« Das Kalte Herz », un conte germanique

Ce film, aux allures très völkisch, regorge d’inventivité dans l’art de raconter son histoire. Les intertitres constituent à eux seuls des petites œuvres, tant ils sont divers : lettrages de toutes sortes impliquant des dessins, textes écrits avec du sable, des cendres, des pétales, apparaissant en stop motion…
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Tourné en 1933 puis perdu à la suite des bouleversements survenus en Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale, Das Kalte Herz  de Karl Ulrich Schnabel sort de l’oubli aujourd’hui grâce aux efforts du Suisse Raff Fluri qui, ayant retrouvé les bobines en 2009, les a patiemment remontées sur la base des notes laissées par le cinéaste et des conseils de membres de la famille Schnabel. Il s’est ensuite associé au musicien Robert Israël qui a recomposé, en s’inspirant de grands classiques, la musique destinée à accompagner ce film muet en tenant de rester au plus proche du projet original. La musique est d’autant plus importante que ce long métrage est le premier et le dernier de Schnabel, lequel, qui avait appris les techniques filmiques en deux jours sous la direction du cameraman du Nosferatu de Murnau, a ensuite abandonné le cinéma pour se tourner vers une carrière de pianiste.

Les mésaventures d’un pauvre charbonnier

Adapté d’un vieux conte germanique, Das Kalte Herz, dont l’action se situe dans la Forêt Noire, raconte les mésaventures d’un pauvre charbonnier nommé Peter Munk, qui vit seul avec sa mère dans une misérable masure. La première scène nous le montre à l’auberge, esseulé car manquant d’argent pour jouer aux cartes et n’osant inviter des femmes à danser. Il envie son ami Ezechiel, gros joueur ne manquant jamais d’argent. Errant dans la campagne, il trouve, abandonné sur un chemin, un livre qui lui révèle l’existence, plus loin dans la forêt, de deux arbres devant lesquels il est possible, en récitant une formule magique, d’invoquer le Petit Homme de Verre, un bon génie capable d’exaucer trois vœux. Il trouve l’endroit, récite la formule mais s’enfuit, effrayé par l’apparition.

Perdu dans la campagne, il demande à être hébergé pour la nuit dans une ferme alors qu’un orage s’annonce. Par la fenêtre, il aperçoit alors celui que son hôte lui présente comme « le maléfique Michel le Hollandais », un géant démoniaque. Poursuivi au matin par ce géant lorsqu’il quitte la ferme, Peter est sauvé in extremis par le Petit Homme de Verre, un petit lutin barbu fumant la pipe, qui accepte de réaliser ses trois vœux. Il demande alors à devenir le propriétaire d’une verrerie, à être le meilleur danseur de la région et à posséder toujours autant d’argent que son ami Ezechiel.

Le vœu est réalisé : Peter devient le patron d’une verrerie pourvue de plusieurs ouvriers et il passe toutes ses soirées à l’auberge où il fait danser les jeunes filles et joue aux cartes et aux dés. Mais le temps passe et le héros pèche à la fois par générosité (il distribue trop largement son argent, que ce soit aux mendiants, aux musiciens, en pourboires, etc.) et par négligence (il rentre chaque soir de plus en plus tard de l’auberge et néglige son entreprise). Ses ouvriers attendent vainement ses ordres chaque matin tandis qu’il dort, les commandes ne sont pas honorées, la verrerie se dirige vers la banqueroute et l’État envoie ses fonctionnaires pour recouvrer les dettes.

De son côté, Peter a fini par dépouiller Ezechiel au jeu, sans comprendre que si ce dernier perdait toute sa fortune, il en serait de même pour lui… Michel le Hollandais, qu’il va visiter dans sa maison, lui explique que tous ses soucis lui viennent des faiblesses de son cœur, et que s’il accepte de lui échanger son cœur contre un cœur de pierre, ses affaires se porteront mieux. Peter accepte, son cœur rejoint celui de nombreux autres hommes rangés dans des bocaux, dans la cave du géant, et, métamorphosé en homme insensible et impitoyable, il refait rapidement fortune, emménageant dans une grande maison après avoir chassé sa mère, n’hésitant pas à exproprier des familles pauvres qui lui doivent de l’argent. Le rapport de forces est inversé : le fonctionnaire qui le harcelait devient désormais l’instrument de son pouvoir.

Un film aux allures très völkisch

Redevenu riche, il obtient la main de la belle Lisbeth, « fleur la plus ravissante et la plus suave de la Forêt Noire », mais, emporté un jour par la colère, il la bat à mort, l’ayant surprise à donner l’aumône à un vagabond. Assassin, il doit alors fuir le pays et entame un grand voyage à travers le monde, de Rome à Istanbul en passant par le Tessin, une errance triste et solitaire durant laquelle il remet en question ses actes passés.

