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Le magazine des idées
Patrice Jean

Des lettres mortes aux lettres vivantes de la littérature (4/4)

De François Rabelais à Patrice Jean, l’humour est le grand souffle de l’art romanesque, qui l’empêche de mourir. Introduisant une distance avec soi-même, il préserve contre le conformisme et les certitudes idéologiques. Une série de Sylvie Paillat, docteur en philosophie, auteur de la Métaphysique du rire (L’Harmattan, 2014).
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Comment la littérature peut-elle tout à la fois représenter le kitsch, les contradictions, les thèses et les antithèses de son époque, l’endroit et l’envers du décor, multiplier tous les points de vue ? Quelle est « cette sagesse du roman1 » qui n’est pas philosophique, c’est-à-dire théorique selon Kundera, et qui initie pourtant son auteur et le lecteur à l’esprit critique, celui qui consiste en ce pouvoir d’intégration des oppositions et des contradictions, des identifications et des rejets, tout en les dépassant et en leur donnant un sens, du moins un dénouement ?

L’écho du rire de Dieu

Concernant la littérature et le roman en particulier, Kundera écrit qu’il « est né non pas de l’esprit théorique mais de l’esprit d’humour2 » et qu’il serait l’écho du rire de Dieu : « Il y a un proverbe juif admirable : ‘‘L’homme pense, Dieu rit.’’ Par cette sentence, j’aime imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c’est ainsi que l’idée du premier grand roman européen est née. Il me plaît de penser que l’art du roman est venu au monde comme l’écho du rire de Dieu. Mais pourquoi Dieu rit-il en regardant l’homme qui pense ? Parce que l’homme pense et la vérité lui échappe. Parce que plus les hommes pensent, plus la pensée de l’un s’éloigne de la pensée de l’autre. Enfin, parce que l’homme n’est jamais ce qu’il pense être. C’est à l’aube des Temps modernes que cette situation fondamentale de l’homme, sorti du Moyen Âge, se révèle : Don Quichotte pense, Sancho pense, et non seulement la vérité du monde mais la vérité de leur propre moi se dérobe à eux. Les premiers romanciers européens ont vu et saisi cette nouvelle situation de l’homme, et ils ont fondé sur elle l’art nouveau, l’art du roman.3 »

L’humour, ce trait d’esprit qui consiste avec recul et détachement à dégager les aspects plaisants, fussent-ils parfois tragiques quand celui-ci devient noir, et insolites de la réalité et de nous-mêmes, permet de cultiver le doute et permet de ne rien prendre « au pied de la lettre » afin que les racines de la littérature ne se figent pas ; auquel cas, on retombe dans les lettres mortes d’une littérature stéréotypée, engagée, dogmatique, kitsch. L’humour comme essence décalée prend donc racine dans les objections qu’on s’adresse d’abord à soi-même dès lors qu’on risque de s’enfermer dans des certitudes.

Le rire de Rabelais

L’humour est dans le roman ce grain de sel qui permet d’introduire de l’altérité par le questionnement et de multiplier les points de vue. Il peut aussi déstabiliser les rouages de la fiction romanesque qui seraient trop bien fixés. En tant que style littéraire critique, il introduit ce décalage subtil et constant qui permet à la fois d’y être et pourtant de savoir qu’on n’y est pas tout à fait, de ne plus tout à fait adhérer à la situation ou bien à des théories ou bien à soi-même, de ne plus se prendre trop au sérieux, de ne pas tomber dans ce que Rabelais craignait le plus au monde, les agélastes4. Car, selon Kundera, les agélastes sont les ennemis de la littérature romanesque. Dans Les testaments trahis, il écrit : « Les agélastes, la non-pensée des idées reçues, le kitsch, c’est le seul et même ennemi […]5 » Ils sont nombreux, aujourd’hui comme hier, ceux qui nous assènent leur savoir universitaire, leur certitude idéologique, leur conformisme social que la littérature romanesque intègre au lieu de rejeter. Tous les ingrédients sont ainsi présents pour composer un récit fictif parfois plus vivant en ses lettres humoristiques que la banalité de certaines situations réelles.

