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RIP

François de Voyer : « Mon cher Tanguy, mon ami »

Il était comte, mais ce n’était pas ce qui comptait pour lui. Ce qui comptait, c’était la nature, dont la nature humaine. Tout ce qui pousse lentement et se transmet de génération en génération trouvait en lui un défenseur passionné. On entendait sa voix dans l’émission de François de Voyer, « Les pâturages du ciel », sur les ondes de Radio Courtoisie. Parti le 28 juillet, à l’âge de 56 ans, Tanguy de Vienne laisse le souvenir d’un gentilhomme d’un autre temps. François de Voyer lui rend hommage.

Tu aimais les grands arbres. Chaque marronnier, frêne ou sycomore, en s’abattant, te plongeait dans un chagrin aussi dissimulé que profond. Et il y en a eu cette année des arbres malades ou fracassés, ce que tu me décrivais comme « une taquinerie » de plus dans la litanie de tes embêtements. Si on reconnaît les aristocrates à ce qu’ils demandent poliment pardon au poteau qu’il viennent de bousculer, les grandes âmes se distinguent par le souci qu’elles prennent de la Création en général et des arbres en particulier, dont la mémoire est longue et qui ne peuvent pas s’enfuir. L’ennui, c’est qu’Idéfix, amoureux comme toi des hautes futaies, avait Obélix pour le soutenir dans son combat. Alors que tu te sentais souvent seul.

Vois-tu à présent tous les gens qui t’entourent et te pleurent ?

Tu aimais les grands arbres et les gens humbles. Peu importe leur accent ou la richesse de leur vocabulaire, tu reconnaissais immédiatement ce que chacun a de précieux, parce que les apparences t’ennuyaient. Tu étais doux avec les faibles et ferme avec les forts. J’ai découvert à ton contact le sens du mot « équanimité » : cette capacité à demeurer juste, mesuré et paisible malgré les circonstances. En grand seigneur du XVIIIe siècle, tu ne jugeais personne, et l’ingratitude même ne désarmait pas ta générosité. Il a fallu la calomnie visqueuse pour te faire sortir de tes gonds. Tu me faisais penser à Cyrano mourant agitant son épée dans le vide, sous les feuillages : « Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! Le mensonge ? Tiens, tiens, les compromis… Les préjugés… Les lâchetés ». Tu proclamais « qu’on ne peut pas être honnête ou loyal par alternance ». Certes il est difficile de combattre en blanc dans la boue.

Mais à la fin, c’est bien toi qui l’emporte, avec panache : « Heureux les humbles de cœur car le Royaume des Cieux est à eux. »

Tu aimais les arbres, les humbles et les utopies. Tu voyais grand et loin. Sans caricature, car la nuance était un devoir aussi impérieux pour toi qu’une graphie illisible pour un médecin. Ah les médecins, ces charlatans que tu détestais un peu trop. Bref, tu aimais l’avant-garde, les idées nouvelles, les projets audacieux. Mais le monde changeait vite et mal ces derniers temps, et tu te sentais moins à l’aise avec certaines facettes inquiétantes. Ta maison de Suisnes, en Seine-et-Marne, te rappelait le jardin des Finzi-Contini. Ce clos protégé, à la lumière pure et caressante, une lumière qui pourrait porter ton nom tant elle est particulière à Suisnes comme les ciels de Poussin n’appartiennent qu’à ce peintre. Dans le roman tragique de Bassani, le refuge ne suffit pas, la joyeuse bande d’enfants qui se poursuit sous les treilles d’un parc de Ferrare est déportée dans les camps de Pologne.

Moi, je te promets que les amis que tu réunissais les soirs d’or, sur le perron, dont les silhouettes se découpaient sur un pan de mur jaune se battront ensemble contre les hideurs de la modernité, pour protéger ton œuvre.

