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Giorgia Meloni avec Silvio Berlusconi et Matteo Salvini

Giorgia Meloni, élue femme du match

Les urnes ont parlé. L’Italie, troisième économie de la zone euro, s’est réveillée lundi matin populiste, conservatrice et protectionniste. Un camouflet pour Bruxelles.
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Veni, vidi, vici, Meloni, Giorgia de son prénom, qui a revêtu dimanche soir la pourpre impériale dans une ville, Rome, qui a vu défiler plus de triomphes qu’aucune autre. Mais pour la première fois, c’est une femme qui trônait sur le char. Ce qui aurait dû combler d’aise des féministes maussades à qui les Italiens ont épargné l’éternel retour de la masculinité toxique sous les traits d’une pâle copie de Benito Mussolini ou d’un clone défectueux de Jules César, dont les mauvaises langues disaient pourtant qu’il était un peu « bi » – « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris », selon la formule.

Giorgia Meloni, elle, est la mère de tous les Italiens, la super-mamma aux formes généreuses qu’elle n’hésite pas à mettre en scène comme dans la petite vidéo qu’elle a postée sur TikTok où elle s’exhibe avec un melon dans chaque main à hauteur des seins. Faisait-elle allusion à sa poitrine ou à son nom de famille, pluriel de « melons » ? Alors, melons ou mamelons, telle est la question ? L’attrait sexuel des cucurbitacées n’étant pas clairement attesté par les chambres d’agriculture, on peut supposer que, poitrine en avant, Meloni renouait plutôt avec les mythes romains de la fécondité, Cérès en particulier, la Déméter des Romains, adulée de la plèbe.

Rome a inventé la formule « Du pain et des jeux ». L’Italie de Silvio Berlusconi – qui ressemble de plus en plus au Joker avec son sourire figé jusqu’aux oreilles – en a livré la variante moderne : des seins et des jeux ! Son Colysée, c’est la télé et les émissions olé olé du Cavaliere, adepte des soirées bunga bunga. C’est dans cette Italie que Meloni a grandi. Rien de nouveau sous le soleil italien. C’était déjà celle de Federico Fellini et de ses plantureuses créatures.

Mur de l’argent ou mur des migrants

Elle aussi est venue, elle aussi a vu, elle aussi a vaincu. Rien n’a pu endiguer la détermination des Italiens, ni le classique chantage de l’UE en la personne d’Ursula von der Leyen, à la tête des Pfizerdivisions de Big Pharma, ni les clowneries de BHL à la Rai, entre deux séances photos sur le front ukrainien, sur les heures les plus sombres. L’UE aujourd’hui, ce n’est plus que deux choses : le chantage à la dette et le chantage aux droits de l’homme. Bruxelles dit en substance aux « pays du club Med » – et l’Italie en fait partie avec une dette souveraine au-dessus de 150 % du PIB : « Si ne vous brandissez pas tapageusement la bannière des fiertés LGBT et si vous ne satisfaites pas à votre quota de migrants, alors la Banque centrale européenne ne vous aidera peut-être pas ! »

À l’abri derrière le mur de l’argent, les élites réclament des ponts. Les peuples ne l’entendent pas de cette oreille. Eux, c’est le mur de l’argent qu’ils veulent abattre ; et un mur des migrants qu’ils veulent dresser. Voilà le message que les Italiens ont envoyé dimanche à Bruxelles en plaçant Meloni en tête. Ce n’est pas elle qui a marché sur Rome, c’est l’Italie qui a marché jusqu’à elle. Elle arrive au pouvoir sans le passif du gouvernement Mario Draghi, vieux caïman desséché, champion de la confusion privé-public : le banquier d’affaires devenu banquier central, le vice-président de Goldman Sachs devenu président du conseil italien.

Meloni est un ovni. D’ailleurs, Meloni + ovni = Melovni. Elle a commencé la politique à 15 ans au MSI, le Mouvement social italien, d’inspiration fasciste, mais qui s’apprêtait à rejoindre Berlusconi. Voilà pour le fascisme et le post-fascisme. Très peu de choses finalement. Ce qui n’empêche pas les imbéciles d’agiter l’épouvantail d’un antifascisme sénile et gériatrique. Nécrophiles, ils fouillent les poubelles de l’histoire et reviennent de leur traque, qui avec un poil de nez de Hitler, qui avec la dent creuse de Mussolini.

