Économie : pour un retour au Moyen Âge ?

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PIERRE SAINT-SERVANT. Telle qu’elle est traitée médiatiquement et politi­quement, l’économie est réduite à des querelles tech­niques. Vous faites au contraire le choix de la ramener à la philoso­phie. Pourquoi ?

GUILLAUME TRAVERS : Jusqu’à la période moderne, l’économie n’a jamais existé comme domaine autonome. Les activités économiques étaient toujours « en­castrées » dans des relations sociales, politiques, communautaires. Le Moyen Âge nous en donne maints exemples : les foires étaient l’occa­sion de célébrations religieuses (fe­ria), les communautés de métiers or­ganisaient toute la vie urbaine, bien au-delà des seules activités produc­tives. On ne comprend rien à l’écono­mie si on ne la replace pas dans un contexte plus large.

PIERRE SAINT-SERVANT. Le Moyen Âge fait figure d’âge sombre pour les progressistes de tous poils, qu’êtes-vous allé y puiser ? Pour­quoi devrait-on y avoir recours ?

GUILLAUME TRAVERS : Le Moyen Âge offre un contre-modèle à la pensée moderne, individualiste et progressiste. C’est pourquoi il a été tellement attaqué. Par bonheur, de nombreux travaux d’historiens depuis un siècle ont permis de le réhabiliter. Dans une période de crise profonde, le Moyen Âge peut nous inspirer : il est un monde de communautés plus que d’individus, un monde enraciné, ancré dans la terre, et assez largement autarcique. Ainsi, les solutions « localistes » que l’on peut aujourd’hui envisager ont déjà existé par le passé. Le Moyen Âge est aussi un monde qui ne fait pas de l’accumulation monétaire l’alpha et l’oméga de l’existence. Il est un monde de limitation, où les excès de richesse sont consacrés à des fins plus hautes, par exemple la construction des cathédrales. Notons enfin que les structures féodales sont celles qui se sont mises en place au cours d’une autre période très troublée, à savoir la fin de l’Empire romain. Ce sont autant de raisons d’y être sensible.

PIERRE SAINT-SERVANT. Vous opposez à l’individualisme et à l’utilitarisme la notion de « commun ». Que désigne-t-elle ?

GUILLAUME TRAVERS : Au Moyen Âge, le concept de propriété privée est très largement absent. Dire que le seigneur est « propriétaire » de terres est une description très imparfaite. En vérité, il y a un enchevêtrement de droits réciproques, issus de serments passés et de la coutume. Par exemple, un seigneur ne peut pas vendre des terres sur lesquelles des paysans ont obtenu le droit de cultiver. Dans ce système, les « communs » sont tous les espaces dont l’usage n’est pas limité à une seule famille : c’est par exemple un champ où certains peuvent faire paître du bétail, d’autres ramasser des baies, d’autres du bois, etc. Le terme de « commun » est éloquent : le monde médiéval, on l’a dit, était un monde de communautés. Toute l’organisation sociale est donc subordonnée à une vision du bien de ces communautés, au bien commun. L’abandon des « communs » (notamment par le « mouvement des enclosures » en Angleterre) fut à l’inverse un moment clé dans l’essor de l’individualisme moderne.

PIERRE SAINT-SERVANT. L’écologie sera incontestablement au cœur des luttes idéologiques de demain. Le moins que l’on puisse dire est que celle qui domine le paysage médiatique est une écologie « à l’envers ». Que faut-il pour la remettre à l’endroit ?

GUILLAUME TRAVERS : L’écologie, étymologiquement, touche à ce qui est proche (oikos, « maison ») ; l’environnement, c’est d’abord ce qui nous environne. Pour remettre l’écologie à l’endroit, il faut se ré-enraciner, retrouver un rapport de co-appartenance avec la nature proche. On ne respecte jamais autant une forêt ou une rivière que quand on s’y promène chaque jour. Ce qui tue l’environnement, c’est le mouvement généralisé des biens et des personnes, qui dévaste tous les milieux encore sauvages. Mais c’est aussi une maladie de l’âme : l’homme privé de racines n’est bien nulle part, il n’a pas la sérénité nécessaire à l’immobilité, à la contemplation. Il multiplie les occasions de prendre l’avion pour tenter (en vain) de voir mieux ailleurs. Si l’homme moderne veut se « dépayser », c’est parce qu’il ne supporte pas les paysages qui l’entourent. Concrètement, il faut donc évidemment faire obstacle au libre-échange généralisé. Mais c’est aussi toute une culture qu’il faut rebâtir : retrouver des modes de vie plus sains, une plus grande sensibilité à la nature.

PIERRE SAINT-SERVANT. La préservation de ce qui fait la dignité de l’homme nous pousserait à freiner la course en avant technologique : 5G, robotisation, virtualisation de toute la vie humaine… Pourtant, cela nous ferait immédiatement décrocher dans la compétition mondiale, comment résoudre cette équation ?

GUILLAUME TRAVERS : C’est une question épineuse. Jusqu’à la période moderne, les techniques ont évolué de manière presque continue, mais dans un esprit très différent. Le progrès technique n’était pas considéré comme une fin en soi, ni comme purement instrumental : pour gagner plus d’argent, pour satisfaire des fins individuelles. L’économiste allemand Werner Sombart nous donne un exemple. Les artisans médiévaux maîtrisaient des techniques pointues. Celles-ci se transmettaient par le compagnonnage et, en les employant, un artisan perpétuait une tradition. À la période moderne, on se met à appliquer une technique « parce que ça marche », « parce que c’est moins coûteux ». Les gestes perdent leur dimension traditionnelle. Que cela nous dit-il ? Que la technique peut être évoluée et ne pas poser problème, dès lors qu’elle n’est pas une fin en soi. Cela suppose une révolution mentale. La plupart de nos contemporains sont aujourd’hui asservis à la technique, aux écrans, avec des conséquences mentales et intellectuelles désastreuses. Je ne vois malheureusement pas de « solution » simple à court terme, mais un espoir à plus long terme : aujourd’hui, une petite élite élève ses enfants loin de toute dépendance technologique trop forte. Ils seront un jour ceux qui rebâtiront notre civilisation. Je ne vois donc pas de salut global mais, pour en revenir une dernière fois au Moyen Âge, l’émergence de petites communautés qui préserveront notre héritage et joueront un jour un rôle de premier plan.

Source : Présent du 7 octobre 2020

© Photo : Jabberwocky de Terry Gilliam, (1977).

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