Le magazine des idées
Dantec contre la fin du monde

Dantec contre la fin du monde

Dix ans après sa mort, Maurice G. Dantec continue de hanter la littérature française. Auteur culte des années 90, théoricien consumé du chaos contemporain, romancier de l’Apocalypse post-technologique, il demeure une figure à part, aussi célébrée que contestée. Les Éditions Nouvelle Marge lui consacrent aujourd’hui un Cahier de la Marge.

Dirigé par Sylvain Gauthier et Maximilien Friche, ce volume collectif où se croisent notamment Juan Asensio, Marc Obregon et Luc-Olivier d’Algange, ravive le feu d’une œuvre inclassable. De La Sirène rouge aux Résidents, les contributeurs retracent une trajectoire unique dans la littérature française contemporaine : celle d’un « écrivain nord-américain de langue française » comme il se définissait, passé du techno-thriller à l’eschatologie, pour qui la littérature engageait le salut ou la chute. Rencontre avec Sylvain Gauthier :

ÉLÉMENTS : Dix ans après sa mort, que reste-t-il de Dantec ?

SYLVAIN GAUTHIER : Pour essayer de circonscrire cette question vertigineuse et terrible, il faut sans doute considérer que Dantec fut bien plus qu’un écrivain : il a fait de la littérature et de sa vie un vaste champ d’expérimentations absolument inédites, en ce XXIe siècle naissant. Les multiples contours et dimensions de son œuvre – romans, journaux, nouvelles, articles – ainsi que le réseau de synthèses disjonctives qu’elle forme, constituent une singularité qui n’a de cesse de nourrir le présent : par ses lecteurs, d’abord, lesquels ne ressortent en général jamais indemnes de leur plongée dans les pages noircies au sang de l’écrivain de Villa Vortex ; mais aussi, plus largement, par les prophéties qu’il a inscrites pour l’éternité dans les feuillets de son laboratoire, cet espace méta-littéraire dans lequel les vérités de notre époque sont mises à nu.

Dans une certaine mesure, et pour utiliser une image musicale qui ne lui aurait peut-être pas déplu, je dirais que ce qu’a fait Dantec avec la littérature est un peu l’équivalent de ce qu’a fait Bowie avec la musique pop : une œuvre-quête protéiforme qui se nourrit en profondeur non pas de l’air du temps mais de sa substance parcellaire, cachée, et qui transcende tous les styles et les univers qu’elle a pu investir, nouant à la manière du rhizome deleuzien des connexions inédites et disruptives. Parfois pour le pire ou l’anecdotique, certes, mais surtout, souventefois, pour le meilleur.

Peut-être que la réponse la plus simple à votre question serait d’affirmer qu’après la mort d’un écrivain, demeurent ses livres. Mais cette réponse entraînerait irrémédiablement cette autre question : que reste-t-il alors des lecteurs de Dantec ? Peut-être que le succès (ou non) de notre ouvrage sera un élément de réponse… Quoi qu’il en soit, les textes, tous très différents, de ce numéro des Cahiers de la Marge attestent selon moi de la formidable vitalité de la trame dantecquienne et du caractère séminal de son œuvre.

En ce moment même, les livres de Dantec nous regardent. En ce moment même, les livres de Dantec ensemencent en secret d’autres livres.

ÉLÉMENTS : Ses essais, journaux et réflexions plus politiques ont suscité de vives polémiques il y a 25 ans. Est-ce la raison pour laquelle son œuvre est tombée dans un relatif oubli ?

SYLVAIN GAUTHIER : « Mon écriture n’est pas thérapeutique, elle vise au contraire à aggraver la maladie. Je suis conscient des risques que cela entraîne pour mon lectorat. » On ne passe pas sans raison d’auteur culte à ce que nous pourrions nommer, dans la langue de l’adversaire, une cancellisation. Après avoir été sinon adulé, considéré comme un « ovni » branché et sympa, Dantec se mit à gêner, crisper, déstabiliser une grande partie de l’intelligentsia, toute « la République des Zarzélettres », qui le considéra bientôt comme un crypto-fasciste à abattre. Horresco referens : le pape français du cyberpunk n’émargeait pas à gauche ! Pire : il dialoguait avec les Identitaires. Il était devenu infréquentable. Invendable.