Pour ce qui est d’hier, on peut à juste titre se référer à la satire rabelaisienne, à la fois humoristique et comique. Rabelais est le premier pourfendeur des certitudes et conformismes de son époque, notamment ceux des pédants scolastiques et des agélastes en tout genre. Il les met en scène à plusieurs reprises, notamment dans ce fameux passage du Tiers Livre que cite du reste Milan Kundera, où Panurge est tourmenté par la question de savoir s’il doit se marier ou non. Pour le courant humaniste naissant, la question n’est pas anodine. D’une part, Rabelais montre que le mariage devrait être une décision personnelle et non celle de la famille, des autorités sociales, intellectuelles ou cléricales. D’autre part, il met en évidence l’inutilité d’un savoir érudit concernant la question de Panurge qui relève du bon sens. Il écorne au passage la sotte pédanterie livresque des médecins, des voyants (en compagnie de Pantagruel et d’Epistémon, Panurge chemine pendant trois jours pour aller trouver la sibylle de Panzoust), des professeurs, des poètes, des philosophes, qui, au lieu de réfléchir, citent à leur tour Hippocrate, Aristote, Homère, Héraclite, Platon. Kundera conclut ainsi cet épisode qui relève du plus haut comique : « Mais après toutes ces énormes recherches érudites qui occupent tout le livre, Panurge ignore toujours s’il doit ou non se marier. Nous, lecteurs, nous ne le savons pas non plus mais, en revanche, nous avons exploré sous tous les angles possibles la situation aussi comique qu’élémentaire de celui qui ne sait pas s’il doit ou non se marier.6 »

Rabelais n’épargne pas non plus les agélastes scolastiques. Il préconise au contraire une science et une sagesse joyeuses. Il ne faut pourtant pas y voir de la pure dérision et l’apologie de l’ignorance mais plutôt une remise en cause de l’éducation scolastique et d’un discours creux visant à faire de l’effet. Rabelais revient sur la signification du terme apprendre. Il s’agit précisément d’apprendre une certaine conscience critique individuelle qui vise à se distancier de soi-même mais aussi de toute autorité tenant lieu d’argument d’autorité incontournable. Cette attitude critique s’exprime dans la critique moqueuse des théologiens et scolastiques de son époque auxquels Rabelais reproche un apprentissage rhétorique mécanique et répétitif, souvent pédant en visant les gens de la Sorbonne qui se prennent trop au sérieux. L’exemple de maître Janotus de Bragmardo, représentant de la Sorbonne envoyé auprès de Gargantua pour récupérer les cloches de Notre-Dame que ce dernier a volées, illustre la parodie rabelaisienne à l’œuvre pour dénigrer ce pédantisme rhétorique. Ainsi vante-t-il « la substantifique qualité de la complexion élémentaire qui est intronifiquée en la terrestréité de leur nature quidditative7 ». La raillerie rabelaisienne montre donc la nécessité du rire comme distanciation d’avec soi-même et marque de sagesse, quelle que soit l’éminence à laquelle on appartient. La sagesse n’est donc pas du côté de l’érudition mais dans l’usage de la raison et précisément du jugement dont le roman est, par l’humour et le rire mais également la sensibilité, porteur.

La chute d’un homme

Le deuxième exemple, L’homme surnuméraire de Patrice Jean, relève de la littérature contemporaine. Roman satirique à l’humour caustique, il nous montre non seulement la place de ce dernier dans la littérature mais également l’invention d’une nouvelle forme de roman qui intègre en son sein un autre roman lui servant de critique à un double niveau. D’une part dans ce premier roman, L’homme surnuméraire, on découvre les artifices de notre société à travers la famille Le Chenadec. Si Claire et les enfants représentent les idéologies dominantes, la conformité prétentieuse et tocarde de notre société progressiste où le « vivre ensemble », le tourisme bobo comme désœuvrement et vacance absolus et les études standardisés sont devenus un impératif catégorique du bonheur, Serge Le Chenadec représente l’homme en trop, décalé, passéiste, qui ose acheter des tickets pour aller voir le cirque Zavatta avec sa famille à La Baule : « Or, il s’aperçut les jours suivants, que Kilian ne cessait de railler ‘‘les numéros pourris des clowns’’ et de s’indigner des conditions de vie des animaux, soumis à une torture permanente dans le but d’amuser les mômes.8 »

Serge Le Chenadec incarne l’existence dérisoire d’une vie sans transcendance, ni recours à un quelconque engagement politique ou social. Mais, à la différence d’Antoine Roquentin9 qui finalement intellectualise la souffrance d’une existence absurde, désespérée et par conséquent se joue une comédie philosophique existentielle pour occuper son ennui, Serge Le Chenadec la vit, jusqu’à sa chute : « Serge rêvait de déserter la scène quand bien même cette mutinerie équivalait à n’être plus rien. N’être plus rien quand on est un moins que rien, c’est une authentique promotion.10 » Sous le poids d’une société matricielle, féminisée et infantilisée que véhiculent les idéologies « droits-de-l’hommiste », c’est par conséquent la dévalorisation ontologique et sociale du masculin à laquelle on assiste à travers le personnage de Serge Le Chenadec.

