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Le magazine des idées

Dans les pas du T.E. Lawrence allemand avec Jean-Jacques Langendorf

Auteur et éditeur spécialisé dans l’histoire et la stratégie militaire, familier des lecteurs d’Éléments, biographe de Von Rundstedt, le maréchal oublié paru aux Éditions Perrin, Laurent Schang est aussi passionné par l’œuvre de Jean-Jacques Langendorf. Il préface la réédition d’un des grands livres de Langendorf, "Un débat au Kurdistan", aux Éditions de La Nouvelle Librairie. Entremêlant histoire et fiction, ce livre nous plonge dans le quotidien d’un agent allemand qui se rêve en nouveau T.E. Lawrence, déchiré entre ses choix existentiels et ses perspectives d’évolution au sein des services secrets. Un grand livre.
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ÉLÉMENTS : Pouvez-vous nous présenter Jean-Jacques Langendorf, prénom français (genevois ?), patronyme germanique ? Dites-nous en un peu plus sur sa vie, son œuvre et ses forfaits.

LAURENT SCHANG. Pas genevois mais jurassien par sa mère, dont il tire et sa nationalité et son prénom rousseauiste. Son seul point commun avec le promeneur solitaire, je puis vous le certifier. Quant à son nom de famille, il le doit en effet à ses racines allemandes, hessoises pour être tout à fait précis, du côté paternel. Ses parents s’étaient connus en Espagne au temps de la guerre civile. Des républicains purs et durs : lui, cadre du parti social-démocrate allemand en exil (le premier non juif à avoir quitté l’Allemagne en 1933), elle, simple militante internationaliste. L’union de ces deux personnages ne pouvait déboucher que sur la conception d’un troisième en 1938. Un an plus tard, la cause étant entendue, son père prenait le bateau pour l’Amérique pendant que sa mère et le petit Jean-Jacques rentraient au pays, où elle devint la gouvernante du grand chef d’orchestre et musicologue Ernest Ansermet. Jean-Jacques Langendorf ne devait faire la connaissance de son géniteur qu’à la toute fin de la Deuxième Guerre mondiale, celui-ci ayant revêtu entre-temps l’uniforme de colonel de l’US Army. Voilà pour le contexte familial. La suite – ses « forfaits » –, Jean-Jacques Langendorf la raconte lui-même dans ses truculents mémoires, intitulés Le consulat de la mer. Son éducation, entre le salon du maître, le pensionnat bavarois et l’école buissonnière ; son premier voyage au Proche-Orient sur les pas de Lawrence d’Arabie ; sa découverte de l’anarchisme et les sept mois de prison dont il écopa en 1962 pour avoir lancé plusieurs cocktails Molotov sur la façade du consulat espagnol de Genève ; son deuxième voyage au Proche-Orient, puis cet autre qui le conduisit en Afghanistan et qui faillit bien être son dernier ; ses années d’enseignant, en Tunisie et à Chypre ; la claque salutaire qu’il prit en s’initiant aux penseurs réactionnaires ; la bohème en Italie ; son tour d’Europe des bibliothèques militaires ; ses amitiés, de Vladimir Dimitrijević, son premier éditeur, à Günter Maschke et Pierre Gripari… Sa vie est déjà une œuvre en soi. L’autre, celle qui est imprimée sur le papier, est un défi lancé aux bibliographes et je préfère renvoyer le lecteur à ma préface. C’est simple, les Français ont Jean Raspail, les Impériaux de tous ordres ont Jean-Jacques Langendorf. L’un n’excluant pas l’autre, bien évidemment. On est en littérature ici.

ÉLÉMENTS : Le titre, Un débat au Kurdistan, peut prêter à confusion, surtout depuis que Bernard-Henri Lévy a tourné un film en l’honneur des Kurdes. Quel est cet ovni littéraire que vous préfacez ?

LAURENT SCHANG. On ne choisit pas toujours ses porte-voix médiatiques. Vous remarquerez que ce monsieur a aussi rendu un vibrant hommage aux montgolfières dans un autre de ses films, et je ne crois pas que cela ait beaucoup servi la cause de l’aérostation. Ovni est le mot juste. En 1969, personne en Suisse romande ne s’attendait à voir débarquer un tel livre, surtout s’agissant d’un premier roman. Pensez, un an après Mai 68 et son déluge de slogans libertaires, un écrivain, connu pour son activisme gauchiste, qui prend pour héros un agent secret allemand en 1941 ! Un adhérent au parti nazi qui plus est, qui n’a pas de mots assez durs pour railler un régime encore trop mou à son goût et dont les carnets tiennent autant du manifeste nihiliste que du journal de bord. Une soucoupe volante serait apparue au-dessus de la cathédrale Notre-Dame de Lausanne que les salles de rédaction n’auraient pas été plus surprises. Pour le petit milieu de la critique littéraire vaudoise, c’était à n’y rien comprendre. C’est dire si le livre reçut un accueil plutôt froid sur les bords du lac Léman. Quel traitement la patrie de Joël Dicker (oubliés Ramuz et Cingria) réservera-t-elle à sa réédition ? J’ai déjà mon idée.

ÉLÉMENTS : Ce jeune loup fasciné par la volonté de puissance et la pensée d’hommes comme Lawrence, Netchaïev, Wassmuss ou encore Saint-Just, et peut-être trop ambitieux, se voit trahi par ceux à qui il vouait sa loyauté, à l’instar de von Rundstedt. Entre-t-il en résonance avec votre biographie ? La trahison, c’est tout ce qui reste à ce genre de personnage ?

