Rechercher
Filtres
Le magazine des idées
Croisade

Des croisés selon Zemmour à la croisade contre Zemmour

L’histoire académique se pense de plus en plus comme une discipline scientifique à part entière, propriété exclusive d’un corps de chercheurs très sourcilleux sur leur quant-à-soi. Défense d’y toucher ! Les historiens professionnels s’en tiendraient aux seuls faits, alors qu’Éric Zemmour les interpréterait et les instrumentaliserait. La belle fable !
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur print

Le lecteur de bonne foi, doté d’une assez bonne connaissance de l’histoire et de l’historiographie des croisades, reconnaîtra sans difficulté le bien-fondé – à certaines réserves près – des mises au point faites par de jeunes universitaires sur le blog (souvent très stimulant, du reste) « Actuel Moyen Âge » (et reprises avec quelques modifications sur Slate), à propos du chapitre qu’Éric Zemmour consacre à la première croisade dans Destin français. Notons incidemment que Slate a escamoté au passage l’usage de l’horrible écriture dite inclusive par ces « historien.ne.s », formule à peine corrigée en « historiennes et historiens » : relevons simplement que l’on peut être médiéviste et dénué de sens esthétique, insensible au sentiment de la langue ; c’est triste mais c’est ainsi.

Eric Zemmour et les croisades : fact-checking

Dans son livre, Zemmour commet onze fautes et approximations (en un seul chapitre)

Plus sérieusement, précision et exactitude sont toujours les bienvenues, et il n’y a jamais à regretter que l’on puisse relever ainsi les erreurs que peut contenir un ouvrage, en l’occurrence le dernier livre d’Éric Zemmour. Au demeurant, nul besoin d’un doctorat pour les corriger. Au rang des erreurs pénibles et récurrentes mais simples à contrer figure cette méconnaissance des programmes enseignés, sur laquelle repose l’antienne du « Ce que nos enfants n’apprennent plus » (ici, Urbain II), chère à Dimitri Casali, que les auteurs, après d’autres, démontent assez facilement au début de leur article.

« Fact-checkons » les « fact-checkers »

Suivent des rectifications sur la Paix de Dieu, sur Pierre L’Ermite, auxquelles il n’y a rien à redire… D’autres remarques semblent moins pertinentes, et il arrive même que les auteurs de ce « fact-checking » (au passage, on aurait préféré « vérification des faits » ou « mise au point factuelle » plutôt que cet anglicisme à la mode qui n’apporte rien) commettent eux-mêmes des approximations. Tant qu’à jouer à ce jeu-là, « fact-checkons » donc rapidement les « fact-checkers ».

Par exemple, au sujet de l’héritage grec de l’Europe, il semblerait que la thèse de Sylvain Gouguenheim, telle qu’elle est évoquée ici pour être rejetée d’un revers de main, n’ait pas été vraiment comprise par les auteurs du blog. L’auteur d’Aristote au Mont-Saint-Michel n’a jamais nié l’existence d’une transmission de la culture grecque au sein du monde musulman, mais il a critiqué le « parti pris idéologique » et « l’image biaisée d’une chrétienté à la traîne d’un « Islam des Lumières », auquel elle devrait son essor, grâce à la transmission d’un savoir grec dont l’époque médiévale aurait perdu les clés (1) ». Gouguenheim a ainsi réévalué et relativisé le canal islamique de cette transmission, insistant sur le rôle des chrétiens d’Orient (à distinguer du « monde musulman » dans lequel ils vivaient) et sur celui de Byzance (2). « Cette culture grecque », proclame le blog, « a également été reçue par le monde musulman » : or c’est justement la nature de cette réception qui était au cœur du livre de Gouguenheim, insistant sur la spécificité de l’appropriation de l’apport grec (philosophique notamment) par les lettrés européens, de leur quête active de la tradition grecque, en laquelle ils voyaient une racine essentielle de leur civilisation, attitude sans équivalent dans le monde musulman.

Enfin, les auteurs affirment contre Zemmour que « c’est bien d’Occident qu’est venu un discours de la croisade appliqué au monde contemporain », en s’appuyant notamment sur les discours de Bush après les attentats de 2001, en oubliant que le mot « croisade » n’y était guère qu’une formule imagée, certes connotée mais qu’il ne faudrait toutefois pas plus surinterpréter que le titre des mémoires de guerre d’Eisenhower, Croisade en Europe ; autrement plus vive et directe était la référence aux croisades historiques quand, dès 1998 au moins, Al-Qaida avait désigné comme cible de son Jihad « les juifs et les croisés ». Passons, car là n’est même pas l’essentiel.