Le populisme en jupon et Wonderbra

Pas fasciste, mais populiste ! C’est autre chose. Idéologiquement caméléon, le populisme se reconfigure en permanence. Il est une des réponses à la société du spectacle, à qui il emprunte ses codes, mais pour les détourner. C’est un processus de « désintermédiation ». En tant que tel, il passe par-dessus et par-dessous les médiations traditionnelles. Une tribune, un tribun – nul besoin de prescripteurs institutionnels. Le populisme est un art de l’interpellation doublé d’une prédisposition psychologique – soit : un tempérament sanguin, éruptif, sonore, qui rompt avec la rhétorique politique classique. Les tweets de Trump, les boutades de Jean-Marie Le Pen, les phrases chocs de Meloni. Les mots fusent dans sa bouche. C’est un crépitement verbal, tac-tac-tac.

Il y a autant de populisme que d’expériences populistes. Le populisme peut être indifféremment libéral, antilibéral, souverainiste, identitaire, de gauche, de droite, ni de droite ni de gauche, agraire ou industriel et même post-industriel. On en est réduit à en dresser la phénoménologie comme on ferait un inventaire à la Prévert ou on dresserait un plateau de fromages : il y en a pour tous les goûts, au lait cru et au lait pasteurisé, à la pâte cuite et à la pâte molle, du fait maison et de l’industriel. Mais à la fin c’est quand même du fromage.

À chaque pays, les siens. En Autriche, le populisme s’habille en Loden tyrolien ; en Italie, il s’affiche en tifoso ; il porte soutane en Pologne. En France, c’est un sans-culotte avec béret et bretelles ; en Amérique, c’est un entrepreneur de spectacle ; en Hongrie, une sorte de boyard plus ou moins féodal. Avec Meloni, qui a les rondeurs qui manquent à la ligne Zemmour, le populisme s’affiche en jupon et en Wonderbra.

La campagne d’Italie

Si la forme chez Meloni est résolument populiste, et c’est elle qui est, électoralement parlant, déterminante, le fond est conservateur. « Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne. » Chez elle, la jupe et les soutiens-gorge sont les habits neufs du conservatisme. Meloni a dépoussiéré le modèle du Monsieur à redingote très à la mode dans la garde-robe du conservatisme. Avec elle, on est au cœur du renouveau conservateur en Europe : la Hongrie d’Orbán, la Pologne de Droit et justice. Fratelli d’Italia siège du reste au Parlement européen avec le groupe des Conservateurs et réformistes, pas avec le RN et la Ligue. Adoubée par Steve Bannon, Meloni est atlantiste, ce qui la distingue ici aussi de Salvini et de Marine. Son orientation politique fait penser au mot de Guy Mollet qui disait du PCF qu’il n’était pas à gauche, mais à l’Est ; eh bien Meloni est à l’Ouest. Ce n’est pourtant pas là que le soleil se lève.

Ceux qui en revanche nous expliquent que c’est une libérale à tout crin se fourrent le doigt dans l’œil. D’un, ce n’est pas parce que vous voulez baisser la fiscalité des familles et des entreprises que vous êtes une disciple de Milton Friedman. De deux, Meloni s’adresse à l’Italie qui décroche : aux petites retraites, aux ménages déclassés, aux travailleurs indépendants, aux producteurs modestes et aux industriels qui ont la tête sous l’eau. De trois, parce que son libéralisme, si libéralisme il y a, sera protectionniste – et elle a été élue pour protéger les Italiens.

Vive les frontières

Son tour de force, c’est d’avoir mis en musique électorale l’hymne italien. Fratelli d’Italia. Aussi simple que cela. Il faut parler « nation » aux nations, surtout par avis de tempête. Les crises nous le rappellent à tous les coups. Le monde se replie alors en direction de l’espace domestique et de l’espace national : le « chez soi » et le « chez nous ». Fussent-ils vieux jeu, ce sont les deux niveaux de pertinence et de décision plébiscités à peu près partout. Rien de surprenant : c’est là où les solidarités concrètes se nouent qu’elles s’avèrent les plus agissantes. Le foyer et le pays délimitent à leur niveau la frontière : le dedans et le dehors, l’ici et l’ailleurs, qui jouent chacun à leur manière la dialectique du Même et de l’Autre, de l’identité et de l’altérité, de l’Ami et de l’Ennemi. L’espace privé est le cadre de la propriété domestique, l’espace public celui de la souveraineté nationale. Inclusion à l’intérieur, exclusion à l’extérieur. La frontière est la première ligne de défense. Elle fonctionne comme un barrage filtrant. C’est plus vrai encore pour les catégories populaires. « Leur seul actif est leur territoire », dit Régis Debray dans son Éloge des frontières. Ça serait bien de ne pas l’oublier.

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