Francis Van den Eynde

Francis Van den Eynde : ce n’est pas l’Europe qui déçoit, mais le club d’épiciers baptisé “Union européenne”

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À l’occasion des élections européennes qui se déroulent du 23 au 25 mai,  la revue Éléments a lancé une grande enquête auprès de tous ses (nombreux) correspondants et amis européens sur l’état de l’Union européenne. Quatrième invité : le Flamand Francis Van den Eynde,  ex vice-président du parlement fédéral de Belgique et chef de groupe au conseil municipal de Gand. Il est aussi membre du comité de rédaction de TeKoS.  

Éléments : Les déceptions qu’a engendrées jusqu’ici la construction européenne doivent-ils oui ou non remettre en question l’idéal d’une Europe politiquement unie ?

Francis Van den Eynde : Vu de Flandre, mais je suppose que c’est la même chose pour beaucoup d’autres régions, la déception est, en effet, d’autant plus douloureuse que l’espoir a été grand. Il fut un temps ou un nombre important de nos associations politico-culturelles brandissait spontanément le drapeau européen à côté du drapeau flamand lors de chaque manifestation ou réunion publique. Nous avions même pris l’initiative du festival « Européade ». Ces rassemblements annuels de groupes de chants et de danses, représentants la plupart des régions d’Europe, témoignaient à la fois de leur identité européenne commune et de celle de leurs patries charnelles. C’était l’époque où nous rêvions d’une sorte d’empire confédéral européen, qui se serait étendu depuis l’Oural jusqu’à la côte atlantique, de l’Irlande et du Cap Nord jusqu’à Gibraltar. Un projet commun à toutes les communautés ethniques de notre continent, qui travaillent ensemble dans le respect le plus total de leur particularité et de leur diversité. Nous avons malheureusement dû constater que l’Union Européenne ne répondait pas du tout à nos espoirs, ce n’était finalement qu’une sorte de club technocratique, d’épiciers sans véritable projet, incapable de développer quoi que ce soit au niveau politique. En plus, cette Union européenne fait régulièrement preuve d’un jacobinisme mesquin, ne se préoccupant pas du tout du tout de ce que les Américains sont « ad portas » [Annibal ad portas, «Hannibal est à nos portes»]. Le réveil fut donc passablement brutal. Résultat : l’Européade annuelle a toujours lieu, mais elle ne dépasse plus le niveau d’un festival folklorique international bien organisé et ceux qui, naguère, agitaient avec enthousiasme le drapeau européen l’ont remisé au grenier et sont devenus « eurosceptiques ». Pire, un grand nombre d’entre eux se déclare à présent, partisan de l’Etat-nation ! Ils ont tort, ce n’est pas l’Europe qui les a déçus mais le système mercantile baptisé «Union européenne». De plus, ils devraient savoir que dans les perspectives géopolitiques actuelles, il nous faudra beaucoup plus que des Etats-nations pour reprendre la place qui nous revient dans le monde. Même si les circonstances ne sont pas véritablement favorables, nous n’avons donc pas le choix : nous devons prêcher partout et toujours l’idée d’une Europe politiquement unie.

Éléments : L’Euro étant devenu un sujet majeur de discorde entre les peuples européens, faut-il dissoudre la monnaie unique pour sauver l’Europe ou doit-on défendre bec et ongles l’euro ?

D’aucuns veulent en effet le retour aux différentes monnaies nationales. Ils font erreur car même si, selon nos valeurs, l’argent ne doit pas être le premier de nos soucis, il a dans ce cas particulier une forte valeur symbolique. Une nation qui a sa monnaie propre est une nation qui prouve au monde qu’elle existe. Cela vaut également pour ce continent que nous considérons à juste titre comme notre patrie commune. D’autre part, il est vrai que l’euro ne se porte pas bien.

Éléments : Mais alors que faire ?

