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David L’Épée présente le nouveau numéro d’Éléments

David L’Épée présente le nouveau numéro d’Éléments

La géopolitique des séries, le duel Chine-USA, la guerre en Ukraine, l’avenir de la gauche, les vies de Pierre-André Taguieff, les films de Louis de Funès, l’histoire de la Flandre, l’érotisme allemand et italien : on en parle dans le dernier numéro d’« Éléments ». Revue de la revue par David L’Épée.

Au cours de deux chroniques précédentes (ici et ici ) je vous ai parlé de mes dix dernières années comme collaborateur régulier de la revue Éléments . Et voilà que nous en sommes déjà au numéro 200, disponible en kiosque depuis quelques jours ! Je ne saurais trop vous recommander de vous procurer ce numéro, particulièrement dense, et vais profiter de ma publication d’aujourd’hui pour vous présenter brièvement le sommaire.

Que devient la gauche ?

Dans son éditorial, Alain de Benoist évoque la reconfiguration du paysage politique à l’œuvre depuis quelques dizaines d’années. « Au cours des dernières décennies écoulées, écrit-il, le paysage politique s’est transformé et, à certains égards, s’est éclairci. Trois dissociations essentielles, trois grandes ruptures sont intervenues : entre l’opinion et la classe politique toutes tendances confondues, entre la gauche et le peuple, c’est-à-dire entre la gauche et le socialisme, et entre la démocratie et le libéralisme. » Comme vous le savez, la deuxième de ces trois ruptures me tient particulièrement à cœur puisque, m’étant formé à gauche (et même très à gauche), j’ai rompu avec ce camp-là précisément parce que sa doctrine me paraissait de plus en plus incompatible avec la poursuite de l’idéal socialiste qui m’animait – et m’anime toujours . Notre éditorialiste l’explique bien : « Né du mouvement syndical et ouvrier, le socialisme avait pour raison d’être de contrer l’injustice sociale née de la montée de l’individualisme et de la prise du pouvoir par la bourgeoisie, sans tomber pour autant dans la réaction nationaliste. La gauche n’est plus socialiste, mais progressiste. C’est pour cela qu’il n’y a plus de « peuple de gauche » : les classes populaires ne sont pas intéressées par le « progressisme ». Quand la gauche n’est plus socialiste, elle va voir ailleurs. » Où donc ? Dans le culte des minorités, dans la préférence accordée systématiquement aux autres aux dépens des nôtres, dans les causes sociétales, dans le wokisme (je vous renvoie à ma récente conférence consacrée à ce sujet).

C’est justement à un courant bien particulier de la nouvelle extrême gauche, le Comité invisible, que Laurent Vergniaud consacre un article de fond, nous expliquant ce qu’est l’« appelisme », ce courant spontanéiste et parfois prompt à l’émeute qui s’est fait connaître notamment lors du mouvement contre la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et, plus récemment, dans les mouvements anti-pass. On lui doit quelques pamphlets et manifestes qui, quoiqu’assez pesants par le style, ne sont pas inintéressants quant au contenu (pensons notamment à L’Insurrection qui vient ou au Manifeste conspirationniste).

Quelques pages plus loin, Olivier François nous parle lui aussi de la gauche (mais pas de la même) et nous dit en quoi il y voit une résurgence du vieux puritanisme qui caractérisait jadis les milieux cléricaux ainsi qu’une certaine droite. « Où trouver aujourd’hui l’équivalent des bigotes les plus bêtasses, des curés les plus pharisiens, des sermonneurs les plus pénibles de la fin du XIXe siècle ? se demande-t-il. À gauche ! Qu’elle soit réformiste ou insoumise et pseudo-révolutionnaire, indigéniste, trans-activiste ou souverainiste, laïque et infatigablement républicaine, la gauche fronce les sourcils, se pince les lèvres, dresse son index pour nous assommer de ses leçons de vivre-ensemble, nous infliger le rappel de ses codes et de ses normes, nous demander de nous repentir, de nous réformer, de ployer l’échine, de baisser les yeux avec componction, et de joindre les mains pour qu’advienne enfin un monde plus juste, plus solidaire et plus inclusif, amen… Quelle odeur de sacristie ! » Et c’est d’ailleurs souvent par manque d’oxygène, par envie de liberté et parce que la pensée a besoin de grands espaces sans entrave pour pouvoir donner libre cours à son intelligence, que de nombreux intellectuels décident, de plus en plus souvent, de quitter la gauche avec armes et bagages – quand ils ne sont pas excommuniés d’office par les arbitres des élégances !

