos ancêtres indo-européens, de la culture antique et de la chrétienté ?
ÉLÉMENTS. Quelles sont, selon vous, les atouts de la revue Éléments, ses forces, mais aussi ses éventuelles faiblesses ?
THOMAS HENNETIER : Je viens justement d’évoquer la diversité de ses journalistes – diversité générationnelle, des centres d’intérêt et des spécialités, des origines politiques et sociales, des sensibilités et des tempéraments. C’est véritablement une très grande force, qui prévient le conformisme intellectuel et la sclérose dans un système figé. C’est d’ailleurs probablement une des raisons de l’exceptionnelle longévité de la revue, qui a su renouveler ses approches tout en restant fidèle à ses convictions originelles. Quant aux faiblesses, laissons à nos ennemis le soin de les identifier ! Même si c’est difficile pour une revue bimestrielle, peut-être pourrions-nous davantage nous pencher sur l’actualité cinématographique (notre ami Nicolas Gauthier a commencé à y travailler), théâtrale, musicale et artistique en général.
ÉLÉMENTS. Quels sont les grands auteurs qui ont marqué votre formation intellectuelle et politique ?
THOMAS HENNETIER : Peu d’originalité en la matière. En littérature, j’ai lu Molière dès mon enfance et je place encore Le Misanthrope au sommet de notre langue et de notre esprit. Le XIXe siècle, bien sûr, avec presque tout Zola lu adolescent, puis une préférence ultérieure pour Flaubert et Maupassant, et surtout Barbey d’Aurevilly découvert adulte. Un grand professeur de lettres en classe de première –M. Bouquin, ça ne s’invente pas !– m’a mis le pied à l’étrier pour aborder Proust, que j’ai lu intégralement dans les années qui ont suivi, et que je relis régulièrement – chacun « relit » Proust, c’est bien connu ! J’ai aussi lu beaucoup d’histoire, avec une préférence pour les historiens qui savaient écrire : Le Goff, Duby, Bainville, Gaxotte… Plus jeune, j’ai également beaucoup apprécié Raymond Aron, pour sa clarté – je compare souvent sa ligne claire avec celle d’Alain de Benoist –, sa rigueur et son honnêteté intellectuelles, la robustesse de ses analyses.
Si la formation initiale est évidemment importante, je me considérerai néanmoins comme étudiant toute ma vie. Ce que j’ai lu depuis une quinzaine d’années est sans aucun doute plus important que toutes mes lectures antérieures, sur le plan des essais en tout cas.
ÉLÉMENTS. Lors d’une émission diffusée sur Radio Courtoisie, vous vous êtes revendiqué comme « nostalgique ». Que regrettez-vous exactement, quelles disparitions ou transformations vous peinent, et pensez-vous donc que « c’était mieux avant » ?
THOMAS HENNETIER : Oui, c’est un trait de caractère très ancré, le tempérament d’un individu à la fois tourné vers le passé et passionnément intéressé par les évolutions de son temps. On pourrait rattacher ce sentiment à la nostalgie d’une enfance heureuse, ce qui est le cas, mais je crois avoir été nostalgique dès le plus jeune âge. C’est assez étrange… Profondément conservateur, je pense souvent à cette définition de Michael Oakeshott, penseur du conservatisme anglais qui a inspiré Roger Scruton, je la cite de mémoire : « Être conservateur, c’est préférer le familier à l’inconnu ; sentir que ce qu’on pourrait gagner par le changement est moins certain que le risque de perdre ce que l’on possède. » Je m’y retrouve tout à fait. Bien sûr, c’est une bonne chose de mieux soigner certaines maladies graves, de vivre plus longtemps (pour le meilleur et pour le pire), de ne plus aller tirer l’eau à la fontaine, mais permettez-moi de penser que le niveau scolaire, la diversité du monde, la télévision à trois chaînes, le cinéma français, l’adolescence sans smartphone, l’homogénéité culturelle de la société, la tranquillité publique, le climat, le niveau du personnel politique, le tourisme, l’équipe de France de foot des années 82-86, les trains Corail de la SNCF, Paris sans Hidalgo, les bobos et les vélos, oui, « c’était mieux avant ! »
ÉLÉMENTS. En dehors de vos activités de journaliste, quels sont vos hobbys et centres d’intérêt ?
THOMAS HENNETIER : Beaucoup de lecture, évidemment ! La présence indispensable de la musique classique, surtout de l’opéra. Le virus du football attrapé lors de la coupe du monde 1982 et sa dramatique demi-finale à Séville (je sais que tout le monde n’aura pas la référence…) J’aime surtout passer du temps dans ma maison de campagne avec mon épouse, mes enfants, mon chien et mes deux chattes.
ÉLÉMENTS. Êtes-vous gourmet et gourmand ? Quel est votre plat préféré ?
THOMAS HENNETIER : Eh oui, vilain défaut contre lequel il faut lutter, au moins de temps à autre ! Sans doute plus gourmand que gourmet : une bonne cuisine maison ou de bistro me satisfera au moins autant qu’un étoilé. Mes préférences vont à la cuisine française traditionnelle, aux pâtisseries concoctées par ma fille (« professionnelle de la profession ») et à la cuisine italienne : un bon risotto de fruits de mer fera mon bonheur.
ÉLÉMENTS. Enfin, pour conclure, comme nous sommes en pleine période estivale, pouvez-vous nous donner votre destination de vacances préférée et/ou rêvée ?
THOMAS HENNETIER : Incontestablement l’Italie, où j’ai séjourné une bonne quinzaine de fois, des Lacs jusqu’à la Sicile. Mais il faudra bien que je comble une lacune, presque inavouable pour un membre de notre communauté : aller en Grèce, à la rencontre des dieux bien sûr !





