Rechercher
Filtres
Le magazine des idées
Gallen-Kallela

Gallen-Kallela, la peinture du Nord : entre mythes et nature

De la neige et de la glace naissent parfois des tempéraments de feu, tel Akseli Gallen-Kallela (1865-1931), le plus célèbre et sans doute le plus énigmatique des peintres finlandais. Le musée Jacquemart-André, à Paris, présente jusqu'au 25 juillet, près de soixante-dix de ses œuvres autour de la thématique « Mythes et nature ».
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur print

Axel Waldemar Gallen naît en 1865 à Pori, en Finlande, dans une famille suédophone – et dans un « grand-duché » sous obédience russe. Lui qui avait appris le finnois avec les petits paysans voisins, officialisera en 1907 son « nom patriotique » en lui donnant des consonnances finnoises : c’est sous le nom d’Akseli Gallen-Kallela qu’il acquiert la célébrité.

L’artiste le plus vénéré en Finlande

Aussi à l’aise dans les cafés chics que sur ses skis, dans la foule berlinoise que dans la solitude de l’atelier, cet homme au regard d’acier est « un étonnant mélange de démesure et de simplicité, de sophistication et de naturel, d’intérêt pour les cultures étrangères et de passion pour le patrimoine finlandais. Ambitieux et insatiable, Gallen-Kallela est un incroyable touche-à-tout », explique l’historienne de l’art Joséphine Bindé dans le magazine Beaux Arts.

Comme son aîné Albert Edelfelt qui le parraine, Akseli Gallen-Kallela quitte la Finlande pour continuer sa formation à Paris, où il séjourne entre 1884 et 1889, sans pour autant s’y installer à demeure. Si Paris lui offre une formation et ses premières expositions, son inspiration reste finlandaise avec des tableaux d’une facture très naturaliste représentant paysages et paysans.

Le Kalevala, ou comment donner forme et couleurs au génie national

En 1889, il réalise sa première grande composition mythologique inspirée du Kalevala, ce poème fondateur de l’identité finnoise. La Légende d’Aino est un superbe triptyque centré sur le personnage d’Aino, jeune femme qui, refusant d’épouser Väinämöinen, aux airs faussement patelins, se noie pour devenir cette nymphe aquatique qui, surgissant sous les yeux du vieillard pêcheur, se moque encore de lui. La commande d’une seconde version de cette œuvre par le Sénat finlandais permet à l’artiste et à sa jeune femme de voyager en Carélie, au sud-est de la Finlande, en quête des sites originels du Kalevala. Il est ainsi à la source d’un courant, le « carélianisme », la Carélie étant perçue par les peintres, les écrivains et les musiciens comme un conservatoire de traditions à opposer autant aux élites suédophones qu’à la russification.

D’autres œuvres inspirées de cette épopée ponctuent l’exposition, certaines sous forme de gravures – on regrettera l’absence de certains tableaux présentés au Petit-Palais en 1987. Le Kalevala ne cessera en effet d’inspirer Gallen-Kallela, mais aussi les compositeurs de son époque, en particulier ses amis Jean Sibelius et Robert Kajanus. De naturaliste, le style de Gallen-Kallela est devenu symboliste. L’univers épique et héroïque se prête en effet bien à la stylisation, tour à tour mélancolique ou explosive, qui nous initie aux courants souterrains de cette étrange corpus mythologique.

Jeune faune, Akseli Gallen-Kallela (1904). Musée des beaux arts de Budapest

Artiste et artisan

Du mouvement Arts and Crafts, Gallen-Kallela a retenu la nécessité de s’ouvrir aux arts décoratifs : tapisserie, broderie, vitrail, gravure… Représentant typique de l’Art Nouveau, il met ainsi ses théories en œuvre en concevant l’architecture et la décoration de sa première maison-atelier, à Kalela, véritable manifeste d’un art de vivre cohérent et enraciné, mais aussi en participant à la décoration du pavillon finlandais de l’Exposition universelle de Paris en 1900. C’est autour de Kalela qu’il trouve l’inspiration de ses paysages, au fil des saisons. Ces tableaux le font connaître à la fois à Paris, lors des Expositions universelles, à Vienne, où il expose au palais de la Sécession, et à Munich, confirmant ainsi sa dimension européenne.