Maintenir un débat d’idées libre envers et contre tout

C’est peut-être ce souci de liberté et cette peur de la chape de plomb bien-pensante qui a toujours contraint Pierre-André Taguieff, interviewé dans ce numéro, à se tenir à bonne distance d’une gauche qu’il connaît bien pour l’avoir étudiée depuis de nombreuses années après l’avoir brièvement fréquenté de plus près dans sa jeunesse. Dans l’entretien qu’il a accordé à notre collaborateur, il explique : « Je n’ai jamais évité de discuter avec des personnages perçus comme « extrémistes », qu’ils soient dits « de droite » ou « de gauche », et dont la définition ordinaire est précisément qu’on ne discute pas avec eux. Ce goût du dialogue et de la discussion suffit à vous rendre suspect, donc « néo-conservateur » ou « néo-réactionnaire ». […] L’imaginaire de la « contamination » fonctionne sans limites chez ceux qui pensent qu’il existe des « virus » idéologiques, des « pensées-virus » ou des « intellectuels-virus ». J’ai horreur des camps, des prisons partisanes, des orthodoxies idéologiques, des dialogues interdits. Je suis étranger à la phobie de l’adversaire que l’on rencontre surtout à gauche, une phobie qui se colore de haine et de mépris, et incite à l’engagement dans des campagnes visant à criminaliser le contradicteur. » Je partage cette position de principe et j’en profite pour vous inviter à lire le dernier livre de Pierre-André Taguieff, Pourquoi déconstruire ?, et je vous donne rendez-vous d’ici ce printemps pour la sortie du prochain numéro de la revue Krisis, qui sera consacré au thème de la déconstruction et où le philosophe répondra à mes questions.

Le numéro propose également un entretien tout à fait intéressant avec Bérénice Levet, au sujet de laquelle j’ai émis quelques critiques ici même la semaine dernière (mais en toute amitié) et qui nous présente les idées exposées dans son dernier livre, Le Courage de la dissidence . Elle revient notamment sur son rapport à l’identité française : « Si je me méfie du mot « identité », c’est qu’il est devenu un slogan, une formule, une connivence, une paresse, précise-t-elle. Quelque chose qui ressemble plus à l’argumentaire d’un catalogue d’agence de tourisme que d’expériences véritables. « Ah ! La France, son art de vivre, sa gastronomie, sa baguette, sa légèreté ! », s’écrira-t-on ou, un niveau au-dessus : « Oh ! La France, Nicolas Poussin, Bonnard, Debussy ! » Je ne dis pas que cela soit sans objet, mais cela manque de chair, de couleurs, de notes. » Un rapport critique aux discours identitaires usuels d’autant plus pertinent que Bérénice Levet fonde sa résistance aux déconstructeurs sur un recours aux mœurs et à la culture françaises, ce qui est sans doute l’arsenal le plus solide et le plus riche dans lequel nous puissions puiser pour nous armer face aux multiples offensives du soft power d’outre-Atlantique.

La Chine, les États-Unis, la Russie, l’Ukraine…

Les États-Unis, justement, parlons-en. S’il y a bien quelqu’un qui s’en méfie comme de la peste (et sûrement à juste titre !), c’est Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France, qui a répondu dans ce numéro aux questions de Pascal Eysseric. « Plus il y a de guerres, plus les Américains se sentent en sécurité ! s’indigne-t-il. Jamais chez eux, toujours chez les autres ! Ils sont toujours à l’affût d’une prise de position en faveur de tel ou tel pays pour vendre toute leur gamme d’armements, comme on peut le voir dans la crise ukrainienne actuelle. Au minimum, ils gagneront plus d’argent ; au maximum, ils utiliseront les pays européens pour servir leur propre intérêt stratégique et sauvegarder leur hégémonie dans le monde. » Mettant en garde les Européens contre leur tendance à se soumettre systématiquement aux diktats états-uniens, il déclare : « Il existe 193 pays souverains dans le monde, chacun ayant son propre système social et politique. L’Union européenne considère-t-elle tous ces pays différents d’elle comme des « rivaux stratégiques » ? En plus d’être intenable, cette position n’est pas équitable ; nous espérons que l’Union européenne en changera. Nous avons bon espoir quand je vois la déception des Européens vis-à-vis des États-Unis qui profitent de la guerre en Ukraine pour vendre leur gaz au prix le plus fort. L’Amérique n’est pas votre alliée, c’est plutôt elle, votre rival stratégique ! »

L’Ukraine, il en est aussi question dans ce numéro. Le colonel Jacques Baud, interviewé par notre confrère Laurent Schang, donne sa vision de la guerre actuellement en cours et regrette qu’une certaine hégémonie médiatique en Occident nous ait amenés, à force de fake news et de désinformation, à évaluer la situation de façon tout à fait erronée, avec des conséquences désastreuses dans la planification des opérations. « Depuis 2014, et plus spécialement depuis février, explique-t-il, le discours occidental a systématiquement minimisé les capacités de la Russie : ses troupes sont mal commandées, sa logistique ne fonctionne pas, ses militaires sont démoralisés, son économie est effondrée, etc. Propagées par les médias traditionnels, toutes ces informations se sont avérées fausses. Elles ont conduit nos politiques (et les politiques ukrainiens) à sous-estimer les capacités russes et à surestimer les possibilités des Ukrainiens. Sous-estimer son adversaire est la pire erreur qui puisse faire un belligérant. […] En ajustant les faits à leurs conclusions, au lieu d’ajuster les conclusions aux faits, nos médias ont une responsabilité écrasante dans la situation tragique de l’Ukraine aujourd’hui. »

