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Fictions et romans de la France périphérique : plongée dans le monde d’après

Fictions et romans de la France périphérique : plongée dans le monde d’après

La France périphérique, c’est un peu comme la théorie du genre. Le système se tue à vous dire qu’elle n’existe pas, mais elle est partout. Pas seulement dans les essais de Christophe Guilluy, mais aussi en littérature, avec plus ou moins de bonheur, des romans que Jérôme Fourquet a réunis dans son dernier ouvrage « La France d’après » (Le Seuil) pour étayer son « tableau politique » de la France.

Prix Goncourt avec Nos enfants après eux en 2018, Nicolas Mathieu peignait les conséquences de la désindustrialisation sur les habitants de la vallée vosgienne de la Fensch, rebaptisée à l’occasion vallée de la Henne, dans les années courant du référendum sur Maastricht à la Coupe du monde 98. En 2022, le romancier natif d’Épinal récidivait avec Connemara, autour de quadras périurbains de la même région, navigant entre souvenirs d’adolescence des années 90 et réalité morose des années 2010 – le personnage principal exerçant le métier très houellebecquien de représentant en nourriture canine.

Nicolas Mathieu a-t-il montré la voie ? Toujours est-il que les récits et romans ayant pour cadre les espaces périurbains se font plus nombreux ces dernières années, phénomène dont Jérôme Fourquet rend compte dans son dernier ouvrage La France d’après, multipliant les références littéraires pour illustrer sa géographie socio-électorale : Fief de David Lopez (2018), La Traversée de Bondoufle de Jean Rolin (2022), Le Bûcher des illusions de Frédéric Brunnquell (2023), Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin (2020), L’Été circulaire de Marion Brunet (2018)… Arrêtons-nous un moment sur ces deux derniers romans, dont les qualités littéraires nous ont semblé indéniables et qui décrivent sans doute le mieux cette France des laissés-pour-compte de la mondialisation et des « petits Blancs » auxquels Aymeric Patricot a consacré son livre éponyme.

La France des « petits-moyens »

Premier roman écrit à 55 ans, Ce qu’il faut de nuit a raflé de nombreux prix. Cadre francilien chez Air France KLM, lui-même fils de cheminot lorrain, Petitmangin raconte l’histoire d’un père et de ses deux enfants, jeunes adultes, après la mort de la mère (« la moman »), au cœur de la Lorraine désindustrialisée. Le père est cheminot, membre du Parti socialiste – bizarrerie lorsqu’on connaît la sociologie ouvrière cheminote. Alors que le fils aîné, Fuβ – pour Fuβball, le Luxembourg n’est pas loin – fricote avec « l’extrême droite » locale, le réseau TGV tout proche permet au cadet de partir étudier à Paris : ce n’est pas tout à fait la dèche et ce fils de cheminot qui ne paie pas le train peut rentrer à la maison le week-end. Pendant la semaine, père et fils ne communiquent plus, le premier imaginant le second en train de casser des Noirs et des Arabes, d’ailleurs absents du roman à l’exception des footballeurs sénégalais du FC Metz. Embarrassé auprès de ses amis et voisins par les fréquentations de Fuβ, le père s’avise finalement que ceux-ci partagent sans doute les idées de son fils mais n’osent pas l’avouer, sinon par des phrases alambiquées et contradictoires. La xénophobie s’insinue même au sein de la section locale du PS où des « camarades » se plaignent qu’il y ait trop de kebabs avec « une drôle de faune, des posters de mosquée, des tables crasseuses sous des néons de merde ».

Avec Marion Brunet, native du Vaucluse, nous sommes dans l’agglomération de Cavaillon, qui jouit, sans en profiter, de la vue sur le Luberon à l’Est et les Alpilles à l’Ouest. Une enclave au sein de cette France « triple A », cette France désirable des villes touristiques, des bords de mer et des montagnes. Dans la famille de L’Été circulaire, le père est employé maçon, la mère cantinière scolaire, ce n’est pas non plus la misère : c’est la France des « petits-moyens » – pour reprendre l’expression des sociologues Cartier, Courant, Masclet et Siblot dans leur enquête de 2008 – si proches géographiquement, mais si éloignés socialement et politiquement des habitants des « plus beaux villages de France » de Gordes ou Lourmarin, eux-mêmes enclaves politiques macroniennes dans le « couloir frontiste » (Jérôme Fourquet) que constitue la basse vallée du Rhône.