La nature comme socle

« Celui qui vit longtemps et qui travaille en plein air dans la nature finit par développer une telle relation personnalisée à son environnement qu’il se surprendra peut-être à parler presque aux arbres de la forêt », confessait Gallen-Kallela. Des mots qu’il devait chuchoter dans le parfait silence de paysages où l’homme est tout juste toléré.  

L’exposition de Jacquemart-André consacre trois salles à de superbes vues de paysages enneigés, de sous-bois au printemps, de bords de lac dans les lumières d’automne. Au milieu de tous ces blancs, ces verts et ces bruns, une toile attire plus spécialement le regard : il s’agit des Skieurs (1909), qui conjugue le fauvisme et l’expressionnisme allemand, et anticipe le futurisme : deux skieurs, Gallen-Kallela lui-même et son jeune fils Jorma, traversent la toile dans une large composition dynamique, toute en diagonale, saturée de bleu, de rouge et de jaune primaires.

À peine revenu de Paris, Gallen-Kallela s’était lié avec le groupe de Jeune Finlande, où artistes et intellectuels commençaient à mettre en valeur la culture finnoise, dans ce qui n’était encore qu’un rêve d’émancipation. En 1918, cette énergie, l’artiste et son fils la mettent au service de la mère-patrie tout juste libérée des Russes, quand ils s’engagent aux côtés du général Mannerheim et des « Blancs ». Chef du service de la cartographie, Gallen-Kallela dessine alors uniformes, médailles, drapeaux et jusqu’aux billets de banque.

Akseli Gallen-Kallela – Ad Astra, 1907
© Matias Uusikylä, Villa Gyllenberg / Fondation Signe et Ane Gyllenberg

Du symbolisme à l’ésotérisme

Pour autant, sa mystique ne va s’exprimer sur les champs de bataille mais dans un domaine plus intimiste, lié notamment à la mort prématurée de sa fille Marjatta en 1895 et à la commande d’un mausolée en mémoire de Sigrid Juselius, jeune fille trop tôt disparue. Gallen-Kallela avait découvert la peinture d’inspiration symboliste au Salon de la Rose-Croix de 1892 à Paris, et, du symbolisme à l’ésotérisme, à la théosophie et à l’occultisme, en cette fin du XIXe siècle, le pas est vite franchi. Imaginez l’abîme de perplexité dans lequel a pu plonger le pasteur chargé de baptiser Kristi et Jorma, les deux enfants de Kallen-Gallela, quand ce dernier a demandé à ce que le tableau Ad Astra (1907) soit placé, comme un retable, derrière l’autel ! Une jeune femme nue, plongée jusqu’au pubis dans une eau teintée de rouge, dresse vers le ciel deux bras aux mains percées de stigmates. Ses cheveux, tels ceux de Méduse, rayonnent autour de son visage extatique, leur couleur de feu avivée par un soleil d’or en arrière-plan. À dire vrai, sans la beauté de ce corps juvénile, cette inspiration « païenne » laisserait un arrière-goût étrange…

Où chante donc le grand pic noir ?

L’exposition du musée Jacquemart-André, centrée sur les paysages et les mythes finlandais, laisse de côté les tableaux inspirés par les voyages que fit Gallen-Kallela en Afrique orientale et au Nouveau-Mexique ; il y trouva notamment des motifs décoratifs « primitifs » qu’il intégra dans son dernier grand-œuvre : une monumentale édition bibliophilique des 23 000 vers du Kalevala. De même, le Grand Pic Noir de 1893, figure totémique d’Akseli Gallen-Kallela,n’a pas quitté le musée d’Orsay : « La crête rouge du grand pic noir, c’est le cri de l’individu qui vit dans le silence des terres désertiques », écrivit-il dans ses mémoires, avouant avoir tiré ce spécimen « à contre cœur » pour s’en servir de modèle et se réjouissant que l’espèce en soit depuis protégée : éternel et violent paradoxe des liens qui nous attachent à notre passé.

GALLEN-KALLELA, MYTHES ET NATURE
Du 11 mars au 25 juillet 2022
Musée Jacquemart-André

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

S’abonner à la newsletter