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Frédéric Rouvillois signe un polar qui se déguste comme un cognac 20 ans d’âge

« Un assassin est mon maître », disait Montherlant. Frédéric Rouvillois s’en est-il souvenu quand il a rédigé « Un mauvais maître » ? L’action se déroule dans le saint des saints universitaires, parmi des professeurs de haut vol et des agrégés de droit triés sur le volet. Le dernier endroit où on irait chercher des assassins. C’est pourtant là que l’auteur, qui connaît son sujet pour enseigner le droit à Paris Descartes, a situé l’intrigue d’un polar qui sent le cuir des vieilles reliures et se déguste comme une boisson précieuse en n’oubliant pas que celles-ci font les poisons les plus raffinés. Pour être juriste, on n’en est pas moins homme pourrait en être la morale.
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ÉLÉMENTS : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous aventurer sur le terrain du roman policier ? Une dilection personnelle pour ce genre ? Si oui, à quels types d’œuvres et d’auteurs vont vos préférences ?

FRÉDÉRIC ROUVILLOIS. En premier lieu, c’est justement le plaisir de l’aventure : parce qu’il est toujours passionnant de s’aventurer sur des territoires que l’on ne connaît pas, ou seulement par ouï-dire. En un sens, pour reprendre la fameuse formule, le dernier aventurier des temps modernes, c’est peut-être l’écrivain qui se lance dans l’écriture d’une histoire ou dans un genre qui lui est inconnu. À quoi j’ajouterai volontiers le lecteur, lorsqu’il ouvre un nouveau livre sans savoir où il s’engage, ni les risques qu’il prend en commençant sa lecture. Pour poursuivre votre question, je dirais que j’ai une dilection personnelle pour la littérature en général, et au-delà, pour ce qui s’y rattache : je me suis ainsi amusé à donner à mon commissaire, Lohmann, le même nom et la même dégaine que celui du film de Fritz Lang, M le Maudit, l’un des premiers chefs-d’œuvre du film noir. Bref, je lis évidemment pas mal de romans policiers : mais j’essaie de les envisager comme de la littérature, pas juste comme du roman de gare que l’on flanque à la poubelle une fois tournée la dernière page. Lorsque je trouve un auteur qui me convient, je tente de lire l’intégralité de sa production, comme je ferais pour un romancier ordinaire, un poète ou un dramaturge. Quant aux auteurs qui ont ma préférence dans ce registre, cela va d’Edgar Poe, le maître et l’inventeur du genre, à ADG, Fred Vargas ou Michel Bussi. Vous vous souvenez peut-être que l’on a dit que Simenon était le Balzac du XXe siècle : en un sens, on pourrait dire de Balzac qu’il fut le Simenon du XIXe. Et j’adore Balzac.

ÉLÉMENTS : Un bon polar ne raconte pas seulement une histoire, mais le monde dans laquelle celle-ci se déroule. L’action du vôtre se situe dans un monde qui vous est familier : celui du droit public, dont on découvre combien il est élitiste. Qu’est-ce qu’il a de spécifique et en quoi se prédispose-t-il aux intrigues policières ? Les agrégés de droit feraient-ils les assassins les plus retors ?

FRÉDÉRIC ROUVILLOIS. Bien sûr, et dans le cas de Un mauvais maître, ce « tout petit monde » des professeurs de droit, pour reprendre le titre génial de David Lodge, ou cette « Foire aux vanités », est en réalité le personnage principal. Dans une certaine mesure, il est même l’unique cause du mal, en raison de la masse fabuleuse de jalousies, d’amertumes, de lâchetés, d’ambitions inassouvies, de soumission aux puissants, de mauvais coups et d’espoirs déçus qu’il produit à jet continu – tout suscitant aussi, et « en même temps », comme dirait l’autre, des dévouements, des recherches, des œuvres tout à fait admirables. Toujours est-il qu’il s’agit d’un milieu que je connais plutôt assez bien, depuis une trentaine d’années que je le fréquente : et qui comporte en effet d’inépuisables galeries de personnages fabuleux, tantôt sublimes, tantôt abominables, tantôt ridicules et bouffons, tous propres à stimuler l’imagination d’un auteur de romans policiers.

Quant à savoir si les agrégés de droit feraient les assassins les plus retors, je n’en suis pas sûr : je dirais plutôt qu’ils feraient les victimes les plus retorses, victimes consentantes du système, mais surtout d’elles-mêmes et des pièges mortels qu’elles ont pu monter sans s’en rendre compte.

ÉLÉMENTS : Il y aurait tant à dire sur les héros de polar, seuls ou en équipe. Comment avez-vous conçu les vôtres ?

FRÉDÉRIC ROUVILLOIS. Comme je vous l’ai dit plus haut, j’ai repris, pour le commissaire, le patronyme et l’allure physique du commissaire de M le maudit, interprété à l’époque par l’acteur allemand Otto Wernicke – avec une voix traînante, un embonpoint significatif, une pipe à la bouche en permanence, un côté un peu paysan, un peu lourdaud, mais un regard perçant. Un gros chat gourmand, mais un chat rusé, et à qui on ne la fait pas. Et qui travaille en binôme avec une jeune femme, capitaine de police, la trentaine sexy et plutôt mode, avec laquelle il a eu jadis une relation dont il aimerait bien qu’elle reprenne. Le jeu des contrastes et la complicité amoureuse m’ont semblé pouvoir donner une touche de fraîcheur et d’humour dans un milieu globalement peu ragoûtant.

ÉLÉMENTS : Le juriste en vous sacrifie-t-il à une passion inassouvie pour les enquêtes policières ?

FRÉDÉRIC ROUVILLOIS. L’un de mes personnages favoris, vous l’avez peut-être noté, est une psychanalyste abonnée aux plateaux de télévision, très courue par les grands de ce monde, et habitant un très bel appartement situé place Edmond Rostand, à 50 mètres tout au plus des locaux de la Nouvelle Librairie. Eh bien, c’est probablement la question qu’elle m’aurait posée, étant d’ailleurs persuadée d’avoir la réponse avant même de la formuler. Plutôt que d’une passion inassouvie pour les enquêtes policières et les histoires de meurtres, elle y verrait peut-être un goût prononcé pour les jeux d’esprit, combiné avec un côté Petit Poucet, qui sème des petits cailloux blancs sur son chemin, afin qu’on puisse savoir où l’on se trouve et de qui l’on parle. À quoi je répondrais que j’ai surtout voulu m’amuser, et amuser mes lecteurs, tout en leur faisant visiter un monde peu connu et assez fascinant.

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