La géopolitique des séries

J’évoque moi aussi la crise ukrainienne, à ma façon, loin de toute expertise militaire, en revenant sur l’itinéraire de Volodymyr Zelensky, parvenu au pouvoir en grande partie grâce au succès de la série dont il est à la fois l’auteur, le producteur et le héros : Serviteur du peuple . Cet article s’inscrit dans le dossier de ce numéro, consacré à la géopolitique des séries. Pascal Eysseric y rappelle comment la popularisation des séries télévisées dans le grand public a contribué à permettre à une certaine hégémonie américaine d’étendre son influence. Lucien Chanteloup revient quant à lui sur les origines françaises des séries, antérieures mêmes à l’invention de la télévision, et dont les pionniers s’appelaient entre autres Louis Feuillade ou Victorin Jasset. Je me penche quant à moi sur les séries allemandes inspirées par des récits d’espionnage et de guerre froide dans le contexte de la RDA et enchaine sur un papier de fond consacré à Netflix dont j’ai exploré le catalogue durant environ deux ans, en revenant avec un bilan assez contrasté, la plateforme de vidéo à la demande étant capable du meilleur comme du pire. Nous aborderons une nouvelle fois sur sujet ici dans les semaines suivantes, ce sera l’occasion notamment de poser quelques questions à Édouard Chanot, qui a consacré récemment un livre à ce sujet.

Ce numéro accorde également une large à l’actualité économique avec un article de Guillaume Travers sur la concurrence entre la Chine et les États-Unis en matière d’infrastructures (il parle à ce propos de « bimondialisation ») et un autre signé par notre correspondant à Bruxelles Georges Johanssen qui prend acte du renoncement progressif de la plupart des grandes puissances au principe du libre échange. Le protectionnisme semble revenir en force un peu partout, sans forcément annoncer la couleur. « La question est simple : allons-nous rester les seuls à jouer selon les règles libérales ? » Il est sans doute trop tôt pour rédiger l’épitaphe du capitalisme mais comme nous avons une certaine habitude d’avoir raison toujours un peu en avance, nous avons de bonnes raisons d’espérer ! Une réflexion qu’on complètera avec profit en lisant l’interview de l’officier parachutiste Alain Juillet réalisé par Daoud Boughezala qui nous parle d’intelligence économique, de lobbying et de guerre des devises.

Au rayon des articles historiques, Gérard Landry (mon compagnon des baignades hivernales dans les étangs glacés de Sologne) nous livre un papier très critique sur la récente Histoire mondiale de la Flandre , étant lui-même l’auteur il y a une quarantaine d’années d’une Histoire secrète de la Flandre et de l’Artois à l’identité plus assumée et plus enracinée. Au rayon des lettres et des beaux-arts, nous avons droit à un bel entretien avec Michel Marmin à l’occasion de la parution de son dernier recueil de poésie, Pour Aliénor, et à un papier de François Bousquet sur le récent livre que notre collaborateur Bernard Rio a consacré à l’art des bâtisseurs. Côté cinéma, nous avons droit à un hommage de Christophe A. Maxime à Louis de Funès, dont nous célébrons les quarante ans de la disparition, et un autre à Yves Boisset, signé Nicolas Gauthier.

Une toute nouvelle rubrique pour votre serviteur

Les rubriques habituelles sont également au rendez-vous, comme à chaque numéro : Laurent Schang nous narre la bataille de Fontenoy en 1745, Bruno Lafourcade continue sa série sur le thème des « saltimbanks », Nicolas Gauthier et Slobodan Despot nous parlent voiture (chacun dans un registre bien différent), Xavier Eman nous raconte l’histoire d’un Nouvel-An qui a mal tourné, Yves Christen nous entretient des émotions animales et Bastien O’Brien nous informe sur les dernières découvertes scientifiques. Quant à moi, j’inaugure une toute nouvelle rubrique, qu’on a décidé d’intituler Curiosa erotica , et dont le premier épisode est consacré à la parution d’Erotic Bazar,le curieux bouquin auto-édité de David Didelot, rédacteur-en-chef du fanzine Vidéotopsie et collaborateur de L’Ecran fantastique Vintage , consacré à quelques pépites du cinéma érotique et pornographique allemand et italien. Vous pourrez désormais retrouver cette rubrique tous les deux mois dans Éléments.

À noter que ce numéro est historique puisque c’est le 200e ! Alain Lefebvre profite de l’occasion pour tracer un portrait-type du lecteur d’Éléments et demande à quelques personnalités les raisons pour lesquelles elles nous lisent et nous apprécient. Parmi eux Michel Onfray qui nous livre un jugement qui fait plaisir : « J’y ai vu pour ma part une revue qui tablait sur l’intelligence et défendait des idées qui, de gauche ou de droite, étaient aussi les miennes. On y parle du peuple sans le mépriser, sans vouloir l’économiser, sans l’exploiter ou chercher à le séduire – comme une force, une puissance, une vitalité architectonique. »

Si une telle appréciation ne vous donne pas envie de vous précipiter dans le kiosque le plus proche pour vous procurer ce n° 200, je ne sais plus quoi vous dire !

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