Le rôle social de l’historien

Au-delà de ces réserves en effet, il se trouve surtout que ces historiens fougueux se trompent (naïvement ou pas) en cherchant à opposer au récit de Zemmour un discours scientifique – ou d’apparence scientifique : nonobstant les compétences réelles de ses auteurs et leur indéniable qualification à parler en connaissance de cause des États latins d’Orient, ce billet est clairement sous-tendu par une intention idéologique de disqualification de la parole politique adverse. Il y a là un mélange des genres, guère éloigné au fond de celui que l’on reproche aux essais de Zemmour. Or ce dernier ne prétend pas faire œuvre d’historien. D’ailleurs l’article le reconnaît dès l’introduction, tout en lui reprochant plus loin de « juger du bien-fondé » des croisades, ce que devrait – en effet – se refuser à faire un historien – ce que n’est pas Zemmour ; on ne cerne plus très bien dès lors le périmètre de la déontologie… Certes le polémiste s’arroge le droit d’avoir un regard sur l’Histoire, et d’en tirer un récit qui se veut édifiant. Le récit édifiant sur le passé (l’historia magistra vitae de Cicéron, la formule récurrente des « leçons de l’histoire », le rôle civique de l’histoire enseignée selon Seignobos, etc.), c’est d’ailleurs ce qui fut le cœur de la discipline historique elle-même pendant longtemps, ce qui a certes tendu à l’être de moins en moins à mesure qu’elle a gagné en scientificité, mais ce qu’elle reste néanmoins de façon plus ou moins assumée, par exemple quand un Patrick Boucheron, transfiguré en moraliste depuis son élection au Collège de France, rédige les pages d’introduction de son Histoire mondiale de la France.

Ingrid Riocreux a déjà écrit bien des analyses pertinentes sur les équivoques, pour ne pas dire l’hypocrisie, d’un « fact-checking » qui cherche trop souvent à parer d’autorité et de neutralité un discours orienté (3). Une telle mauvaise foi saute aux yeux quand certains universitaires prennent part à un débat politique face à des interlocuteurs de nature différente : « Mon discours est scientifique donc neutre et objectif, et je peux me permettre de réfuter d’en haut le vôtre qui lui n’est qu’une opinion » : on en trouvera mille transpositions, par exemple dans les débats de 28 Minutes sur Arte, autour de la question migratoire en particulier. Alors qu’on n’admettrait pas qu’un policier garde son uniforme pour faire l’objet d’un traitement particulier en dehors de son service, on ne compte plus les intellectuels qui, dans le théâtre à l’italienne du débat public, prétendent par leurs diplômes et leurs titres académiques accéder à des loges surplombant le parterre de la citoyenneté ordinaire, où resteraient leurs adversaires, oubliant trop souvent qu’en démocratie, la « « compétence » à participer à la vie publique n’a pas d’autre source que le fait d’être citoyen (4) ». Mais, comme l’écrit justement André Perrin, « on ne discute pas avec des manants qui ne sont pas du même monde que nous ! » (5)

Une controverse qui n’a rien d’académique

Il faut également remarquer une certaine mesquinerie, qui consiste à vouloir ignorer (ou à feindre d’ignorer) les grands enjeux d’un discours en se focalisant sur des approximations relativement marginales ou accessoires. Prétendant éluder les aspects politiques du propos de Zemmour, nos historiens reconnaissent ainsi laisser à « d’autres » le soin de les « disséquer », conscients néanmoins de participer depuis leur poste aux tirs croisés d’une controverse qui n’a rien d’académique.

