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Gay pride : quand la Marche des Fiertés s’embourgeoise

Gay pride : quand la marche des fiertés s’embourgeoise

Sous un soleil de plomb, la marche des fiertés parisienne a réuni samedi 24 juin plusieurs dizaines de milliers de personnes – 56 000, selon la préfecture de police. Les reporters de la deuxième promotion de l’école de journalisme d’Éléments ont suivi le cortège de la place de la Nation à celle de la République. Reportage.

Par La promotion 2023 de l’école de journalisme d’Éléments

Jamais « gay pride » n’aura été aussi peu gaie ! Pas de chars et très peu de musique pour la marche des fiertés, mais une tête de cortège réservée aux migrants LGBT et la présence massive des plus grandes multinationales. Ikéa, LVMH, Sodexo, Disney ou encore L’Oréal défilent d’un même pas avec les Insoumis.es et Fiers.es, la FSU, la CFDT et la CGT. Fini les camions, place aux rosalies, ces véhicules à pédales qui peuvent embarquer dix personnes. L’heure est grave, il faut sauver la planète et dénoncer l’extrême droite, a décidé l’Inter-LGBT, qui réunit les principales associations LGBT françaises comme SOS Homophobie, Sidaction, ou Act-Up. « Qu’il est loin l’esprit festif, tout devient grave et culpabilité », a résumé, en habitué déçu, Frédéric Facon, le député Rassemblement national de l’Aude, sur son compte Twitter. Symboliquement, un seul camion a été autorisé à ouvrir la marche des fiertés avec une bannière : « Depuis dix ans, mariage pour tous, depuis toujours, violence pour tou.te.s ! »

« Il faudrait plus de familles ! »

Bermuda et chemise négligemment vissés sur son corps flasque, Nicolas est ravi. Il a 38 ans et fait sa première « Pride » avec Julie, trois ans, qui somnole dans sa poussette. « Il faut tout de suite ouvrir aux enfants le champ des possibles », confie-t-il. « Il faudrait voir plus de familles, pour normaliser le combat », renchérit Christelle, venue de Chartres. La place de la Nation est bondée. Des hommes en tenue de cuir d’inspiration sadomasochiste dansent en riant, pendant que des grappes de dizaines de jeunes filles aux sourcils pailletés auxquelles on donnerait difficilement plus de quinze ans papillonnent au soleil. Parmi elles, Laurie, plus âgée, qui se considère comme queer, nous fait part de ses états d’âme sur la jeune génération : « La pride est devenue trop TikTokisée et les jeunes générations blanches et wokisées délaissent trop les racisés. » Comprenne qui pourra !

Plus loin, place de la Bastille, un quatuor de lesbiennes françaises se fait plus politique. Victoire, militante insoumise, affirme que « le RN fait toujours peser la haine sur les homosexuels » (sic). Cela dit, toutes se retrouvent pour pester contre leur tête de turc : Anne Hidalgo, qui a invité dix couples gays à la mairie de Paris pour les dix ans du « Mariage pour tous », mais pas un seul couple lesbien. Laura ressent la difficulté de s’assumer comme lesbienne dans sa ville de Cachan (94) mais dit qu’à Paris « ça va ». Enfin… « ça dépend des quartiers », avoue-t-elle. Silence. Grand silence. On n’en saura pas plus. C’est Averell et ses amis, des gays guyanais, qui nous donneront le fin mot de l’histoire : « À Paris, ça va, mais pas partout. Pas dans le 20e, ni le 19e, ni le 18e et surtout pas dans le 93. » Pourquoi ? Averell dénonce sans ambages les « cassos, les musulmans et ceux refusant de s’intégrer ». Visiblement, les homosexuels guyanais ont une longueur d’avance sur les lesbiennes parisiennes.

« Marius, arrête de souffler dans cette capote ! »

François, fraîchement divorcé, est venu de Perpignan avec ses quatre fils. Marius, 10 ans, souffle dans un préservatif pour le gonfler, mais le lubrifiant lui complique la tâche ; il tente sans succès de l’enfiler sur son menton et manque de tomber. « Marius, arrête de souffler dans cette capote ! » dit son père, qui tente de nous exposer sa démarche éducative. « Très jeunes, les enfants voient tout sur les écrans, même des blagues homophobes. » François adopte soudain un ton professoral : « C’est pour leur bien-être, il faut qu’ils voient que dans la vraie vie, il y a de l’humour qui ne se fait pas. » Pendant ce temps, le jeune Marius a glissé sa main entière dans le préservatif, mais au moins, il n’écoute pas Papacito !

