Expulsion des Serbes de la Krajina : ce miroir que l’Europe préfère briser

Chaque 4 août depuis vingt-cinq ans, la Croatie célèbre l’expulsion des Serbes de la Krajina. L’occasion de refourbir un bric-à-brac nazi qui serait interdit et confisqué dans n’importe quel pays à l’ouest de Vienne.
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Il y a un quart de siècle, le 4 août 1995, commençait la plus vaste opération de nettoyage ethnique en Europe depuis la Seconde guerre mondiale. L’opération Tempête, menée par l’armée croate avec l’aide de l’OTAN, a vidé une province de toute sa population en quatre jours seulement. Les conquérants aimaient ricaner en disant qu’ils avaient trouvé la soupe sur le feu dans les villages et les hameaux. Selon le compte officiel, sans doute sous-estimé, 220 000 civils ont quitté leurs foyers, 1867 ont été tués. Officieusement, des milliers de disparus sans sépulture hantent encore les mémoires.

L’opération ne fut pas seulement brutale et foudroyante: elle est restée entièrement impunie. Si parfaitement impunie que l’État croate a fièrement invité ses amis pour célébrer le jubilé de ce qui fut une épuration de son propre patrimoine historique, culturel et humain. Le président Tujdman, qui ordonna l’opération, par ailleurs historien révisionniste notoire, est mort tranquille dans son lit. Les deux chefs opérationnels, les généraux Gotovina et Markač, étaient trop en cheville avec leurs protecteurs occidentaux pour que leur convocation au tribunal de La Haye fût plus qu’une tracasserie administrative.

Jamais personne, Serbie comprise, n’a apporté de soutien concret aux centaines de milliers de déportés.

Les mémoires formatées

Dans la «communauté internationale», l’opération Tempête a été totalement effacée des mémoires. Le 10 août 1995, au moment où le flot des réfugiés commençait d’engorger toutes les routes de la Bosnie occidentale jusqu’à Belgrade et qu’il devenait visible de l’espace, la secrétaire d’État U. S. Madeleine Albright convoquait soudain une conférence de presse pour parler… de la prise de Srebrenica par l’armée bosno-serbe, le 11 juillet, sur quoi elle n’avait rien eu à dire pendant un mois. A partir de cet instant, et jusqu’à ce jour, toute l’attention du monde a été focalisée sur le sort des hommes musulmans d’une commune de l’est de la Bosnie, tandis que l’éradication, 200 kilomètres plus à l’ouest, d’une population entière, de son héritage et de ses foyers tombait à jamais dans les oubliettes.

Si la tragédie de la Krajina avait réussi à toucher les consciences, et plus encore les cœurs, de la «communauté internationale», la représentation de la guerre civile yougoslave, mais également, par ricochet, de la cohabitation entre monde chrétien et islam, entre catholicisme et orthodoxie, entre Germano-Latins et Slaves, eût sans doute été profondément changée. Mais il n’en fut rien. L’Occident demeura parfaitement hermétique à ce drame-là. Aucun de ceux qui essayèrent de le réveiller n’avait la puissance et la voix de Victor Hugo lorsqu’il s’écria (au sujet des mêmes): «On assassine un peuple!»

De mauvais esprits ont suggéré que si l’Europe s’était autant passionnée pour Srebrenica, c’était entre autres pour ne pas se regarder dans le miroir cassé et fumant que lui tendait la Krajina. Parce que sans sa complicité, cette tragédie n’aurait jamais eu lieu. Srebrenica non plus d’ailleurs. Mais on ne peut pas étouffer deux abcès à la fois.

A l’est de Vienne, d’autres codes…

Un quart de siècle plus tard, tant de villages de la Krajina sont encore aéroports à corneilles et hôtels à serpents. Quelques vieillards y étaient restés, quelques autres y sont revenus. Les forces vives ont été énergiquement invitées à ne pas y songer. La haine est plus forte, même, que la raison économique. Sans qu’elle en soit consciente, ce gouffre de dévastation incrusté dans l’immédiat arrière-pays de sa mince riviera balnéaire est la malédiction de la Croatie. Cette malédiction, à l’exception de quelques rares esprits lucides ou simplement humains, l’élite politique et culturelle croate s’est mise sur son trente-et-un pour la célébrer. D’aucuns s’en révoltent, j’ai plutôt tendance à sourire.

Chaque 4 août depuis vingt-cinq ans, on ne célèbre pas la victoire sur une armée redoutable, mais l’expulsion (sans coup férir) d’un peuple lâché par ses protecteurs belgradois autour de la table de négociation. En Croatie, chaque 4 août depuis vingt-cinq ans est l’occasion de refourbir un bric-à-brac nazi qui serait interdit et confisqué dans n’importe quel pays à l’ouest de Vienne. Mais justement, nous ne sommes pas ici à l’ouest de Vienne. Nous sommes à l’Est. Ce qui est très néfaste pour les Français ou les Allemands, est jugé assez bon pour des Yougos ou des Ukrainiens.

Sans la banalisation du nazisme croate, du dictateur Pavelić et de ses racistes frénétiques, aurait-on eu les néonazis au parlement de l’Ukraine après l’Euro-Maïdan? Verrait-on aujourd’hui les parades en réhabilitation de la SS entre Baltique et mer Noire?