À cette attitude anguilliforme un peu pénible, alliant l’arrogance du sachant à la fausse neutralité du paléographe spécialisé, on peut préférer (mutatis mutandis, évidemment : les uns et les autres ne sont en rien comparables) la position d’un Lucien Febvre lisant Spengler, ou d’un Raymond Aron préfaçant Toynbee : conscients des erreurs factuelles forcément, presque inévitablement, commises par les auteurs de trop ambitieuses synthèses métahistoriques, ces penseurs impeccables qu’étaient Febvre ou Aron reconnaissaient du même mouvement l’intérêt de leurs questionnements et de leurs perspectives, la légitimité de leur démarche, leur apport à la réflexion. Se démarquant de « la communauté des historiens professionnels », Raymond Aron estimait ainsi, dans sa défense de Toynbee, s’intéresser « plus qu’eux à la réflexion sur la pensée historique, aux tentatives d’interprétation globale du passé humain (6). » Toutes proportions gardées, conservons cette idée, en sachant placer chaque débat sur le terrain qui convient.

(1) Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel, 2008, p. 9.

(2) Sur les liens culturels entre Byzance et l’Europe romane, voir aussi Sylvain Gouguenheim, La gloire des Grecs, Cerf, 2017.

(3) Ingrid Riocreux, La langue des médias. Destruction du langage et fabrication du consentement, L’Artilleur, 2016. Lire aussi « Les dessous des médias », entretien paru dans Éléments n°165.

(4) Alain de Benoist, « La société illibérale et ses ennemis. Comment le libéralisme a confisqué la démocratie », Éléments n°174.

(5) « À l’école du lynchage médiatique », entretien avec André Perrin (auteur de Scènes de la vie intellectuelle en France, L’Artilleur, 2016), Éléments n°167.

(6) Raymond Aron, Préface à Arnold Toynbee, L’histoire (A Study of history), 1978.

Une réponse

  1. Bonjour !

    D’abord, désolé car je ne vois votre article que maintenant – je ne peux blâmer que la quantité de trucs sur internet car pourtant j’avais essayé de suivre ce qui s’était écrit autour de notre article…

    Ensuite, merci, car c’est une critique, mais polie, calme, et vous avez lu l’article, ce qui change de pas mal des critiques qu’on a reçues, et honnêtement, ça fait du bien.

    Je passe sur l’écriture inclusive : on n’est pas d’accord, ce n’est pas très grave je pense.

    Je passe un peu moins vite sur les croisades utilisées par les Occidentaux : de fait, grâce aux échanges sur twitter notamment, on avait modifié et modéré notre paragraphe sur le sujet, qui était maladroit. Cela dit je pense qu’on ne peut pas faire deux poids deux mesures : quand Bush parle de croisade, il pense bien à la croisade, et aux croisades, autant que quand Al-Qaeda, les frères musulmans ou Daesh utilisent le terme. Et, avant Bush, il y a Gouraud et les colonisateurs… tout ce qu’on voulait dire c’est que le monde musulman (confondu avec E. Zemmour avec l’islamisme radical mais c’est une autre histoire) n’avait pas le monopole de l’utilisation du terme à des fins propagandistes.

    Un peu plus embêtante est votre critique de notre lecture des travaux (si on peut les appeler ainsi) de S. Gouguenheim. Vous le citez avec suffisamment de précision pour savoir que son travail a été entièrement démoli par des historiens autrement plus calés que lui sur le sujet, qui ont en outre montré ses graves erreurs méthodologiques, touchant parfois à l’invention de sources. Le tout avec une énorme hypocrisie (puisqu’aucun historien n’avait jamais dit que seuls les musulmans auraient transmis le legs grec, l’importance des auteurs maronites, nestoriens ou juifs étant connue depuis très longtemps) et à des fins entièrement politiques, pour le coup. Le pire étant peut-être en l’occurrence que E. Zemmour ne le cite même pas, se contentant de reprendre une théorie entièrement invalidée sur le mode de l’évidence.