Tu aimais les arbres, les humbles, les utopies et les femmes. Avec une distance respectueuse, et une passion méticuleuse. Un coup d’œil, celui d’un dessinateur, sans perversité ni lourdeur, te permettait d’en saisir la grâce. En dehors de la beauté à laquelle, en tout, tu accordais une importance formidable, et que tu trouvais très supérieure chez le sexe opposé, tu échangeais avec les femmes sur un pied parfait d’égalité. Tu étais d’ailleurs entouré de femmes, et tu as toujours su entretenir de merveilleuses relations avec celles qui ont partagé ton existence. Tu n’étais apparemment pas toujours facile à vivre, mais impossible à oublier. Qui serait assez bête et méchant pour t’accuser de misogynie ? N’est-ce pas la marque des pervers de retourner précisément nos plus belles qualités contre nous par le jeu d’un miroir déformant ? Car il est bien plus douloureux et délicat de se défendre contre un mensonge que d’affronter une accusation fondée.

Ton honneur est sauf, ton nom est propre, et demain, il sera un étendard. Tu le sais à présent que tu peux sonder les cœurs.

Tu aimais les arbres, les humbles, les utopies, les femmes, le verbe. Chacune de tes expressions était choisie avec la même attention que tu mettais à sélectionner la bonne ampoule ou la bonne nuance de couleur. Sur la plage, désignant la coque d’un voilier, tu as appris patiemment à ma fille de 3 ans à ne surtout pas confondre le vert commun et le céladon. Chaque terme était pensé, d’une manière radicalement opposée au langage administratif que tu avais en horreur. Paradoxalement, malgré des discussions parfois invraisemblablement longues sur des sujets aussi pointus que les moulins à eau, les pyrales du buis ou les puits canadiens, c’était le slogan qui avait ta faveur. Tu étais le roi des marques, des sentences ciselées, des saillies, des traits d’esprit. Et ce n’est pas contradictoire avec les discours-fleuves : ton amour des aphorismes était le fruit d’une infatigable rumination. Ceux qui aiment écrire savent ce qu’il faut de pages pour une seule phrase juste.

Et à présent, tu sais aussi ce qu’il faut de chagrin pour écrire ces lignes.

Tu aimais les arbres, les humbles, les utopies, les femmes, le verbe, et ta maison. Ta maison, c’était à la fois le château de Suisnes et le village de Grisy. Tes vastes projets ne pouvaient pas se contenter d’un îlot de verdure au bord de l’Yerre, de joyeuses palabres sur les nappes posées sur l’herbe, près du bassin. Tu as choisi ce coin de Brie, tu l’as espéré et obtenu il y a près de vingt ans. Une fois la maison protégée, avec un goût et une précision inégalables, avec un mélange d’audace architecturale et de modestie devant les deux gros siècles de la demeure, tu voulais reprendre le combat pour « préserver l’intégrité » du village. Du salon Louis XV dont tu étais si fier de la restauration, à la place du village, il n’avait qu’un coup de trottinette, et tu le franchissais aisément. Tu as aimé cette campagne des municipales, malgré sa violence, car tu faisais des rencontres passionnantes. 86 voix te séparaient de la victoire, et te rapprochaient de la roche tarpéienne. Blessé à Grisy, amoureux mais solitaire à Suisnes, que faire ? Toi et cette maison à la tendre lumière, vous étiez bien trop inextricablement liés pour vous séparer. Je ne sais pas qui avait choisi l’autre, mais tu t’es uni pour l’éternité à ses fondations. Tes derniers travaux la traversaient de part en part, comme si tu cherchais toujours davantage à en comprendre l’anatomie et les secrets.

D’une manière ou d’une autre, Suisnes demeurera le lieu de vie et de joie que tu avais pensé, mais n’hésite pas à donner un petit coup de main de là-haut !