Francis Van den Eynde : Il ne serait pas raisonnable de ne pas tenter de remédier à cette situation. Il faut d’abord rappeler que, lorsque les treize colonies anglaises d’Amérique du nord se sont déclarées indépendantes pour former les États-Unis, elles ont décidé d’un commun accord de baptiser leur monnaie respective du nom de dollar, mais également que chaque État déterminerait de façon totalement autonome le cours de «son» dollar au gré des opportunités et des enjeux économiques qui lui étaient propres. Il était donc fort possible que le dollar de Virginie ait une valeur différente de celui de l’État de New York. Ils ont ensuite mis vingt ans pour réaliser une parité monétaire et un dollar à valeur unique. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là que l’on a pu parler du «dollar américain ». Quand elle a décidé de créer la monnaie presque unique, l’Union Européenne n’a pas eu cette patience. C’est probablement l’une des raisons de la crise que nous connaissons aujourd’hui. Jacques Delors, ainsi un certain nombre d’économistes dont le sérieux ne peut pas être mis en doute, préconisent un euro à envergure variable. Pour être plus concret, un euro nord et un euro sud. La valeur du second serait bien sûr inférieure à celle du premier. Cette opération permettrait, selon eux, au sud du continent à éponger plus facilement ses dettes, et faciliterait également la solidarité nord-sud. Je ne suis pas économiste, mais il me semble qu’il faudrait au moins examiner cette piste de plus près.

Éléments : Doit-on souhaiter la dissolution de l’Union européenne ou préférer cette Europe imparfaite ? Peut-on refonder la construction européenne sur d’autres bases ?

Francis Van den Eynde : Une dissolution simple et totale ne me semble pas vraiment opportune. Mais il est absolument nécessaire de restaurer de fond en comble ce bâtiment devenu vétuste et délabré qu’est devenue l’Union européenne, et de prévoir des bases plus larges et plus profondes (il faudrait dire plus «enracinées »), que celles d’aujourd’hui, essentiellement constituées par les intérêts économiques et commerciaux du club d’épiciers dont je parlai tout à l’heure. Mais ne perdons pas de vue que les résultats obtenus par Lénine étaient en grande partie dus à ce que Marx l’avait précédé. En d’autres mots, il faut travailler à la conception et à la propagation des idées avant de passer à la réalisation concrète. Il faut semer avant de moissonner, c’est-à-dire convaincre les Européens que l’Europe reste à la fois leur plus grande patrie et la seule garantie dont ils disposent pour la sauvegarde de l’avenir de leur civilisation. Il nous faudra donc prêcher une Europe unie, un empire confédéral s’étendant de l’Oural à Galway, auxquelles collaboreront fraternellement toutes les différentes communautés culturelles de notre continent dans le respect le plus total de leur particularité et de leur diversité. Cela demandera du temps –on ne construit rien de solide contre ce dernier. Cela exigera beaucoup de patience. Il n’y a pas d’autre solution. Ensuite, il faudra se mettre à réfléchir aux structures qui devront former la charpente de cette nouvelle Europe. Là aussi, nous nous heurterons à d’immenses difficultés. Un exemple seulement : il est évidemment impossible de concevoir une politique étrangère consistante sans disposer d’une certaine puissance militaire. Pouvez-vous imaginer que des pays comme la Grande-Bretagne ou la France décident de laisser leur armée respective s’intégrer dans un grand corps militaire européen ou tout simplement les mettre à la disposition d’un GQG européen ? Il nous faudra avoir une foi bien accrochée, ne jamais céder au désespoir. Ayons toujours en tête cette leçon de l’histoire : si la volonté humaine peut déterminer les évolutions politiques, elles dépendent aussi du hasard et de l’imprévu. En politique tout et son contraire peuvent toujours arriver. Je voudrais rappeler à ce propos cette magnifique maxime de Guillaume d’Orange (Le Taciturne) : «Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de vaincre pour persévérer».

Propos recueillis par Pascal Eysseric

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