Revenu au pays, il se rend chez Michel le Hollandais, récupère son cœur au moyen d’une ruse, fuit après avoir ligoté le géant au moyen d’une corde magique qui lui a été donnée par le Petit Homme de Verre et, réclamant à celui-ci le dernier vœu qu’il lui reste, lui demande de mourir pour expier ses fautes. Ce souhait lui est accordé : Peter s’effondre, se réveille un peu plus tard dans la forêt (qu’on devine être une image du paradis), et retrouve Lisbeth et sa mère, qui lui accordent leur pardon.

Ce film, aux allures très völkisch, regorge d’inventivité dans l’art de raconter son histoire. Les intertitres constituent à eux seuls des petites œuvres, tant ils sont divers : lettrages de toutes sortes impliquant des dessins, textes écrits avec du sable, des cendres, des pétales, apparaissant en stop motion ou remontés à l’envers pour faire croire à une formation spontanée des lettres à partir du chaos, texte imprimé sur la page d’un livre comme déroulé devant le caméra qui le filme de très près comme une loupe, etc. Des procédés qu’on trouve régulièrement dans le cinéma muet allemand (on peut penser notamment au Cabinet du Dr Caligari) mais qu’on voit ici poussés à un point de fantaisie rarement atteint.

Les effets spéciaux développent une esthétique fantastique remarquable, comme on le voit dans les apparitions du Petit Homme de Verre en surimpression ou la poursuite de Peter par Michel le Hollandais dans la forêt, le géant se profilant comme une immense silhouette noire projetée sur l’écran et tendant ses mains vers le héros. Les scènes, en silhouettes, où Michel prend Peter dans ses mains pour le faire descendre la falaise au bas de laquelle se trouve sa maison, avant, dès le plan suivant, d’adopter une taille humaine et de l’inviter chez lui, servent à merveille l’esthétique du conte.

Petit miracle de l’histoire du septième art

Une des plus grandes qualités de Das Kalte Herz se trouve dans son montage, même si j’ignore ce qui doit être attribué au projet original et ce qui relève de l’initiative de Raff Fluri après la redécouverte des bobines. Le film est admirablement rythmé. Construit de manière très musicale (conséquence des talents de pianiste de Schnabel ?), il joue à plusieurs reprises sur les variations d’une même suite d’actions pour évoquer à la fois la répétition et la dégradation d’une situation.

Ainsi de ce passage qui évoque la succession des jours et des nuits de l’entrepreneur Peter : les mêmes événements (la colère des ouvriers, les créanciers qui frappent à la porte, l’aumône faite aux mendiants, les scènes de jeux et de danses) sont répétés, mais de manière de plus en plus brève, les longues descriptions du début se limitant au fur et à mesure à des notations plus succinctes, des images plus réduites (comme ce plan sur l’horloge de l’auberge qui, à chaque fois que Peter se lève pour rentrer chez lui, marque une heure plus avancée dans la nuit) dont le spectateur comprend parfaitement le sens grâce à cet effet cyclique.

Cette cadence du montage, ces effets d’accélération se retrouveront dans la dernière partie du film, lorsqu’on pense être sorti de la partie proprement narrative pour entrer dans une longue phase contemplative (le voyage de Peter, suite de paysages de monuments à travers le monde, du lac Majeur aux ruines romaines en passant par une soirée à l’opéra ou la visite d’un cloître) et que, soudain, à cette lenteur descriptive succède une rapide suite de plans fixes montrant différents visages du héros, image de sa prise de conscience progressive.

On notera également la puissance dramatique qui émane de certaines scènes, notamment celles qui illustrent des visions mentales du héros. Ainsi lorsqu’il s’imagine mort et détesté de tous, le film nous montre un plan rapproché sur sa tombe, constituée d’une croix en bois à son nom, qui se voit détruite en quelques secondes par des jets de pierres à l’origine indéterminée mais qu’on devine être l’œuvre de tous ceux qui se considèrent comme les victimes de ses méfaits. Dans un autre rêve, il imagine divers personnages (dont le fonctionnaire) avancer vers lui dans une posture menaçante sur un fond noir, juste avant l’apparition d’un gibet dont la caméra s’approche et qui finit filmé par en dessous, juste sous la corde.

Un effet de caméra subjective qu’on trouve d’ailleurs à plusieurs reprises dans le film : lorsque Peter, criblé de dettes, semble se protéger le visage devant les assauts d’un créancier (les mains apparaissent sur l’écran comme si elles étaient celles du caméraman), lorsque Lisbeth, horrifiée par la cruauté de son mari, se couvre les yeux (et donc la caméra) de ses mains pour ne plus voir la réalité, ou lorsque Peter, se réveillant au paradis, cligne des yeux, action qui se traduit par de petits flashs noirs à l’image. Une œuvre oubliée du cinéma allemand qui aura attendu plus de quatre-vingts ans pour trouver un public : l’histoire du septième art est aussi faite de ce genre de petits miracles.

Das Kalte Herz (« Un cœur froid »)
Réalisateur : Karl Ulrich Schnabel
Allemagne, 1933

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