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Un meeting de Zemmour en 2022

Éric Zemmour : les métamorphoses d’un antilibéral (2)

Si Éric Zemmour est longtemps resté évasif quant à ses positions économiques, sa candidature l’a obligé à clarifier ses choix. Prônant une « économie de l’enracinement et de la transmission », il parle dans son programme d’« inciter fortement les consommateurs et la commande publique à favoriser les fournisseurs nationaux ». Inciter : c’est tout ? C’est un peu court… Deuxième volet de notre grande enquête sur le programme économique et social d’Éric Zemmour.
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Le meilleur moyen, quand on a fait profession d’anti-libéralisme durant des années, de se convertir aux vertus du libre marché, c’est encore en effet de le faire en ayant l’air de ne pas y toucher, en ne l’assumant pas complètement, en détournant l’attention vers autre chose. C’est là une vieille différence entre la droite libérale et la droite « nationale » : la première, assez franche et très au clair avec ses idées, promeut sans complexe et ouvertement une ligne résolument capitaliste ; la seconde hésite, louvoie, et finit par faire la même chose que l’autre mais sans l’admettre et en espérant que ça ne se voie pas trop. C’est là le fond de l’imposture « nationale-libérale » (oxymore intenable) à laquelle j’ai déjà consacré plusieurs articles dans Éléments1. Zemmour est-il tombé dans cet écueil ? On peut le craindre.

Dans le numéro de janvier de Causeur, Cyril Bennasar, fervent soutien de Zemmour, livrait sur quatre pages une défense de son candidat2 en répondant vigoureusement à diverses attaques portées contre lui. Parmi les thèmes abordés : les accusations de racisme et de misogynie, la querelle autour de Pétain, l’immigration, l’islam, le terrorisme… Pas un mot sur l’économie ! Ce silence en dit aussi long sur les zemmouriens que sur leurs détracteurs de gauche, lesquels réagissent de façon quasi-pavlovienne dès qu’il est question de sexisme ou de xénophobie mais ne sont pas dérangés outre-mesure par la composante très libérale du programme de Reconquête. Ce petit jeu à base de polémiques sociétales arrange tout le monde : cela permet à la gauche de noyer le poisson pour éviter que ne soient mis en lumière ses reniements, et cela permet à la droite de faire croire que pour elle ces questions économiques-là sont secondaires.

Le bel idéal des gens qui n’ont pas faim

Le chef de Reconquête cite fréquemment Lamartine, en qui il dit puiser une certaine inspiration. Le fait est qu’à certains égards il lui ressemble effectivement – mais pas forcément pour les raisons qu’il croit. Le 15 octobre 1849, Lamartine lançait l’avertissement suivant : « Prenez garde au matérialisme abject, au sensualisme abrutissant, au socialisme grossier, au communisme crapuleux, à toutes ces doctrines de chair et de sang, de viande et de vin, de soif et de faim, de salaire et de trafic. » Que reprochait-il aux « partageux » ? De penser avec leur estomac, de réduire la politique à une affaire de pain plutôt que de l’élever à la hauteur d’un idéal, à quelque chose de plus noble, de plus spirituel. D’autres belles consciences bourgeoises ont pu tenir des propos similaires récemment au sujet des Gilets jaunes, de leurs « fins de mois » et de leurs « frigos vides ». Aux moins bien lotis et à l’étroitesse de leurs vues politiques on oppose le bel idéal des gens qui n’ont pas faim, qui s’affranchissent d’autant plus facilement du matérialisme qu’ils ne subissent aucune contrainte d’ordre matériel. Jérôme Sainte-Marie le démontre bien lorsqu’il écrit : « Avez-vous remarqué combien les gens aisés détestent parler d’argent ? Et plus encore de l’origine de leur argent ? Ils préfèrent vous entretenir de leurs goûts, leur spiritualité, leur terroir… »3

