Rechercher
Filtres
Le magazine des idées
David Herbert Lawrence et sa femme Frieda von Richthofen

D. H. Lawrence (1/2) : le Soleil invaincu

D. H. Lawrence (1885-1930) n’est pas seulement l’auteur sulfureux de « L’Amant de Lady Chatterley », c’est d’abord un poète de feu, incandescent, solaire, païen, à la vitalité animale. Un des plus grands noms du XXe siècle.
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp
Partager sur telegram
Partager sur print

D. H. Lawrence est un poète de feu né en 1885 à Eastwood, dans le Nottinghamshire, en Angleterre, un pays de houille et de religion, peuplé de gueules noires et de prédicateurs apocalyptiques, d’un père mineur de fond qui buvait son salaire et d’une mère idolâtrée qui se vengera d’un mari frustre et ignorant en projetant ses rêves contrariés sur sa progéniture. De ce désastre conjugal, sortira David Herbert, ou plus exactement son génie, à l’intersection de l’animalité toute-puissante du père et de la féminité délicate de la mère vénérée. Un aristocrate d’extraction plébéienne, filon d’or sorti d’une mine de charbon et des entrailles de l’Alma Mater.

Lawrence se débattra toute sa vie contre cette mère dévorante, qu’il a chéri plus que tout, mais qui, pareille à Jocaste, menaçait de l’absorber. C’est leur relation presque incestueuse qu’il retracera dans Amants et fils (1913) et que la rencontre avec Frieda, amazone prussienne de son état, fille du baron von Richthofen, viendra dénouer. Tous deux fuiront d’un pays à l’autre, jusqu’au bout du monde, jusqu’en cette Australie qui inspirera à « Lorenzo » Kangourou (1923). Un parfum de scandale les précèdera partout. De leur relation tumultueuse, Lawrence sortira totalement métamorphosé, même s’il n’a pu s’empêcher de comparer sa future femme à une mante religieuse.

Un taurillon fougueux et un Centaure

L’une de ses singularités, c’est qu’il a conservé tout au long de sa vie certains traits du petit garçon d’Eastwood, toujours accroché aux jupes de sa mère, se laissant guider comme une monture, tantôt capricieuse, tantôt docile, par les Frieda, Mabel et autres Brett, ses cavalières. À elles, le privilège de monter le taurillon fougueux qui ruait dans les brancards parce que l’arène n’était pas suffisamment vaste pour accueillir sa vitalité débordante – autant de Femmes amoureuses (1920), qui seront à la fois les bras qui le serreront et les griffes qui l’enserreront.

Ainsi donc, au commencement étaient les femmes – et le sexe, aussitôt frappé d’interdit, aussi bien dans l’Éden mythique que dans la Londres réelle qui allait confiner l’œuvre de Lawrence aux rayons érotiques et au marché noir, d’Arc-en-ciel (1915), retiré de la vente en pleine guerre pour obscénité, à L’Amant de Lady Chatterley (1928), pareillement condamné. Couvrez ce sein, etc. On connaît le refrain, tant il est vieux comme le monde. En réalité, le fond victorien de la société anglaise ne pouvait tolérer l’histoire d’une grande dame adultère éprise d’un garde-chasse. Mais comme il en va souvent dans les cas de censure, on va bientôt ne plus parler que de « ça », et beaucoup moins de l’auteur, sinon pour s’indigner de ses audaces. Exit le prophète de l’amour physique annonçant à des hommes névrosés une possible rédemption par les corps.

Il ne faisait alors aucun doute à personne que Lawrence était une sorte de faune priapique livré tout entier à son culte indécent (on dirait aujourd’hui innocent). C’était en vérité un animiste qui interrogeait la préhistoire de la sexualité dans l’espoir d’y trouver les gestes spontanés de l’Adam et Ève originels. « Un homme sur deux jambes, ce n’est pas suffisant. Pour garder l’équilibre longtemps, il faut avoir quatre pieds. Comme le Centaure. »

Tout, sauf « du blanc d’œuf dans les veines »

Car l’homme est d’abord un animal, accessoirement un être social, ou asocial d’ailleurs, mais primitivement constitué d’instincts depuis longtemps refoulés. Pour l’avoir oublié, Homo faber a accouché d’une civilisation exsangue, avec « du blanc d’œuf dans les veines ». Cette civilisation, c’était pour Lawrence un catalogue de choses déplaisantes, qui allait du temple méthodiste à la machine à vapeur, en passant par la Holy Bible et la Ford T. Tout cela fabriquait des hommes atrophiés, des « cadavres nés », dominés par une sociabilité castratrice et un instinct de mort qui se manifestait paradoxalement par une peur de mourir.