Mise en abyme de la bêtise

D’autre part, dans la construction du roman, on découvre un deuxième niveau critique. En effet, L’homme surnuméraire, écrit par un certain Patrice Horlaville, est un roman dans le deuxième roman, une sorte de mise en abyme où le lecteur découvre « la littérature universitaire critique », littérature thématique, théorique et politisée dont notamment L’homme surnuméraire sera l’objet à travers le personnage de l’universitaire Alexandre Corvec11 : « Car, si Sartre ou Camus en savaient autant et plus que cet Horlaville sur la contingence de la condition humaine, ils ne raillaient pas, comme vous devez le savoir, l’engagement politique ni le sens de la solidarité […] On peut donc dire que L’homme surnuméraire représente une double régression : régression à un stade dépassé de la thématique romanesque (le non-sens) et régression à un stade réactionnaire de la fonction romanesque (la raillerie de l’engagement). Ce n’est pas, selon moi, l’homme qui est surnuméraire, mais le roman de Patrice Horlaville. (Hilarité de l’amphithéâtre).12 »

Cette deuxième histoire qui enclot la première permet donc à Patrice Jean de mettre en perspective une véritable observation et réflexion critiques, critique sociale, critique du kitsch contemporain, critique de la littérature universitaire, critique surtout de la prégnance idéologique comme imposture, y compris dans le milieu de l’édition à travers un chapitre consacré à « la littérature humaniste13 ». Pris dans cet étau idéologique, le « rewriter », incarné dans le roman par le personnage de Clément et employé par les éditions Gilbert Langlois, est lui-même conduit à censurer les œuvres anciennes, non en les interdisant mais en proposant de réécrire certains passages à l’aune de la bien-pensance. Ne sont-ce pas là les prémices de la future « littérature humaniste » finalement déjà en germe, si l’on s’en tient à la récente polémique médiatique autour du titre de l’œuvre d’Agatha Christie, Dix petits nègres, rebaptisé Et ils étaient dix ?

Le roman ne peut pas mourir

On peut ainsi conclure que si les lettres mortes de la littérature, en surproduction de nos jours, se ramassent à la pelle, toutes ne sont pourtant ni mortes, ni à jeter. Le roman de Patrice Jean en témoigne : « La littérature est cet art qui unit l’être et le connaître, par l’humour, par l’émotion, par la sensibilité.14 » Elle l’est d’autant plus que là où beaucoup annoncent sa fin, du moins celle du roman, preuve est encore faite du contraire. En effet, Patrice Jean intègre dans son roman ce qui pourrait aujourd’hui signer la fin de la littérature, à savoir cette littérature idéologique dite humaniste. Le rôle de la littérature, du romancier, de l’écrivain, n’est-il pas justement d’observer ce qui est, notamment ce qui devient symptomatique, de le retranscrire par les mots, quel que soit le genre littéraire choisi, et par là-même, de transformer ce qui pourrait rester lettre morte en une dynamique littéraire créatrice de lettres vivantes ? Muray écrit ainsi : « Le roman ne peut pas mourir : sa propre mort est intégrable à lui-même. Le roman n’est jamais renouvelé par la littérature, mais par la réalité qu’il sait romanesquement démantibuler.15 »

Mais si cette réalité venait à disparaître, notamment sous les effets d’une idéologisation généralisée dont la philosophie n’est pas épargnée, si, de surcroît, pour reprendre les termes de Jean Baudrillard dans Simulacre et simulation, la carte venait à précéder le territoire, alors que deviendrait la littérature romanesque ? Lettres virtuelles composées à partir de la simulation du réel ou bien définitivement lettres mortes ?

© Photo : Benjamin de Diesbach – Patrice Jean

1. M. Kundera, « Discours de Jérusalem ».
2. Ibid.
3. M. Kundera, « Discours de Jérusalem », ibid.
4. Le terme « agélaste » est une invention de François Rabelais que l’on retrouve notamment dans le Quart Livre . Il signifie celui qui ne rit pas, celui qui ne sait pas rire, celui qui n’a pas le sens de l’humour. Il peut donc particulièrement désigner ces snobs dont la prétention intellectuelle n’a d’égale que le discours sophistique filandreux qu’ils entretiennent.
5. M. Kundera, Les testaments trahis, Paris, Gallimard, 1993, pp. 174 et 198.
6. M. Kundera, « Le rire de Dieu » in « Discours de Jérusalem », ibid.
7. F. Rabelais,  Gargantua, Paris-Genève, Slatkine, 1995, p. 83.
8. Patrice Jean, L’homme surnuméraire, ibid., p. 11.
9 J.-P. Sartre, La nausée, Paris, Gallimard, 1938.
10. P. Jean., ibid., pp. 149-150.
11. On relèvera au passage que l’amalgame entre Camus et Sartre à propos de l’engagement est un stéréotype que le milieu universitaire a souvent  relayé et entretenu.
12. Ibid., pp. 111-112.
13. Ibid., p. 197 à 253. Cette littérature humaniste n’a rien à voir avec le courant humaniste propre à la Renaissance. Il s’agit, pour reprendre en ses termes les propos du rewriter Clément, « d’une collection prétendument humaniste (comme si l’humanisme se fût réduit à un bréviaire de boy-scouts). p. 244.
14. Ibid., p. 346.
15. P. Muray, Désaccord parfait, Ibid., p. 45.

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