S’en prendre à l’exigence de justice sociale, à la lutte contre les inégalités ou au besoin de solidarité nationale est un discours difficile à tenir en démocratie car profondément impopulaire. Et pourquoi tenir un langage si rude alors qu’on peut tout aussi bien parler comme Lamartine et dire qu’il faut dépasser le matérialisme, ne pas toujours parler d’argent, redonner une place prépondérante aux valeurs ? Deux façons très différentes de dire à peu près la même chose. Même Les Échos, peu suspects de socialisme, note que Zemmour « rassure, gomme, et lorsqu’il est poussé dans le diable des détails, il dit vouloir rehausser le niveau du débat »4. C’est aussi par exemple le discours que tient Marion Maréchal depuis plusieurs années. « Si les questions matérielles sont importantes dans le débat démocratique, disait-elle dans un entretien en 2019, elles peuvent être dépassées. D’autres sujets mobilisent politiquement les populations, notamment les questions d’identité, de sécurité, de transmission, de destinée commune. La vertu d’institutions telles que la nation est de dépasser les antagonismes purement matériels et sociaux pour créer un futur commun à partir d’un passé commun. »5 Notre ami Jean-Yves Le Gallou, qui a rejoint récemment l’équipe de campagne de Zemmour (on ne peut pas toujours être d’accord avec ses amis), est lui-même un adepte de cette hiérarchisation des enjeux, comme il l’exprime sans ambages dans un texte publié le 3 octobre dernier sur le site de la fondation Polémia et qui s’intitule « Présidentielles 2022 : l’économie n’est pas le destin »

Rejeter l’économisme pour évacuer la question sociale

C’est la stratégie qu’a toujours privilégié une certaine droite : attaquer l’« économisme » pour ne pas avoir à se saisir de la question de la répartition des biens, des rapports capital-travail, de l’exploitation au sens marxiste. Ne pas se saisir de ces questions permet de continuer sans rien changer, de perpétuer le système économique tel qu’il est. L’astuce, bien sûr, c’est de prétendre embarquer le capitalisme dans cette même critique, de rejeter dans un même mouvement toutes les doctrines qui font de l’économie le pivot de leur vision du monde. Renvoyant dos à dos libéralisme et socialisme, Zemmour écrit : « Ce sont les faces d’une même pièce : matérialisme, économisme, mondialisme. Et juridisme, et individualisme, et hédonisme. Leur opposition est factice. »6 L’ennui, c’est que dans les faits, ces belles paroles ont toujours servi à condamner uniquement le socialisme sans que son prétendu frère ennemi, le capitalisme, ne soit le moins du monde remis en question. Le programme de Zemmour pour l’élection présidentielle atteste de ce « deux poids deux mesures ».

Rejeter l’économisme pour évacuer la question sociale. Zemmour semble avoir sacrifié à ce travers puisque même face à Macron, qui n’est pas précisément un bolchevik, il déclare : « Le raisonnement du président Macron s’arrête à l’économie : il pense que la croissance pourrait tout résoudre, tandis que je ne veux pas occulter l’Histoire, les inconscients collectifs, bref tout ce qui fait un peuple. »7 Qui, a priori, pourrait le contredire ? Il est évident que le peuple français a une identité, une histoire, et que la France est bien davantage qu’un rapport comptable ou une fiche de salaire. On ne saurait lui donner tort sur cette nécessité d’élever le débat et d’avoir un véritable projet de civilisation, certes. Mais dans cette droite-là, balayer la question économique d’un revers de manche revient souvent à faire passer en douce les mesures les plus libérales tout en captant l’attention de l’opinion avec de grandes déclarations sur la nation ou la religion. Au peuple on parle de patrie, de valeurs, d’identité, d’immigration, en lui expliquant que tout cela est bien plus fondamental que ces mesquines histoires de pouvoir d’achat ou de niveau de vie ; aux bourgeois on assure que rien ne changera et que la machine capitaliste continuera de tourner comme avant – on ajoutera simplement quelques bannières tricolores sur le fronton des usines, rien de plus.

