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Pierre Mari pour son livre Contrecœur aux éditions de la Nouvelle Librairie

Contrecœur et contrepoisons de Pierre Mari

« Une France sans lettres » ! Tel est le constat que dresse Pierre Mari, romancier et essayiste. De lettres, l’auteur n’en manque pourtant pas. Au chevet d’un monde postlittéraire, il fait briller les derniers feux de la critique littéraire telle qu’on l’a pratiquée au XIXe siècle. Pratiquée avec art, la critique est hygiène de la littérature. Pierre Mari y excelle.
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Je ne sais plus trop où Nietzsche – qui, comme on sait, fut faible et malade l’essentiel de sa vie – expliquait que le critère de la grande santé ne résidait pas tant dans la manifestation de la force physique que dans la capacité à identifier les maladies nouvelles qui modifient à leur insu le corps des autres, surtout ceux qui se croient encore préservés des atteintes de la maladie.

Ce trait m’est revenu pendant les journées délicieuses où, brinquebalé en train entre Paris et l’Ouest de la France, j’ai passé des heures enchanteresses à lire le recueil de critiques littéraires de l’excellent Pierre Mari, Contrecœur, Chroniques d’une France sans lettres, paru aux éditions de La Nouvelle Librairie.

Sans comparatisme, pas de critique

Si vous croyez que les critiques littéraires soit n’existent plus soit ne servent plus à grand-chose, sachez que vous vous trompez lourdement, et ce petit recueil de dynamites serrées comme des bijoux de plusieurs carats qu’un anarchiste aurait dissimulés dans un écrin discret vous le démontrera.

Car ce n’est pas tout que de savoir pourquoi telle ou telle vedette surcotée du monde des livres – l’insignifiant et dépressif Emmanuel Carrère, la sotte Delphine de Vigan, le fade Jérôme Ferrari, le prétentieux Olivier Rolin, l’insupportable Christine Angot, la médiocre Alice Ferney ou l’inutile Camille Laurens – relèvent du domaine de l’imposture et de la bêtise médiatisées.

Il faut encore être capable de l’exposer, de le démontrer, de le prouver, un peu comme un savant entend démontrer l’inexactitude ou la fausseté d’une théorie physique en déroulant toutes les réalités et les lois que cette théorie n’est pas en mesure d’expliquer, de justifier ou de prendre en compte ; parce qu’aucune théorie physique ou cosmologique, si séduisante soit-elle, ne peut faire l’économie de toute la profondeur de l’univers où se déploient des milliards de galaxies.

De même que, selon Baudelaire, il n’y a d’intelligence universelle que par l’usage de l’analogie, de même il n’y a de critique littéraire pertinente et profonde que par la comparaison entre les textes, les auteurs, les langues, les tempéraments, les époques.

Qu’est-ce que l’aristocratie littéraire ?

Il suffit par exemple d’un commentaire avisé ou intempestif d’un mot de Dostoïevski ou de saint Augustin propulsé au bon endroit comme un boulet de canon sur la fente d’une citadelle ennemie, et tout le Royaume vide, narcissique, dérisoire, frelaté et vain d’un Emmanuel Carrère s’effondre en deux minutes, tel un colosse de Rhodes qu’on découvrirait soudain à la fois précaire et unijambiste.

Parole, quand je lisais les deux articles au vitriol mais d’une sagesse élémentaire consacrés par Mari à l’auteur de Limonov et de L’Adversaire, j’avais l’impression que le train roulait deux fois plus vite.

Mais ce n’est pas tout.

Le livre contient surtout une pépite, intitulée La Mort d’un banquier et l’Aristocratie littéraire, consacrée à l’essence de l’art romanesque et à Gustave Flaubert qui, pour être on ne peut plus elliptique, n’en demeure pas moins l’un des textes les plus importants et les plus décisifs qu’il m’ait été donné de lire depuis longtemps sur ce motif.

Pas seulement parce que ce qu’il dit est à la fois profond et puissant, mais surtout parce qu’il contient l’énoncé d’une vérité latente et décisive sur les pouvoirs particuliers de la littérature romanesque que je soupçonnais depuis longtemps, mais que je n’étais jamais parvenu à formuler et à identifier de façon aussi irrévocable – destinale, diraient avec leur emphase native les Allemands.

Combien aurais-je aimé lire un texte semblable quand j’avais vingt ou trente ans (et ce n’est pourtant pas un flaubertien qui écrit ça). Il m’en aurait presque plus appris que les volumes, pourtant remarquables, de nos anciens maîtres Michel Crouzet et Jean Starobinski que je dévorais et annotais dans les cafés alors encore heureusement très enfumés de la place de la Sorbonne.

La lumière sur les malheurs du temps

« Si l’on découvre un jour ma grande spécialité, celle où j’étais seul au monde et incomparable, disait immodestement Jean Cocteau, ce sera le déniaisement des genres. »

Pierre Mari pourrait s’attribuer sans mentir le même éloge.

Sauf qu’il ne fait pas seulement que déniaiser ; il éclaire, avec une lumière que les ténèbres de la médiocrité ne dispersent pas, les raisons profondes de l’anomie et du dénuement qui ont saisi la littérature française contemporaine depuis la fin du siècle précédent.

Connaître les raisons d’un malheur ne vous en libère pas, mais il vous rend plus serein, plus lucide dans l’adversité. Il donne à la bêtise du temps présent la part de vérité métaphysique et nécessaire qui lui revient aussi.

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