LAURENT SCHANG. Le héros d’Un débat est en service commandé, avec des supérieurs hiérarchiques et un ordre de mission clairement établi ; il sait avoir des comptes à rendre et des directives à respecter. Même en ayant carte blanche pour conduire son action subversive parmi les tribus du Kurdistan, il reste dépendant de Berlin. S’il ne porte pas d’uniforme, c’est un soldat, qui a appris son métier d’agent secret dans les rangs de l’Abwehr, le service de renseignement militaire du Reich. Et par définition un soldat, aussi individualiste soit-il, se doit d’obéir, que cela lui plaise ou non. Sa loyauté passe aussi par là. Lawrence en fit lui-même les frais en 1918, tiraillé qu’il était entre ses deux fidélités : à son drapeau et à celui de Fayçal. Pour ce qui est du maréchal von Rundstedt, il fut d’un bout à l’autre de sa longue carrière militaire d’une loyauté et d’une fidélité absolues. À tel point que non seulement, il refusa toujours d’entendre parler des diverses conspirations qui germèrent au plus haut niveau de l’armée allemande entre 1938 et 1944, mais que, la même année 1944, il présida le tribunal d’honneur qui radia des cadres de l’armée les officiers reconnus complices de l’attentat du 20 juillet contre Hitler, les envoyant vers une mort certaine. J’ajouterai que deux fois relevé de ses fonctions par son Führer, en 1941 et en 1944, il y fut rappelé deux fois. Son troisième limogeage fut le bon, mais nous étions déjà en mars 1945. On ne peut donc pas dire que Rundstedt ait eu la trahison dans le sang. Les états d’âme, les cas de conscience, très peu pour lui. « Befehl ist Befehl » : un ordre est un ordre. Quant à être trahi par ses chefs, ceux d’en haut, n’est-ce pas le lot de tous les soldats vaincus ? On peut s’en nourrir comme d’un plaisir morbide, mais la plupart du temps le ressentiment domine chez les militaires qui ont survécu à une défaite.

ÉLÉMENTS : Tout comme Langendorf, vous vous êtes passionné et spécialisé dans l’histoire et la stratégie militaire, avec une prédilection pour la Seconde Guerre mondiale. Comment le biographe du maréchal von Rundstedt et le préfacier de Langendorf jugent-ils cette période ?

LAURENT SCHANG. Justement, ils prennent bien soin de ne pas la juger. De quel droit porterais-je un jugement sur l’attitude de mes deux grands-pères pendant la dernière guerre ? Parce que l’un, sous-officier d’active dans les tirailleurs blessé au combat, s’évada pour rejoindre le Maroc et continuer la lutte tandis que l’autre, sous-officier d’active dans l’infanterie de forteresse, fut fait prisonnier sans avoir tiré un coup de feu et fut envoyé dans une ferme en Allemagne où il resta jusqu’à sa libération, je devrais me prononcer en défaveur du second ? Quelle monstrueuse prétention ce serait. Vous savez comme moi que si l’on sondait les gens dans la rue, 99,9 % d’entre eux vous répondraient sans hésiter qu’ils auraient été résistants. La bonne blague. Il n’y a pas pire malhonnêteté intellectuelle que le moralisme appliqué aux événements du passé. De vous à moi, ma période préférée est encore celle qui va de 1854 (la guerre de Crimée) à 1938 et toutes les guerres qui agitèrent l’entre-deux-guerres, de la Mandchourie au Chaco. Mais voilà, le « casque à boulons » reste une valeur sûre en librairie et il s’en faut de beaucoup que tout ait été écrit sur le sujet.

ÉLÉMENTS : Le journal de bord suivi au jour le jour de cet agent (ainsi que ses intrigues) peut-il être mis en écho avec vos chroniques d’actualité sur la guerre russo-ukrainienne ? Vous aurait-il inspiré pour le format ?

LAURENT SCHANG. Alors là, je me garderai bien de faire la moindre comparaison entre les deux ! Jean-Jacques Langendorf a utilisé un procédé littéraire qui lui permettait d’entrer dans la tête de son personnage tout en ménageant le suspense. Le héros consigne jour après jour les rebondissements de l’intrigue, et comme il s’interroge, et s’interroge beaucoup, sa relation des événements s’accompagne d’une méditation sur l’action qui, à mon avis, n’a rien à envier au meilleur Malraux. Dans mon cas, il ne s’agit que du suivi quotidien, confortablement assis devant mon ordinateur, de l’évolution des combats en Ukraine depuis le lancement de l’ « opération militaire spéciale » russe. Le choix du format s’est du reste imposé de lui-même. D’abord parce que Pascal Eysseric et moi-même ne savions pas combien de temps cette affaire allait pouvoir durer (bonne pioche, si j’ose dire, puisqu’elle dure toujours et que je poursuis la rédaction de mes points de situation) ; ensuite parce qu’une synthèse des informations marquantes de chaque journée nous a très vite paru nécessaire si nous voulions démêler le vrai du faux, l’essentiel du superflu. Le meilleur moyen pour éviter de tomber dans le discours performatif étant encore de s’en tenir aux faits bruts, vérifiés, qui nous parviennent du terrain : qui avance, qui recule, qui encercle et qui est encerclé, qui bombarde qui… Bref, qui mène le bal. Avec ce petit plus qui consiste, en croisant le maximum de sources autorisées, à analyser le pourquoi du comment des opérations sans se laisser intoxiquer ni par les pro ni par les anti des deux bords.

Propos recueillis par Louis de Morelos

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