    Le reste est plus intéressant. S’il y a bien en effet, on ne s’en cache pas, une « intention idéologique » derrière l’article, elle n’est pas là où vous la voyez : le but est moins de discréditer les propos de Zemmour que de rappeler que, si l’histoire appartient à tout le monde, on ne peut pas pour autant s’improviser historien. C’est un métier qui s’apprend, au prix de longues années de travail et basées sur des compétences réelles et, oui, scientifiques. Certes me direz-vous, Zemmour ne prétend pas être historien. Ok. Mais c’est moins net que ça ! D’abord parce que dans son introduction il dit bien qu’il va écrire contre les historiens « officiels » qui auraient imposé « leur vision » de l’histoire de France. Ensuite parce que, plus grave, il est reçu comme un historien : je vous renvoie à ce très bon article de Titou Lecoq sur slate, où elle analysait les commentaires sur Amazon du livre de Zemmour, et tout le monde salue un historien génial, pédagogue, intelligent, qu’on devrait enseigner dans les écoles, etc… Donc là clairement c’est Zemmour qui joue un double jeu, en ne se posant jamais comme historien mais en étant reçu comme tel (sur les plateaux télé y compris). Or ce double jeu est dangereux car il brouille les frontières entre qui est historien et qui ne l’est pas. Donc entre ce qui est histoire et ce qui ne l’est pas : l’histoire ce sont avant tout des faits basés sur des sources, et ensuite seulement des interprétations. Ce brouillement n’est pas propre à l’histoire, cf L. Deutsch le « linguiste » ou le livre « de sociologie » de G. Davet et F. Lhomme. Personnellement je pense qu’il y là quelque chose de très dangereux, dans cette mise au même niveau de toutes les paroles. Résultat : quand on parle de faits, comme un médecin qui parlerait de symptômes cliniques, on nous renvoie à de l’idéologie, de l’interprétation, de la politique.

    Alors oui c’est vrai qu’on a voulu ignorer les aspects politiques du livre de Zemmour : c’est un peu lâche (vous dites joliment « anguilliforme »), je vous l’accorde entièrement. Honnêtement on pensait que d’autres, plus autorisés et plus mûrs que nous (de plu gros poissons, pour rester en milieu marin), le feraient. Ca n’a pas été le cas, ou trop peu. Mais reste que la « controverse » est bel et bien académique : Zemmour écrit des erreurs, des contre-vérités qui ne correspondent pas aux sources de l’époque. Ca c’est une affirmation entièrement scientifique, qui n’a rien en elle-même de politique. Je vous rappelle, comme on l’a rappelé à des gens beaucoup plus agressifs, qu’on avait fait le même travail de « mise au point factuelle » quand un Stephen Rostain (pourtant plus à gauche que Zemmour !) dit des bêtises sur le Moyen Âge dans son livre sur l’Amérique précolombienne. Sauf que là curieusement personne ne nous accuse d’être idéologiquement biaisé… Et je ne pense pas que ces approximations (ces erreurs, plutôt, désolé d’insister sur ce terme) soient « relativement marginales ou accessoires » : je pense qu’au contraire c’est central dans sa pensée, toute sa vision de l’histoire, donc de la société contemporaine, reposant sur ce genre de trucs (« l’islam déferle sur l’Europe au XIe siècle mais les croisades le stoppent » : trois erreurs, une même vision historique). Par contre je reconnais sans aucun problème que quand on compare ses erreurs sur le Moyen Âge et ses récentes prises de position sur Pétain, je quitte volontiers l’arène et laisse mes collègues contemporanéiste s’en occuper, car c’est nettement plus grave.

    Dernier point (désolé, c’est trop long…), sur la fin de votre 2ème §, qui est vraiment très intéressante. Je vous cite : « on ne compte plus les intellectuels qui, dans le théâtre à l’italienne du débat public, prétendent par leurs diplômes et leurs titres académiques accéder à des loges surplombant le parterre de la citoyenneté ordinaire, où resteraient leurs adversaires ». Je vois bien évidemment à qui vous pensez. Mais c’est une accusation problématique quand même. Ne serait-ce parce que Zemmour fonde son propos sur la même, ou presque : les historiens (gauchistes évidemment) verrouilleraient l’accès aux médias et imposeraient leur vision de l’histoire. Or en l’occurrence personne ne nous a invité sur un plateau télé, ni à la radio, ni nulle part en fait : combien de fois a-t-on entendu Zemmour ces deux derniers mois… ? Je suis à 100% pour un débat public vraiment égalitaire, et quand on parle de débat je ne considère pas que mes diplômes me donnent une autorité supérieure à celle de n’importe qui. Mais ce ne sont pas les intellectuels qui occupent les loges de ce théâtre public : on même du mal à rentrer dans la salle…

    Encore une fois, merci pour votre critique intelligente et stimulante, et désolé pour cette réponse à la fois bien trop tardive et bien trop longue. Bien à vous, Florian Besson, pour Actuel Moyen Âge.

    Florian Besson

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

S’abonner à la newsletter