« Cela a commencé avec le premier Théâtre des opérations, quand j’ai eu la prétention de sortir de la case cyberpolar. Quelle erreur, je n’avais pas mon diplôme pour penser ! Surtout que je ne pense pas comme certains s’y attendent. » Éreinté par le Camp du Bien, il ne fut pas traité avec plus de tendresse par une certaine droite… Les colonnes d’Éléments ont d’ailleurs accueilli de ces critiques parfois peu amènes.

Mais plus précisément, je dirais que c’est sa condamnation de l’islam qui a été le ferment essentiel de ce rejet dont il a été victime. Comme il avait visé juste, sur ce point, et qu’il contredisait de facto le narratif du vivrensemble que nous inoculaient les ingénieurs sociaux, il fallait se débarrasser de lui. Ce fut chose faite de son vivant déjà, progressivement, soit par des articles assassins soit par une chape de silence que l’on apposait doucement sur son travail. Et puis post-mortem, il fallut finir de salir le nom, la mémoire et donc l’œuvre de Dantec : ce fut l’objet de la détestable pseudo-biographie en forme de crachat commise par un cuistre dont je préfère taire le nom.

ÉLÉMENTS : Se retranchant de la réalité derrière des expériences et une existence électroniques, optant pour des simulacres violents et supérieurs au réel, Dantec ne fut-il pas l’expression exacerbée de l’hébétude technologique qui a touché une partie de la jeunesse occidentale dans les années 90 ?

SYLVAIN GAUTHIER : Absolument pas ! Dantec se situe aux antipodes de ce que vous décrivez. Que cela soit clair : il n’est ni altermondialiste, ni décroissant, encore moins antitech. Il est au contraire de plain-pied au cœur du réel et ne se voile jamais la face. La place qu’occupent les technologies et le rôle que revêt la Technique dans ses écrits – romans ou journaux – semblent beaucoup plus proches de la critique d’un Günther Anders que de la technophilie transhumaniste ou du technoprogressisme échevelé. Si Dantec incorpore la technologie à ses romans et s’il en fait un objet de réflexion dans ses journaux, c’est sans complaisance ni mièvrerie. L’électricité, les ordinateurs, internet, les IA, les biotechnologies : comment écrire de la SF en faisant fi de ces éléments ? S’il les intègre à la trame de ses histoires, s’il va même jusqu’à en faire des personnages, c’est que leur substance est désormais indiscernable de notre condition humaine et qu’il a foi en leur dépassement. Je me permets ici de citer l’auteur, dans son entretien avec Juan Asensio : « Le travail que je m’efforce de fournir depuis Cosmos Inc (et même peut-être Babylon Babies) : offrir un espace littéraire à la Révélation en la projetant vers le moment posttechnologique où elle surviendra de nouveau. »

ÉLÉMENTS : D’un point de vue plus personnel, qu’est-ce qui vous a marqué chez Dantec ?

SYLVAIN GAUTHIER : Ma première « rencontre » avec Dantec, ce fut la lecture de son roman Les Racines du mal. Je ne sais plus précisément quand, mais peu de temps après sa sortie, un ami me l’avait prêté. Je n’étais pas un très grand lecteur, alors, mais, rejeton de la France périphérique des années 80, j’étais très attiré par les contre-cultures en général. Avant l’avènement d’internet, et contrairement à aujourd’hui où il suffit d’un clic pour être bombardé de références par le Tout Puissant Algorithme et pouvoir commander tel ouvrage rarissime, je m’enivrais de la lecture de quelques livres de William Burroughs, de la revue Perpendiculaire ou encore d’un ou deux ouvrages abscons de Mehdi Belhaj Kacem… La découverte de Dantec a été un choc fondateur, un épicentre. Les Racines du mal, donc, fut l’hameçon terrible et définitif. Ce « néo-polar ambitieux » défiait toutes les règles établies et nous transportait au cœur du monde de ce Prince, notre monde. Ensuite, par chacun de ses romans et de ses journaux métaphysiques, il a été l’auteur le plus stimulant intellectuellement : ses écrits semblaient embrasser les territoires les plus vastes, les plus variés, les plus riches, qu’il m’ait été donné d’entrevoir. Dans ces espaces sans fin, même les déceptions n’en étaient pas vraiment. De plus, lire Dantec, c’était s’exposer au risque de devoir lire mille autres livres : c’est par lui que nombre de ses lecteurs ont découvert moult écrivains plus ou moins illustres. Il me semble que c’est dans ses journaux que j’ai croisé pour la première fois les noms de Philippe Muray et de Renaud Camus. J’y ai aussi fait la connaissance de Raymond Abellio, Günther Anders, ou encore Nicolás Gómez Dávila.

