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F. Scott Fitzgerald

F. Scott Fitzgerald, l’ange déchu

Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) fut un immense écrivain, et le plus fragile des êtres. Sous les dorures, les déchirures – et une œuvre à fendre le cœur.
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« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » C’est le drame qui est arrivé à F. Scott Fitzgerald. On a oublié l’œuvre pour ne retenir qu’une légende qu’il avait largement contribué à forger, lui le chef de file précoce de la « génération perdue » fonçant dans le décor comme un bolide incontrôlable aux bras de la belle Zelda, la fantasque princesse sudiste ; deux enfants du siècle semblables au personnage de Musset, confessant un même mal de vivre qu’ils cachaient sous des excentricités symptomatiques, traversant la vie comme ils traversaient Broadway, en tenue de soirée : elle, allongée et provocante sur le capot d’un Checker Taxi ; lui, défiant les badauds sur le toit.

Plus dure sera la chute

Fitzgerald s’est toujours mis en scène. Ses livres, romans et récits sont des chroniques à peine transposées de sa propre vie, histoire d’une déchéance. Cela commence comme un conte de fée et s’achève par un désastre – les années folles comme prélude à la folie de Zelda. Une décennie durant, Fitzgerald s’est ainsi confondu avec son pays. « L’Amérique se plongeait dans la plus vaste, la plus pharamineuse partie de plaisir de son histoire », écrit-il. L’argent coulait à flot, l’alcool aussi, dans un bruit d’orchestre de jazz et de bruissement de billets de banque. Puis il y eut le « jeudi noir », l’internement psychiatrique pour Zelda, la Grande Dépression pour l’Amérique et une longue dépression pour Fitzgerald qu’il a consignée dans des nouvelles à la sobriété déchirante, dont « La Fêlure », à ranger à côté des grands chefs-d’œuvre, Gatsby le Magnifique, Tendre est la nuit et Le Dernier Nabab, roman « en chantier » (magnifiquement retraduit sous le titre qui était le sien à la mort de l’auteur, Stahr).

Fitzgerald voyait la richesse comme un signe d’élection divine et les riches comme des prestidigitateurs sortant de leurs chapeaux des fontaines de bijoux – un « diamant gros comme le Ritz », pour reprendre le titre de l’une de ses nouvelles les plus célèbres. Quel nouvelliste au passage. Il professait que dans un roman, un personnage dispose d’une garde-robe complète, alors que dans la nouvelle, il n’a qu’un seul costume, mais alors aucun bouton ne doit manquer. C’est son cas.

Ainsi la richesse est-elle une fête. Fitzgerald s’y est invité, il en est même devenu l’attraction principale, mais avec la conscience d’y être étranger, « Stranger in Paradise », comme dit la chanson, chassé du paradis des riches pour on ne sait quelle faute obscure.

« On doit vendre son cœur »

Après avoir jeté l’argent par la fenêtre, il ne lui restait plus qu’à s’y jeter à son tour. Il s’est donc suicidé de toutes les manières possibles, et d’abord en bon descendant d’Irlandais, par l’alcool. Il aurait voulu être footballeur et mourir à la guerre – à trente ans, pas une année de plus. Il survivra quatorze ans à son vœu, s’éteignant seul et oublié de tous. « Je parle avec l’autorité de l’échec, confessait-il, Ernest [Hemingway] avec celle du succès. Nous ne pouvons plus nous asseoir à la même table ».

Il ne manque pas d’épigones ni d’imitateurs. Ce sont généralement des comédiens, plus ou moins bons. Lui n’a joué qu’un rôle, le sien, sans rien cacher de L’Envers du paradis, son premier succès, foudroyant. Sa sincérité était tout à la fois ingénue et cynique. C’est là que réside sa magie, la fameuse magie de Fitzgerald. Il disait la vérité avec la grâce désarmante d’un enfant capricieux et malheureux. « On doit vendre son cœur », professait-il. Il a arraché le sien et l’a tendu au public dans un geste sacrificiel, mourant comme un ange déchu.

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