Des Looney Tunes à « Autant en emporte le vent » : HBO Max ou le marketing de la censure

Le 27 mai 2020, la toute nouvelle plate-forme HBO Max, propriété de Warner Media, lançait une version rénovée des célèbres Looney Tunes créés en 1929 par les animateurs Hugh Harman, Rudolf Ising, Bob Clampett et Friz Freleng. Tous quatre avaient commencé chez Disney, sur les Alice Comedies, Oswald the Lucky Rabbit, les premiers Mickey Mouse ou les Silly Symphonies.
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Au milieu des années 30, ils avaient été rejoints par Tex Avery qui allait assurer la notoriété du show et celle des Merry Melodies avec Daffy Duck et Bugs Bunny, notamment. En réaction à l’esthétique de Disney, les dessins animés de Warner Bros. ont très tôt cultivé un humour volontiers… explosif. Ils nous reviennent pour ainsi dire désarmés, du moins privés des armes à feu qu’ils faisaient pétarader à longueur d’épisodes. Le chasseur Elmer Fudd ne tient plus son éternelle carabine, le cowboy Yosemite Sam ne serre plus dans ses poings ses habituels revolvers. Ils ne se sont pas pour autant réconciliés avec leur antagoniste amateur de carottes, mais l’autocensure est passée par là.

On comprend l’intention qui a motivé ce choix. Dans un pays qui déplore chaque année près de 15 000 homicides par arme à feu et assiste à de régulières tueries de masse dans les établissements d’enseignement, il apparaît naturel que l’on regimbe à tourner en dérision des gestes si souvent tragiques.

Pour les studios, c’est aussi une manière d’affirmer une prise de conscience de leur responsabilité en matière de formation des jeunes esprits. Ils appliquent aux pétoires la jurisprudence mise en place pour le tabac à la fin du XXe siècle, celle qui avait valu à Lucky Luke de troquer sa cigarette pour un brin de paille dans la série conçue par Hanna-Barbera Productions en 1983.

Les Looney Tunes, en la matière, n’en sont d’ailleurs pas à leur coup d’essai. Dès les années 1970, alors qu’ils triomphaient dans les programmes de jeunesse, ils avaient été débarrassés de leurs scènes de suicide et des représentations de comportements dangereux faciles à imiter. Le procédé est bien connu, il participe d’une socialisation prescriptive des fictions de jeunesse. On considère que les spectateurs ont tendance à reproduire les comportements de leurs personnages préférés, et que plus ils sont jeunes, plus l’influence de ce qu’ils regardent est grande.

Une tradition américaine

L’Amérique est coutumière du phénomène. C’est déjà ce qui avait conduit, en 1954, à la mise en place du Comics Code sur la base d’un ouvrage du psychiatre Fredric Wertham : Seduction of the Innocent. La violence était déjà en cause, mais aussi l’homosexualité. On sait aujourd’hui que les résultats de Wertham étaient en partie « bidonnés » ; mais on se rappelle que sa médiatisation avait conduit à des autodafés de comics, avant d’entraîner une profonde mutation de l’industrie.

La même conviction quant aux vertus éducatives des livres, des films, des séries, des jeux, motive de nos jours les critiques incessantes sur la représentation du genre, la diversité ethnique et, d’une manière générale, l’inclusivité. En somme, on peut dire que Warner ouvre le parapluie en retravaillant ses personnages emblématiques de manière à ne pouvoir être taxé d’alimenter la vague de crimes qui endeuille la nation.

Remarquons que le problème n’est pas nouveau. Au début des années 1930, Walt Disney avait déjà édicté pour ses animateurs un code très strict régissant l’usage des armes à feu dans les courts-métrages. Les balles avaient interdiction de traverser les corps.

Un des meilleurs exemples du résultat est le dessin animé Two-Gun Mickey de Ben Sharpsteen. En volant au secours de Minnie, Mickey y affronte au pistolet Peg-Leg Pete et toute sa bande. Les balles font voler les chapeaux, percent les cactus et découpent même les rochers, mais elles ne blessent aucun des protagonistes. Celles qui atteignent le Méchant ne servent qu’à le propulser en l’air en rebondissant sur son postérieur. Le gag dédramatise la fusillade. Two-Gun Mickey est sorti le 15 décembre 1934, l’année où est entré en application le code Hays, dont un volet visait à limiter l’usage des armes à feu au cinéma. Disney faisait ainsi un pied de nez à la Production Code Administration en montrant qu’il savait parfaitement s’autoréguler sans elle.

De fait, en 1930, dans Pioneer Days de Burt Gillett, on assistait déjà à l’attaque d’une caravane par des Indiens, sans que les coups échangés fassent la moindre victime. Les flèches piquaient bien quelques paires de fesses ; mais au moment, par exemple, où Mickey s’apprêtait à tirer sur un peau rouge pour libérer Minnie du poteau de torture, il n’avait plus qu’un fusil à bouchon. Le comique des cartoons était évidemment un moyen très sûr de désamorcer la violence et de contourner les injonctions de la censure. À la différence de Disney, toujours très sage, Tex Avery en a usé sans retenue.