Zemmour prétend vouloir « récompenser le travail et le mérite », comme il l’a dit le 5 février dans son meeting de Lille. Quand on a dit ça, on n’a encore rien dit. Quelles sont les mesures qu’il préconise ? Baisse des impôts sur les sociétés, baisse des cotisations, exonération des charges, défiscalisation des heures supplémentaires, recul de l’âge de la retraite. « Travailler plus pour gagner plus » : il s’approprie, sans ironie aucune, la formule de Sarkozy. « Il faut à nos entreprises plus de respiration et donc il faut baisser les impôts et les charges et alléger la réglementation »8 déclare-t-il dans un entretien. Le candidat, qui se dit toujours « gaullo-bonapartiste »9 et se réclame de Barrès et de Péguy, ne semble pas avoir retenu, de ces deux auteurs, la féroce critique du pouvoir de l’argent et des ravages que le capitalisme fait subir aux peuples qui s’y livrent. Sous prétexte de lutte contre l’immigration, il se saisit de la question des aides sociales : si celles-ci servent de pompe aspirante pour attirer en France toute la misère du monde, autant réduire ces aides à la portion congrue, explique-t-il. Voilà qui illustre parfaitement l’expression « jeter le bébé avec l’eau du bain »… Il est en effet question dans son programme de « réduire la voilure en matière de dépenses sociales, en instaurant notamment une préférence nationale en matière d’attribution des aides sociales ». L’idée est judicieuse – mais ce qui inquiète, dans cette formulation, c’est le non-dit que sous-entend ce petit mot : notamment

Épisode 1 : Éric Zemmour : enquête sur le programme économique et social de Reconquête

Épisode 3 : Éric Zemmour : du danger de dépasser Marine Le Pen sur sa droite

1. Lire notamment David L’Épée, « Les mirages du national-libéralisme », in Éléments n° 174, octobre-novembre 2018.

2. Cyril Bennasar, « Zemmour pour les nuls », in Causeur, janvier 2022.

3. Jérôme Sainte-Marie, entretien, Front populaire n° 7, hiver 2021.

4. Cécile Cornudet, « Comment Zemmour tente de faire de l’économie un non sujet », in Les Échos, 19 octobre 2021.

5. Marion Maréchal, entretien, Causeur n° 69, juin 2019.

6. Éric Zemmour, « En un siècle, le socialisme n’a pas changé », in Le Figaro, 17 décembre 2020.

7. Éric Zemmour, entretien, Le Point, 16 septembre 2021.

8. Ibid. Il précise toutefois dans ce même entretien qu’« il faut à nos travailleurs plus d’État, plus de services publics, plus de pouvoir d’achat, et donc, pour eux aussi, moins de charges » et que cet État doit « protéger les entreprises dans la compétition mondiale ». Son libéralisme garde des traces de colbertisme mais à vouloir ménager la chèvre et le chou, on risque le grand écart…

9. Éric Zemmour, entretien, L’Incorrect, décembre 2021.

Une réponse

  1. Bonjour,
    Mais Zemmour a t’il eu vraiment besoin de se convertir au libéralisme ? A t’il été réellement un opposant au libéralisme ? Il aime pourtant à se comparer à Trump et à sa rupture face l’etablishment de Washington. Trump est-il un anti-liberal !? Faire de l’argumentaire politique en privilégiant la question identitaire, même celle-ci est capitale, pousse à l’approximation sur l’économie et les choix qu’il devrait faire s’il était aux affaires. La remarque que vous citez, de Jérôme Sainte-Marie, résume finalement assez bien les choses :  » Avez-vous remarqué combien les gens aisés détestent parler d’argent ? Et plus encore de l’origine de leur argent ? Ils préfèrent vous entretenir sur leurs goûts, leur spiritualité, leur terroir… ».
    Merci pour ces éclairages.

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