Tu aimais les arbres, les humbles, les utopies, les femmes, le verbe, ta maison, et par-dessus tout, tu aimes ta fille. Quel regard conquérant quand tu évoquais ses succès sur scène ou simplement auprès de ses amies ! La manière dont tu prononçais son prénom en appuyant sur la voyelle finale était tout un programme : ta fille était ton seul impératif, toi qui ne pliais pas devant un camp de manouches. Toi qui ne te laissais jamais déborder par la fierté, on aura dit un enfant qui reçoit sa première médaille d’or, quand tu couvais Victoria du regard. Toi que l’on pouvait extraire de n’importe quel coin de la Seine-et-Marne et de n’importe quel événement mondain par une simple proposition de terrasse à Drouot, une seule date était sacrée : le mercredi. Le fameux Victoria’s day.

Mais peux-tu imaginer sa colère ? Son incompréhension ? Te rends-tu compte qu’elle va imaginer que tu ne l’aimais pas suffisamment alors qu’elle était, ces dernières semaines, ton dernier motif de joie et de satisfaction. Je sais que tu croyais sincèrement être devenu un trouble-fête d’abord, un pisse-froid ensuite, et plus récemment, un indésirable. Un passage à l’acte, c’est lorsque le champ des possibles s’est rétréci, que l’espérance s’est évaporée, qu’on n’envisage plus qu’une seule solution, comme une évidence. Oui, en partant ainsi, tu étais sincèrement convaincu d’aimer Victoria plus que jamais, de la libérer de ce que tu imaginais être devenu depuis que l’estime de toi-même s’était effondrée lambeau après lambeau. La réalité c’est qu’alors que tu croyais convoquer librement la mort, c’est elle qui t’a emporté contre ton gré. Car tu avais mille choses à vivre encore, avec tes amis, à qui tu manques affreusement, mais surtout avec ta fille, que tu avais promis d’accompagner jusqu’à l’autel. Il y a dans la mort quelque chose d’insaisissable. Dans cette mort s’ajoute le goût amer de l’inachevé, la brutalité du moment que personne n’envisageait. Toi qui n’en faisais toujours qu’à ta tête, c’est sans doute la seule décision que tu n’as pas prise librement et en conscience. Tu as été pris d’une pulsion sombre.

J’ai appris ta mort dans les plaines désolées de la Saintonge. Parmi les champs de tournesols chétifs et les maïs étiques, je voyais des arbres brulés par la sécheresse. Des fermes mornes d’où dépassait un panonceau : « Cherche désespérément du foin pour mes animaux ». Des canaux à nu, avec une terre grise craquelée, et des cadavres de bêtes sur le bord des routes. Plumes et poils collés sur le bitume, frissonnant au vent. Dans ce décor apocalyptique, la nouvelle que je ne te verrai ni ne t’entendrai plus m’a semblé annoncer qu’un monde disparaissait.

Et que le monde qui commençait n’était pas le nôtre.

Étais-tu vraiment trop vieux, trop idéaliste ? Les plats étaient-ils vraiment passés ? Ton temps était-il révolu ?

Ce monde n’est peut-être pas le nôtre.

Mais c’est celui de ta fille, c’est le monde de Victoria, c’est le monde de mes enfants, c’est le monde de Charlotte, de Melchior, de Gaspard, d’Adèle, de Valentin, de Gabrielle, de Lou, d’Agnès, et des bébés dans le ventre de nos amies. C’est le monde de tous ces enfants que tu accueillais sous les colonnes de Suisnes et qui riaient, cheveux au vent, sous l’escarpolette pendue au platane.

Tu nous laisses bien seuls dans ce monde nouveau. Mais nous finirons par comprendre, année après année, ce qui a présidé à ton départ, car tu ne laissais jamais rien au hasard. Tu nous aideras de là-haut pour que le monde de Victoria et de nos enfants soit aussi beau que celui dont tu rêvais.

Quant à toi, tu vas faire du paradis un lieu plus parfait que jamais : tu as l’éternité pour changer tous les plans et trouver la combinaison idéale, et tant pis si les anges charpentiers ou couvreurs s’arrachent les cheveux, car au fond, si on t’en laisse le temps, tu finis toujours par avoir raison !

Adieu mon cher Tanguy, dernier des gentilshommes, que Dieu te bénisse, toi et tes œuvres !

éléments numéro 221

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