En robe longue, Anne-Julie et Sophie sortent d’un baptême. Elles nous confient d’un air entendu : « Une année, on a vu deux hommes se faire une fellation sur un balcon, pour ambiancer la Pride. Bien sûr que c’est provocateur, ne nous cachons pas, cela fait partie du folklore queer : leurs revendications étaient à l’origine portée sur la sexualité. » Nullement gênées, elles cacheront les yeux de leur fille, achetée par GPA aux États-Unis, si cela se reproduisait. De son côté, Hervé, cadre marseillais accompagné de ses deux filles, chercherait surtout à « dédramatiser » la situation : « Je n’ai aucun souci à habituer mes enfants à la sexualité et à la nudité, dit-il, cela fait partie de la vie. »

À la tribune, le ton est monté d’un cran. L’heure est aux discours politiques. La majorité des revendications portent sur la transidentité, aucune sur l’homosexualité. « On demande le droit pour les mineurs de pouvoir prendre des hormones sans le consentement de leurs parents », hurle au micro la porte-parole du mouvement LGBT Jeunes. Une revendication qui ébranle Florian, jeune homosexuel de dix-huit ans qui travaille à L’Arche, une association chrétienne. « De l’éducation sexuelle dès la primaire ? » s’inquiète-t-il. « Mais moi je m’occupais pas du tout de sexualité à cet âge, c’est bizarre comme proposition. » Florian s’explique : « Moi, j’ai eu une vie simple. Toute ma famille et mes amis m’ont accepté naturellement. La situation a bien évolué et on a la chance d’être dans un pays où on est acceptés. » Il n’a pas de revendications précises. Sa position se résume à des idées assez naïves sur l’amour qu’il s’agirait d’étendre à toute l’humanité. Le jeune homme est même si satisfait de sa condition que c’est à se demander ce qu’il fait là ! Il rétorque illico comme la plupart des gens interrogés : « Je suis content d’être là pour montrer que c’est important d’être fier de ce qu’on est. »

« Montrer qu’on existe », c’est aussi la préoccupation des grandes entreprises dans cette manifestation organisée par l’extrême gauche activiste. Depuis quelques années, elles déploient des stratégies marketing tournées vers la diversité et l’inclusion. Interrogé sur sa présence, le responsable « diversité » chez LVMH nous explique dans une belle langue de bois que nous resservirons à quelques variations près l’ensemble des représentants des entreprises présentes, que son entreprise est très active dans la lutte contre les discriminations LGBTphobes. « C’est important pour nous d’être présents, de montrer qu’on veut faire bouger les choses », répète-t-il comme un robot. Pour la Marche des fiertés, ces multinationales fournissent véhicules – estampillés « non polluants » bien sûr, tee-shirts et banderoles, afin que leurs employés manifestent sous leurs couleurs. Une sympathisante de la cause ne s’étonne pas de la présence de ces grands groupes et considère leur venue positive. « L’essentiel, argumente-t-elle, c’est de toujours avancer pour les droits, que des entreprises soient présentes nous donne plus de visibilité. » Moins dupe, un représentant LFI ose une timide critique sous couvert d’anonymat sur ces « entreprises [qui] utilisent les collectifs LGBT pour remplacer l’action syndicale traditionnelle ».

El famoso folklore queer !

Une fierté qui n’est pas partagée par tout le monde. Sur le parcours, tous les badauds ne communient pas dans la religion « gay-friendly ». Sur le trottoir, Haney, boucher d’origine égypto-marocaine, vitupère : « Sincèrement, je vais te dire, religieusement c’est inacceptable. Dieu a fait l’homme pour être avec une femme. Après, bon, on est une religion de paix, donc on le condamne, mais on ne les hait pas. » Ce qui l’offusque surtout, c’est l’exposition des enfants : « J’ai deux neveux. Je viens d’appeler mon frère pour lui dire d’éviter le quartier. Si on leur dit à leur âge que c’est normal, c’est fini ! » À ses côtés, Ricardo, qui se présente comme Congolais alors qu’il étrenne un maillot de l’équipe de Côte d’Ivoire, abonde : « Moi, j’ai un fils. Jamais je ne pourrai l’amener là-dedans. C’est condamné par toutes les religions. Dans mon pays d’origine, jamais ils ne pourraient faire ça. Il y a la peine de mort. » Trois lycéens s’invitent dans la conversation. Le premier, Ilyes, est Maghrébin. Ses deux acolytes sont Comorien et Égyptien. Les trois assument : « Franchement, on est contre. En plus, ils s’exposent à la vue des plus petits. Ce n’est pas normal. À l’école, on nous apprend la laïcité, et là pour eux, elle n’est pas appliquée. Pour nous, c’est une religion comme les autres. »

Coprésident de l’Association des parents gays et lesbiens (APGL), Dominique Boren tente de faire de la pédagogie : « La sexualisation n’est pas qu’à la Pride, elle est partout ailleurs… C’est un moment festif. Si les enfants sont choqués, on les protège. C’est une question de sensibilité. » Une vingtaine d’enfants sont assis dans un petit train affrété par l’association. Deux minutes plus tard, un participant torse nu hurle à son compagnon : « J’arrive pas à garder ma quéquette au repos, je suis trop content ! » Nul doute que les enfants de la Pride le sont aussi, ravis de découvrir le fameux folklore queer.

La promotion 2023 de l’école de journalisme d’Éléments :
Avec Tom B., Lionel B., Paul G., Sofia G., Nicolas G., Ragnar K ., Julien L., Anthony M., Pierre T., Robin P., Valentin S., Gabriel S., Romain S., Anys Z.

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