Sa trajectoire politique, en surimpression de tout le reste, m’a aussi beaucoup influencé, je crois : c’est Dantec qui m’a déconstruit… Le tropisme de gauche dont j’avais hérité sur les bancs de l’Éducation Nationale et dans le bain socio-amniotique qui était le mien n’était pas si solide, mais il a très bien fait le job !

Enfin, je dirais que sa conversion au catholicisme a aussi été un point saillant dans ses écrits : tout l’y conduisait, et celle-ci ne fut pas une surprise, bien au contraire. Mais ce chemin, cette conversion, résonnèrent profondément en moi. Durablement.

ÉLÉMENTS : Dans ce Cahier, vous signez à la fois un hommage et un texte de création « à la manière de Dantec ». Qu’est-ce qui vous a poussé à entrer dans la prose dantéquienne plutôt qu’à rester dans le commentaire ? Est-ce un geste d’admiration, ou une façon de tester la vitalité de cette langue aujourd’hui ?

SYLVAIN GAUTHIER : Pour autant que je m’en souvienne, puisque je l’ai écrit il y a des années maintenant, cela s’est fait très naturellement. Tout d’abord, je ne me considère pas comme un écrivain : je ne suis même pas certain d’être un « bon » lecteur ! Mais je savais que j’étais redevable à Dantec d’une partie non négligeable de la façon dont je percevais désormais beaucoup de choses : il fallait donc que j’adopte une réelle posture d’humilité. Il ne fallait ni survoler ni surplomber. Je décidais ainsi de ne pas m’aventurer sur le terrain de l’analyse, mais sur celui, peut-être plus libre, finalement, de la narration. Pas dans un exercice d’admiration (qui n’aurait alors été justement qu’un exercice), mais plutôt dans le but de prolonger mes plaisirs de lecteur, de tisser une autre histoire, de m’y plonger encore, de regarder quelques personnages prendre vie, de faire s’épanouir fugacement quelques-uns des thèmes dantecquiens, en écho à tout ce qu’avaient produit en moi ces heures de lectures bénies. Et comme je n’avais aucune prétention littéraire, je pouvais, sans craindre de trop m’humilier, devenir, pour un temps limité, l’écrivain de cette modeste nécromancie.

D‘emblée, le choix des Racines du mal comme matière première s’imposa à moi. C’était l’occasion de s’immerger à nouveau. Comme un DJ ou un producteur de musique électronique qui sélectionne ses vinyles, j’allais donc « sampler » des pages de ce roman fondateur (pour moi) afin d’en faire un nouveau récit, un nouveau petit monde où planerait l’ombre de l’écrivain, et dans lequel je pourrais injecter mes obsessions, mon inconscient.

En réutilisant les mots, les motifs, les patterns, les thèmes que Dantec avait lui-même manipulés, je me dis aujourd’hui que c’était peut-être aussi, en fin de compte, une tentative de m’approcher de lui une ultime fois.

Cahiers de la Marge Maurice G. Dantec, Sous la direction de Maximilien Friche et Sylvain Gauthier, Editions Nouvelle Marge, 140 p., 18€

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

Actuellement en kiosque – N°218 – février – mars 2026

Revue Éléments

Découvrez nos formules d’abonnement

• 2 ans • 12 N° • 79€
• 1 an • 6 N° • 42€
• Durée libre • 6,90€ /2 mois
• Soutien • 12 N° •150€

Newsletter Éléments