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Illusions perdues

Génie des gros, férocité des secs (3/5)

Le pamphlet, c’est une question d’hormones, de gènes et de kilos. Il y a les poids coqs, les poids plumes, les poids moyens, les poids lourds et les toutes catégories. Il est grand temps d’ouvrir une chaire de physiologie du pamphlet – réservée aux seuls boxeurs.
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Il n’y a pas qu’une politique du pamphlet, ni seulement une esthétique, il y a encore une physiologie de la polémique. Car un pamphlétaire, c’est d’abord un homme qui métabolise ses humeurs et les libère différemment selon qu’il est gros ou maigre, rond ou sec. L’équilibre intestinal et la charge pondérale ont leur mot à dire ici. Les uns rugissant, les autres barrissant. Rien n’interdit donc d’appliquer la théorie des quatre humeurs à l’art de médire : il y aurait alors les sanguins, les colériques, les atrabilaires et les flegmatiques.

Mais de toutes les familles, celle des gros est la plus riche. Splendeur du ventre. Elle a hérité du coup de fourchette de Pantagruel et de Gargantua. Balzac, Drumont, Léon Daudet, Henri Béraud et même Mirabeau, aussi vérolé que corrompu, le grand orateur de la Révolution, à eux tous, ce sont les « 38-tonnes » de la polémique.

Au premier rang, Balzac, notre père à tous, disait Henry James. L’homme enceint d’où tout est sorti. Le plus ogre de la bande. La polémique est presque partout dans La Comédie humaine, mais c’est dans son impérissable Monographie de la presse parisienne qu’il en a dit le plus sur notre sujet. Quand Balzac parle, il faut sortir son cahier d’écolier. C’est l’école de la vie. « Qui dit Pamphlet, dit Opposition. On n’a pas encore su faire en France de pamphlets au profit du pouvoir. […] Le vrai pamphlet est une œuvre du plus haut talent, si toutefois il n’est pas le cri du génie. »

Les tontons flingueurs de la polémique

Autre ogre, Drumont. Il fut pour ainsi dire un tribun de plume. On entend dans sa prose sonore la colère qui gonfle. Pour se faire une idée de sa puissance de feu, il n’est qu’à lire les pages inoubliables que lui consacra Georges Bernanos dans La Grande peur des bien-pensants, où l’ancien camelot du roi célèbre « un style plein et chaud, sombre et tendu, avec une pitié mâle et cette puissance de mépris qui porte au rouge sombre presque chaque page de ses livres ».

Prix Goncourt avec Le Martyre de l’obèse, Henri Béraud a vaillamment honoré les gros et vilipendé les maigres. Voir sa Croisade des longues figures contre la NRF avec son définitif : « La nature a horreur du Gide ». « Mes distractions, disait-il ? La pipe, la vie nocturne et la polémique ». Avec le gros Léon Daudet – qui appelait le maigrelet Blum « l’hermaphrodite circoncis » –, c’est un peu les Tontons flingueurs du pamphlet qui tirent sur tout ce qui bouge, ayant trop de munitions dans leur cartouchière.

Le fouet d’Arouet

Plus économes, les secs sont aussi plus précis. Voltaire en est l’archétype le plus achevé, tel qu’en lui-même les bustes d’Houdon nous l’ont conservé : féroce, sardonique, intérieurement hilare. Ah, le fouet d’Arouet ! Rousseau s’en souvient encore, à qui Voltaire réserva quelques-unes de ses pointes : « On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on [vous] lit. » On ne vit jamais dîner en ville plus drôle que l’hôte de Ferney. Rarement plus profond qu’un mot d’esprit, on ne se lasse cependant pas de relire sa correspondance ou L’Homme aux quarante écus. Dans ses contes, qu’il regardait comme de la petite monnaie, il est pourtant parvenu à égaler La Fontaine.

Un sec de moindre envergure, Henri Rochefort, marquis de son état, « l’archer fier, le hardi sagittaire », disait de lui son maître, Victor Hugo. Rochefort fut le vrai opposant à Badinguet. C’est lui qui fonda la mythique Lanterne, dont tous les numéros furent poursuivis et où il lança son célèbre : « La France compte trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement ». Après la Commune, il finira boulangiste, nationaliste et antidreyfusard.

Un paon majestueux aux serres d’aigle royal

Changement de décor avec les flegmatiques, généralement portés à la mélancolie. Ils ont fourni trois de nos plus grands polémistes. L’albatros baudelairien aux ailes de géant, Barrès à la cruauté orientale, auteur avec Leurs figures du plus implacable pamphlet antiparlementaire, et Chateaubriand étrillant « l’Usurpateur » (Napoléon). « Lorsque dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’Empire ; il croît, inconnu, auprès des cendres de Germanicus et, déjà, l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » Jamais Hugo n’atteindra à la puissance de « René ».

Chateaubriand n’était pas exempt de ridicule. Son courage était à éclipse, son christianisme humide, son romantisme poitrinaire, son ego « moitrinaire » – ne publia-t-il pas de son vivant ses Mémoires d’outre-tombe (quitte à être immortel, autant l’être ici et maintenant) ? –, mais plume à la main, c’était un paon majestueux aux serres d’aigle royal.

Le Tigre était un lion

On n’en finirait pas d’égrener les variétés de pamphlétaires : professionnels, comme Paul-Louis Courier ; contrariés, à l’instar de Flaubert ; incendiaires, façon Bloy ou Barbey d’Aurevilly, « le connétable des lettres » qui clamait : « J’ai soif de polémique, parce que, comme Ney, je ne commence à y voir clair que dans la mêlée » ; ou encore coriaces à la manière de Clemenceau, dont Léon Daudet disait qu’il avait une « tête de mort sculptée dans un calcul biliaire », ajoutant, admiratif : « Sa polémique était de verbe et d’action, et non de plume ». Tireur d’élite, Clemenceau n’avait besoin que d’une balle – un mot – pour tuer son adversaire. À tous les coups, il faisait mouche. Jaurès ? « On reconnaît une phrase de lui à ce que tous les verbes sont au futur ». Le seul « Tigre » à ranger dans la classe des lions.

Photo : Illusions Perdues de Xavier Giannoli (2021)

Épisode précédent :
L’âge d’or de la polémique (1/5)

Royauté de la droite, misère de la gauche (2/5)

Prochain épisode : Les grands lions de la chrétienté (4/5)

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