Une édulcoration très ciblée

Ses héritiers ne rompent pas avec la tradition. Robert Ito le soulignait, le 29 mai, dans un article du New York Times. Des titres comme Dynamite Dance ou TNT Trouble annoncent la couleur. Tous deux très courts, environ 90 secondes, ils ont été diffusés sur YouTube à titre promotionnel. Ils sont un peu la vitrine de l’ensemble.

Le premier, Dynamite Dance, en souligne la principale singularité en s’ouvrant sur un Elmer Fudd qui a remplacé son fusil par une faux. Il entame avec Bugs Bunny une poursuite effrénée sur l’air de la Danse des heures de Poncielli.

Clin d’œil évident aux Silly Symphonies, le choix de cet accompagnement classique rappelle les rivalités du passé entre Warner Bros. et Disney. Autant dire que, pour HBO Max, il s’agit bien de les perpétuer en faisant concurrence à Disney+. La chorégraphie des personnages est rythmée de bout en bout par la détonation des bâtons de dynamite que le lapin sème autour de l’ancien chasseur. Bugs Bunny pose ici en revanchard, face à un Elmer qui, en dépit de l’outil agricole qu’il perd d’ailleurs très vite, n’est plus qu’un Nemrod impuissant, condamné à subir les farces de son ancienne proie. La faux n’est pas là par hasard. Elle fait un instant d’Elmer ce qu’on ne veut plus qu’il soit : un double de la Faucheuse, un pousse-au-crime. Elle est avant tout symbolique.

On touche là les limites de la stratégie prophylactique. Elle se borne, en définitive, à une question d’affichage. Les amateurs des vieux Looney Tunes peuvent être rassurés : la nouvelle série, supervisée par Pete Browngardt, est tout aussi trépidante que l’ancienne. Elle fait même une plus large part aux interactions brutales entre les personnages que les épisodes de Wabbit : A Looney Tunes Production, diffusés à partir de 2015 sur Cartoon Network et Boomerang. Les coups pleuvent à foison, le TNT est à la fête.

Yosemite Sam se jette sur Bugs Bunny avec une tronçonneuse dans Pest Coaster, avec une faucille et un marteau dans Siberian Sam. Dans Pool Bunny, le lapin traite Elmer avec des raffinements de cruauté, en l’amenant à marcher sur des clous avant de lui glisser des citrons sous les pieds. Grilled Rabbit met en scène un interrogatoire policier pour le moins musclé. La suppression des armes à feu ne s’inscrit donc pas dans un cadre global de scrupules éducatifs : elle répond à une question de société.

Le marketing de l’autocensure

La communication autour de ce parti-pris relève quant à elle du marketing. Elle ne porterait pas à conséquence si elle ne revenait pas à pointer du doigt une forme d’inconscience, voire d’irresponsabilité des créateurs originaux dans la conception des personnages ainsi recyclés. Elle revient à faire des icônes culturelles que sont Elmer Fudd ou Yosemite Sam, et avec eux de Bugs Bunny, les boucs émissaires des maux de la société américaine.

Les jeunes Européens ne rient pas moins que les petits Américains à leurs mésaventures, et ne connaissent pas pour autant les fusillades dans les collèges et les lycées. La cause est de toute évidence ailleurs. Si les équipes de création n’en étaient pas elles-mêmes convaincues, d’ailleurs, il y a fort à parier qu’elles pousseraient plus loin l’édulcoration.

Le renoncement aux armes à feu est avant tout un argument promotionnel. Il s’agit, pour HBO Max, à son lancement, de s’imposer comme une plate-forme socialement responsable. On l’oublie trop souvent, mais l’Amérique puritaine adore interdire. En évinçant revolvers et carabines d’un programme de jeunesse, la filiale de Warner Media est sûre de s’attirer la sympathie du public progressiste.

En annonçant le 10 juin qu’elle retirait Gone With the Wind de son catalogue, HBO Max est en tout cas venu confirmer son intention de coller à l’actualité de l’opinion contestataire. La décision répondait à une tribune de l’acteur John Ridley, parue deux jours plus tôt dans le Los Angeles Times, sous le titre : « Hé, HBO, Autant en emporte le vent romance les horreurs de l’esclavage. Retirez-le pour l’instant de votre plate-forme ! »

L’appel résonnait avec une intensité particulière dans le climat de tension provoqué par la mort récente d’un Afro-Américain – George Floyd – lors de son arrestation. Le porte-parole de la firme a précisé que la suspension était temporaire et que le chef-d’œuvre de David O. Selznick reviendrait, accompagné d’un avertissement et d’une condamnation des représentations qu’il véhicule. Mais aucune date n’a été fixée, et l’on imagine combien il sera délicat de reprogrammer le film après l’avoir ouvertement taxé de racisme. La récente opposition de Warner à sa projection au Grand Rex de Paris n’invite pas à l’optimisme en la matière. Tout invite à penser que le géant des médias s’achète à bon compte une vertu sur le dos du patrimoine qu’il exploite.

Dans ces deux affaires, la démarche commerciale du dernier arrivé sur le marché des plates-formes de streaming indique une inquiétante tendance de l’industrie du divertissement à traiter la pop culture en souffre-douleur de la mauvaise conscience américaine.

Christian Chelebourg
Professeur de Littérature française et Littérature de jeunesse,
Université de Lorraine

Source : The Conversation

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