Je suis issu par les deux branches et les deux confessions de ma famille de cette Krajina dont on n’a même pas pris la peine de traduire le nom pour comprendre ce qu’elle signifiait à l’échelle du continent. La Krajina, comme l’Ukraine, ce sont les confins, les marches. Immenses espaces déserts parcourus des siècles durant par des escouades indomptables de cosaques ou de Serbes (dits «Grecs» en haut lieu car leur nom même était malséant) qui versaient leur sang à flot continu pour contenir l’avancée de l’Ottoman. Ces hommes préféraient leur liberté à la vie même. Éliminez-les, dans les Balkans ou en Tauride, et vous aurez le Turc à vos portes. (Tiens, justement, il y est…)

Ces francs-tireurs-là, les empereurs savaient leur importance. C’est pourquoi, outre leur liberté de confession, ils avaient sauvegardé jusqu’au XIXe siècle, comme les Helvètes de la Suisse primitive, une charte d’immédiateté, une relation d’obéissance directe à l’empereur d’Autriche. Ils composaient le noyau des troupes du régiment «Royal Croate», dont le cache-col finirait par engendrer le contraire exact du signe de l’homme libre, la cravate. Leur régime d’exception était un pied-de-nez à la petite noblesse locale, qui s’en vengerait à la première occasion. Car la modernité a fait le ménage de ces anomalies de l’histoire, là comme ailleurs.

La lumière de Suzana

Bref, c’est toute une histoire, glorieuse et atroce, qui s’en est allée on ne sait où avec ces paysans juchés sur leurs tracteurs, le 4 août 1995. Parmi eux, il y avait une gamine aveugle d’une dizaine d’années. Elle s’appelait Suzana. C’était, avec sa famille, la seule personne dont le sort me préoccupait personnellement ce jour-là. Deux ans plus tôt, Suzana avait été exfiltrée des zones de combat par la Croix-Rouge. Elle était venue avec sa mère en Suisse où les médecins de Lausanne avaient essayé de sauver sa rétine abîmée. Ils ne lui ont pas rendu sa vue mais nous ont offert, à elles et à nous, une amitié pour la vie. Suzana et Milena étaient logées par notre ami Yvon. J’ai commencé par leur servir d’interprète, et nous ne nous sommes plus quittés jusqu’à la fin de leur séjour. De Lausanne, elles ont rejoint leur bourgade aléatoirement arrosée d’obus.

Après son expulsion de Krajina, la famille s’est retrouvée sans toit dans la banlieue de Belgrade. Avec l’aide de quelques amis et grâce à un travail acharné, ces gens d’une intégrité sans failles ont reconstitué un foyer, un jardin, une petite forteresse. La Serbie s’était contentée de les laisser entrer, c’était tout. L’Occident, lui, considérait leur sort comme une «juste rétribution» d’un nationalisme serbe fantasmé. Il n’aurait pas hésité un instant à leur refuser l’asile. D’ailleurs ils n’y ont même pas pensé. Il n’y a pas un seul réfugié serbe en Occident. Quoi qu’il ait pu leur arriver, les Serbes ne remplissent pas les conditions de la miséricorde européenne. Heureusement!

Coriace, la vie

Après cette crise, les nouvelles se sont espacées, mais pas trop. Un été, Suzana avait appris à conduire un vélo (s’orientant aux ombres et au son). L’année suivante, on lui avait trouvé une école adaptée. Puis il a fallu lui procurer des livres, en braille. Nous lui avons rapporté de Suisse une montre digitale, celle qu’on lit avec ses doigts. Puis Suzana était entrée au lycée. Puis il y a eu l’ordinateur, l’e-mail, les applications parlantes. Suzana à l’université. Suzana traductrice diplômée, du russe. Et cette année, Suzana s’occupant du marketing d’une boîte et lisant toute la littérature qu’elle peut attraper…

Lorsque j’ai recueilli la parabole biblique qui servirait de base à mon premier roman Le Miel, je me suis demandé quel écrin donner à une histoire aussi précieuse. Je n’avais jamais écrit de littérature, mais je sentais qu’il ne fallait pas barber le public avec des témoignages geignards ou des essais historiques, toujours révocables par plus historien que moi. Une «histoire de Serbes» partait d’emblée avec un handicap maximum. J’ai fini par transformer en roman ce road movie entre un père apiculteur et un fils venu dans sa province déserte le sauver malgré lui. Je l’ai dédié tout naturellement à Suzana, née sur cette terre qu’elle n’a jamais vue. Sa destinée, comme celle de mon apiculteur, démontre l’invincibilité du désir de vivre. Dans les hameaux brûlés jusqu’aux fondements, le bourdonnement des abeilles signale que la vie se poursuit malgré tout, malgré la bêtise destructrice des hommes.

« Il ne perçut que le bourdonnement des abeilles, bien étouffé, et eut l’impression qu’on avait monté un transformateur électrique derrière la cabane.

Il s’habilla, sortit. Les frondaisons se découpaient sur le fond du ciel devenu gris. Il s’approcha des ruches, d’où aucun insecte ne faisait mine de sortir. En rentrant dans la cabane pour se faire un café, il perçut comme une vibration dans le sol, suivie d’une autre, plus nette. Puis il y eut comme des bruits de tonnerre, mais sans éclairs ni nuages.

Nikola comprit à la prochaine volée. C’était bien un orage qui s’annonçait, mais un orage de fer. La Krajina vivait depuis des mois dans l’appréhension d’une attaque. La voilà qui arrivait enfin, annoncée comme il se devait par une lourde préparation d’artillerie. » (Le Miel)

Je n’aurais pas pu écrire une seule page de ce livre avec le goût amer de la soif de revanche dans la bouche. Penser à Suzana, à ses écoles et ses lectures, à son nouveau foyer, était un souverain remède contre cette amertume. Ceux qui avaient poussé hors de sa maison un être d’une telle qualité ne savaient pas de quoi ils se privaient. Comme le disait Milos Tsernianski, les migrations existent, la mort n’existe pas.

Source : Causeur

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