Un monde sans échappatoire

L’été circulaire, ce sont ces étés qui se répètent à l’infini, avec la fête au village, les adolescents du cru qui s’introduisent dans les villas habitées un mois par an pour profiter de leur piscine, ces personnages prisonniers de leur condition, qui se font une raison en se forgeant une carapace ou qui tentent d’en sortir. Le père est maçon, mais s’est endetté auprès de son beau-père pour construire la sienne. Afin d’arrondir les fins de mois, il trafique un peu avec les brocs de L’Isle-sur-la-Sorgue. L’épouse cantinière, devenue mère bien trop jeune, s’occupe de loin en loin de ses deux filles. L’aînée aime jouer de ses charmes, la cadette a les pieds sur terre et tente confusément d’identifier des échappatoires à son milieu. L’histoire familiale, elle aussi, est circulaire : l’aînée Céline sera maman à seize ans, comme sa propre mère au même âge. La différence est que Manuel, son père, a assumé ses responsabilités en épousant Séverine, sa mère. Mais Céline ne veut pas dire le nom du père, et les parents reproduisent leur propre échec en voyant s’envoler l’espoir que les filles épousent des « gars du coin » pour mettre fin à la malédiction familiale. Peut-on s’affranchir de son milieu social ? La petite Jo cherche des outils et des chemins pour naviguer dans d’autres milieux, avec le théâtre et Avignon, pour échapper à la circularité des vies. Sera-ce en rompant avec son milieu d’origine voire en le reniant ?

Avec le père accusant le jeune Saïd d’avoir engrossé sa fille et finissant par le passer à tabac, on n’est pas loin de Dupont Lajoie. Bêtise et « racisme ordinaire » sont les choses du monde les mieux partagées par ces classes populaires, d’ailleurs mal à l’aise avec leur propre identité. Ainsi, quelle est celle de Manuel, fils d’immigré espagnol, sans attache, xénophobe à l’égard des immigrés africains, et qui vit sous l’œil méprisant de la belle-famille, paysans enracinés dans la culture du melon et des cerises ? Quand Saïd disparaît, la rumeur se répand : peut-être est-il parti pour le djihad, « vu comment il regardait les côtes de porc sur le barbecue ».

Entre Anywhere et somewhere

Marion Brunet et Laurent Petitmangin parlent d’un territoire qu’ils ont réussi à quitter et qui leur est devenu étranger. Alors, sans tomber dans le discours haineux et stéréotypé d’Edouard Louis à l’égard de son milieu d’origine, la condescendance paternaliste et donneuse de leçons des habitants des métropoles affleure sous une écriture qui se veut tendre et bienveillante : « c’est une population raciste et xénophobe, mais on s’y attache car ils sont humiliés et brisés, eux-mêmes abandonnés, leur réflexe est de taper sur l’autre, l’Arabe qui a pourtant été élevé avec ses propres filles », confiait Marion Brunet à François Busnel. Comme souvent, le problème se limiterait donc à la question sociale, qui crée la xénophobie, l’insécurité culturelle ou la malsaine préoccupation identitaire, celle dont on n’aurait pas à se préoccuper si le portefeuille, le réservoir de la voiture et le congélateur étaient pleins.

Dans ces deux romans, la peinture sociale de l’adolescence et du premier âge adulte est assez convaincante et belle. Les difficiles relations père-fils, l’entraide du copain qui vient aider le petit de retour de Paris pour sa réussite en classe prépa, les soirées-apéro entre les voisins des zones pavillonnaires, l’atmosphère des terrains de foot du dimanche matin où le père va voir jouer son fils, rendent compte de la vie sociale, mais aussi intérieure, des habitants de ces espaces trop souvent réduits à leurs signes distinctifs visibles : zones pavillonnaires, centres commerciaux, ronds-points, absence de « vrai » village et de « vraie » ville…

Vie et mort du « petit Blanc »

Les romans cités par Jérôme Fourquet ont le mérite de nous rappeler le caractère hétéroclite de ces territoires qui regroupent, selon Christophe Guilluy, une forte concentration des catégories socio-professionnelles fragilisées par la mondialisation, « ouvriers, employés, petits paysans, jeunes, actifs occupés, chômeurs et retraités issus de ces catégories ». Ils ne nient pas non plus la dimension ethnique qui préside aussi à la perception des habitants de ces espaces comme des perdants. Ces Français d’origine européenne ont du mal à trouver leurs repères dans un monde hyper-capitaliste qui célèbre la diversité et le métissage. Le trait commun susceptible d’en donner une définition est finalement bien résumé par Aymeric Patricot : « le petit Blanc serait ce Blanc pauvre prenant conscience de sa couleur dans un contexte de métissage et se découvrant aussi misérable que les minorités tenues pour être, a priori, moins bien traitées que lui ».

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