À quoi, Lawrence opposait une philosophie toute nietzschéenne, faite d’acquiescement. Non pas Alceste d’outre-Manche, mais nouvel Héraclite, s’élevant contre la vie dégradée et les religions de consolation. La religion ne doit pas nous consoler, mais nous réconcilier avec le grand fleuve du devenir. Chez lui, le sentiment religieux passait par la poésie et, en un sens, il ne fut même que poète, dans ses romans, ses nouvelles, ses essais, ses récits de voyage. La poésie traduisait mieux son rapport immédiat aux choses. Elle touchait à l’élémentaire et correspondait à son tempérament de lutteur en guerre contre le monde, n’annonçant pas la mort de Dieu et la venue du surhomme comme le prophète de Sils-Maria, mais le retour des dieux païens qui avaient laissé leurs empreintes sur les stèles étrusques et les monuments aztèques.

Une œuvre « énorme, incalculable », selon Drieu

Il y avait en lui une furie meurtrière, comme un vieux fond d’anthropophagie venu de la nuit des temps. Polemos, la guerre, père et roi de toutes choses, disait déjà Héraclite. C’est cela que Lawrence a été cherché au Mexique et qu’il a consigné dans Le Serpent à plumes (1926). Nous voici plongés dans les antiques cultes aztèques qui arrachaient le cœur de leurs victimes pour les offrir au Soleil. Serpent à plumes, Quetzalcoatl en bon aztèque, l’oiseau-serpent, Dieu amphibie procédant de la terre et du ciel, le Dieu de ceux que l’on a appelé les peuples du Soleil.

Seul Lawrence pouvait nous offrir un tel spectacle, étant lui-même dévoré d’un feu intérieur – la tuberculose – que son surmenage amplifiait, être de braise à la fécondité torrentielle, écrivant des nouvelles en rafale et des romans-fleuves, sans compter les essais, la correspondance et le millier de poèmes. Une œuvre à la portée « énorme, incalculable », disait Drieu la Rochelle, préfacier et traducteur de L’Homme qui était mort, une nouvelle de Lawrence consacré au Christ.

Épiphanie de sang et apothéose solaire

Les photographies conservent la trace de son étonnant magnétisme. Il y apparaît, sous une barbe broussailleuse, de plus en plus tendu, fiévreux, osseux, perçant, en homme qui scrutait de nouveaux horizons, tout en défiant la mort qui allait le cueillir à Vence en 1930.

Il voulait guérir les hommes du christianisme, de la démocratie, du socialisme, de la religion du progrès, du culte de l’industrie et de la loi du commerce, dans une épiphanie de sang et une apothéose solaire. Jamais il n’a reculé devant la beauté sauvage de la vie, poursuivant l’élan nietzschéen, mais avec des accents Wandervogel. C’était la foudre annonciatrice d’orages violents, admonestant ses contemporains avec la véhémence d’un Ézéchiel. Quelque chose comme l’Etna recrachant Empédocle.

Lawrence vivait en amont de l’histoire des hommes, dans un espace-temps mythique, inaccessible à la science et à la rationalité. C’était un contemporain des civilisations étrusques et précolombiennes. Il avait posé son cerveau d’homme du XXe siècle sur la cheminée, avec sa raison étroite et son absence d’imagination, et ne se laissait plus guider que par l’instinct et la psychologie des profondeurs. Ce qui lui importait, c’était l’émotion. En cela, c’était une nature « passionnément religieuse ». Du latin, religare, « relier » au cosmos. L’émotion-communion dont Lawrence situait le siège dans « le plexus solaire », qui nous rattache au cosmos et renoue avec l’ancien paganisme.

Apollinien et dionysiaque

« I’m many men », j’ai beaucoup d’hommes en moi, disait-il en bon polythéiste, lesquels ne furent jamais en paix entre eux. Car on ne peut pas résumer Lawrence à un trait de sa personnalité. Elle était trop riche, tour à tour rugueuse, lyrique, querelleuse, douce, incandescente, irritable. C’était un homme pris dans une contradiction intérieure, un mouvement d’oscillation qui le faisait aller de la tendresse pour les hommes au rejet du troupeau indistinct, de la célébration du sexe à l’horreur des femmes et du matriarcat, de la fusion à la destruction. On ne peut s’empêcher de voir en lui un avatar du Dieu Shiva, le Dieu de la destruction qui annonce un monde régénéré et dont l’emblème est un phallus.

Il aura été masculin et féminin, lunaire et solaire, apollinien et dionysiaque, non pas double, mais multiple, aspirant à embrasser la totalité, le Grand Tout, ce Dieu Pan dont il prophétisait le retour comme Ezra Pound, mais avec une sauvagerie que l’hermétisme du poète américain rallié au fascisme contenait. Son animal totémique était le phénix. Comme lui, il n’en finit pas de renaître de ses cendres fumantes, ne pouvant qu’acquiescer au cycle inchangé de la vie. Si l’homme est un oiseau, la femme est un serpent. À eux deux, ils forment cet oiseau-serpent, Quetzalcoatl, dont Lawrence fut l’augure et l’aède célébrant Sol invictus.

© Photo : En 1912, Frieda von Richthofen rencontre l’écrivain David Herbert Lawrence, un ancien étudiant de son époux. Elle en tombe vite amoureuse, et part avec lui sur le continent.

Laisser un commentaire

Sur le même sujet

S’abonner à la newsletter