Coronavirus : le retour à la normale

Sur injonction du gouvernement, la populace peureusement séquestrée chez elle peut enfin retrouver une certaine liberté de mouvement, toute relative il est vrai, mais suffisante pour remplir sa mission première et fondamentale : aller gratter au turbin.
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La joie était dans les cœurs, et même si les craintes n’étaient pas toutes écartées, l’heure était à l’optimisme général. Frédéric ne dérogeait pas à la règle, et c’est avec l’enthousiasme du prisonnier bénéficiant d’une remise de peine qu’il apposa le masque chirurgical obligatoire sur son visage réjoui avant de s’engouffrer dans le métro.

Il est vrai que Frédéric avait assez mal vécu cette période de réclusion, lui qui aimait les soirées au bistrot entre copains, les ciné-clubs et les virées en Bourgogne. Seul avantage de la situation, il avait réussi à imposer à son épouse le respect de la distanciation sociale et des « gestes barrières » au sein même du foyer, ce qui lui évitait la corvée bimensuelle d’une fornication poussive et laborieuse, d’autant que Louise, sa chère et tendre, s’était vengée de son enfermement forcé sur le pauvre réfrigérateur qu’elle pillait inlassablement depuis le début du confinement. Elle avait ainsi pris facilement 10 kilos, ce qu’elle niait farouchement, s’évertuant à s’insérer, avec toujours plus de difficultés, dans une garde robe désormais obsolète qui lui donnait l’apparence d’un apprenti sumo s’adonnant au shibari.

Quoi qu’il en soit, c’était donc avec une ardeur mêlée d’impatience qu’il retrouvait le chemin de son agence de conseil en gestion du patrimoine.

Comment bien se laver les mains avec Ary Abittan

À cette heure matinale, la rame de métro était à moitié vide. Tous les zombies se tenaient à distance respectable, plongés comme par le passé dans la contemplation hallucinée de leurs smartphones. Frédéric avait opté pour le « cycle 1 » proposé par son DRH, un planning de travail étalé de 6 h 30 à 14 h 30 afin « d’éviter les heures de pointe » et de ne pas « engorger les transports en commun ». Le lever à 5 h 30 était certes un peu douloureux, mais il était bien normal de faire quelques efforts pour gérer au mieux la « sortie de crise ». Par ailleurs, ce cycle était bien plus avantageux que le second, 15 h-22 h 30, qui faisait manquer le show d’Hanouna ainsi que le 20 heures de TF1.

Sur les écrans digitaux parsemant les couloirs des stations, d’irrésistibles humoristes, tel Ary Abittan, expliquaient à Frédéric et ses semblables déficients mentaux comment bien se laver les mains, se moucher proprement et ne pas cracher au visage de son voisin. Tous les 500 mètres, des flics « bienveillants » et « pédagogues », le LBD encore fumant, veillaient au respect scrupuleux des consignes péniblement ânonnées au micro par un agent RATP sans doute sélectionné par discrimination positive pour ses difficultés d’élocution.

Après 1 h 10 de trajet, l’enthousiasme du retour au labeur était un déjà un peu retombé mais Frédéric s’accrochait à la conscience de son rôle primordial dans le redémarrage de l’économie et donc dans l’avenir radieux du capitalisme, c’est-à-dire du monde. Après trois sas de sécurité et plusieurs frictions de gel hydro-alcoolique, il put enfin rejoindre son poste de travail et s’asseoir à son bureau trop longtemps délaissé. Il avait retrouvé sa place, sa vie retrouvait un sens. S’apprêtant à allumer son ordinateur, il essuya d’un revers de main la légère couche de poussière qui s’était déposée sur le clavier, ce qui lui déclencha une brève quinte de toux. Une alarme se mit alors immédiatement à hurler et, en moins de quelques secondes, un agent de sécurité masqué surgit dans le bureau et lui infligea un coup de taser qui lui fit perdre connaissance.

Tout est sous contrôle

Lorsqu’il recouvra ses esprits, Frédéric était enfermé dans une cabine de plexiglas, le pantalon baissé et un thermomètre dans le cul. Avant qu’il puisse comprendre exactement ce qui lui arrivait, des hommes en blouse blanche lui expliquèrent qu’il n’était pas en état de reprendre le travail « sur site », qu’il devait poursuivre le « télétravail », en cumulant bien entendu les deux cycles horaires pour compenser la « baisse de productivité » engendrée par l’activité à domicile. Par ailleurs, on lui annonça qu’on lui avait placé une puce électronique sous-cutanée au niveau du poignet. C’est désormais elle qui analyserait son état de santé et déterminerait ce qu’il serait autorisé à faire dans l’avenir.

Sans trop savoir comment, Frédéric se retrouva assis dans le canapé de son salon. Il était déjà 19 heures. Louise, inquiète de son visage hagard, lui demanda si tout allait bien.

– Oui, oui, tout va bien. Tout est sous contrôle, répondit-il d’une voix qu’elle reconnut à peine.

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