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Pierre-Yves Clais, ancien casque bleu arrivé au Cambodge il y a a 30 ans et engagé depuis lors corps et âme dans sa reconstruction, devenant témoin, acteur et défenseur de son histoire vivante.

Conflit Khméro-Thaï :  « L’armée thaïlandaise semble évoluer en roue libre, et n’obéit plus réellement à un gouvernement par ailleurs démissionnaire »

Afin de tenter d’éclairer le conflit qui embrase la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, nous avons interrogé Pierre-Yves Clais, ancien casque bleu arrivé au Cambodge il y a a 30 ans et engagé depuis lors corps et âme dans sa reconstruction, devenant témoin, acteur et défenseur de son histoire vivante.

ÉLÉMENTS. Travaillant et vivant au Cambodge, attaché à ce pays depuis plus de trente ans, pouvez-vous nous expliquer les origines historiques du conflit frontalier qui l’oppose à la Thaïlande?

PIERRE-YVES CLAIS. Pour nous, Français, tout commence véritablement avec Napoléon III et la Troisième République. À peine installés en Cochinchine (le sud de l’actuel Vietnam), nous déployons une puissance militaire qui impressionne le roi du Cambodge, Ang Duong. Confronté comme ses prédécesseurs depuis des siècles aux agressions siamoises qui dépècent son royaume et réduisent sa population en esclavage, il y voit une opportunité de résistance. Il tente à deux reprises, en vain, d’attirer l’attention de Napoléon III sur le sort du Cambodge. Sur le point d’apporter son soutien aux troupes françaises engagées dans la conquête de Saïgon, il est emporté par la mort. Son fils Norodom, poursuit cette politique d’ouverture envers la France. Le 11 août 1863, il signe avec l’amiral de La Grandière, gouverneur de Cochinchine, un traité plaçant le Cambodge sous protectorat français. Ce choix vise à le prémunir des razzias siamoises, tout en nourrissant l’espoir de restaurer une partie de l’intégrité territoriale perdue au fil des expansions thaïlandaises.

L’Empire khmer, l’une des plus brillantes civilisations d’Asie du Sud-Est, domina la région du Ier au XIVe siècle, de la période pré-angkorienne (Ier–IXe siècle) à l’apogée angkorienne (IXe–XIVe siècle), avant de s’affaiblir progressivement sous les coups répétés de ses voisins du Nord et de l’Est. Les Siamois, issus des populations taï originaires du Yunnan et poussés vers le sud par des pressions démographiques et politiques, s’installèrent d’abord aux marches nord-occidentales de l’Empire khmer. Longtemps vassaux d’Angkor, ils furent également employés comme mercenaires au sein de ses armées. D’abord semi-autonomes, ils commencèrent à contester l’autorité centrale à mesure que le pouvoir angkorien déclinait. À partir du XIIIe siècle, ces migrations taï, accélérées par l’expansion chinoise au Yunnan, se transformèrent en une dynamique d’expansion continue : profitant de l’affaiblissement d’Angkor, les Siamois s’infiltrèrent progressivement dans les territoires khmers et procédèrent à l’annexion de provinces périphériques, contribuant ainsi de manière décisive au démembrement de l’Empire khmer.  Les Siamois, issus de migrations venues du Yunnan en Chine, incarnèrent une force d’expansion implacable qui contribua au démembrement de l’Empire khmer. Dès le XIIIe siècle, ces migrants, fuyant les pressions chinoises, s’infiltrèrent dans les territoires khmers, profitant du déclin d’Angkor pour annexer ses provinces périphériques. Ils fondèrent des royaumes comme Sukhothaï et Ayutthaya, lancèrent des raids répétés qui culminèrent avec le sac d’Angkor en 1431 : pillages, massacres et déportations massives laissèrent la capitale en ruines, forçant les Khmers à abandonner leur cœur historique. La décadence du royaume khmer, pris en tenaille entre Siamois et Vietnamiens, se poursuivit jusqu’au milieu du XIXe siècle. Réduit comme une peau de chagrin, le Cambodge n’est alors virtuellement qu’une « Atlantide en sursis ».

ÉLÉMENTS. Quel a été le rôle de la France dans cette région et quels sont ses liens particuliers avec le Cambodge ? Est-elle toujours impliquée sur place, si oui sous quelle forme ?

PIERRE-YVES CLAIS. En 1863, à la demande du roi Norodom Ier, la France instaura un protectorat pour préserver l’existence du royaume khmer. Ce régime mit fin à des siècles d’érosion territoriale et de razzias, stabilisa le pays, abolit progressivement l’esclavage, pacifia le territoire et mit un terme aux guerres ethniques récurrentes liées à la chasse aux captifs. Il permit aussi une modernisation de l’administration et l’émergence du Cambodge sur la scène mondiale. Grâce au traité franco-siamois de 1907, le Cambodge récupéra des provinces clés comme Battambang et Siem Reap (incluant les temples d’Angkor), représentant environ un tiers de son territoire actuel.

En 1941, profitant de la défaite française face à l’Allemagne, la Thaïlande attaque l’Indochine française ; en riposte, la marine française remporte une victoire décisive à Koh Chang (17 janvier 1941) en détruisant ou neutralisant une grande partie de la flotte thaïlandaise, démontrant sa supériorité militaire avec une force composée uniquement d’un croiseur léger et de trois vieux avisos.

Malgré ce succès majeur, le Japon impose une paix défavorable à la France, qui doit céder à la Thaïlande des territoires laotiens et cambodgiens (Battambang, Siem Reap). Ces territoires seront ne seront rendus qu’en 1946 après la défaite du Japon et le retour de la France en Indochine.

Ces liens historiques ont forgé une relation particulière entre les deux nations, marquée par une influence culturelle durable : langue française, éducation, architecture coloniale, et préservation du patrimoine (restauration d’Angkor dès le début du XXe siècle). La France joua également un rôle décisif dans la paix post-Khmers rouges, en co-organisant les accords de Paris de 1991, qui mirent fin à la guerre civile et ouvrirent la voie à la reconstruction.

Aujourd’hui, en 2026, la France reste impliquée au Cambodge à travers un partenariat bilatéral, en voie d’être élevé au rang de partenariat stratégique.

ÉLÉMENTS. Ces derniers mois, les tensions se sont ravivées, au point de déclencher un nouveau conflit. Quelles sont les explications de ce regain de violence ? Qui a tiré le premier ?

PIERRE-YVES CLAIS. Celui qui a tiré le premier est sans conteste… la Thaïlande, qui a relancé les hostilités dès 1954.

Profitant de ce qu’elle percevait comme un retour de la vulnérabilité cambodgienne après l’indépendance de 1953, elle reprend son agenda expansionniste et occupe militairement le temple de Preah Vihear, dans les monts Dangrek. Le Cambodge saisit alors la Cour internationale de Justice, qui attribue le temple au Cambodge en 1962, décision confirmée en 2013.

La Thaïlande, tout en acceptant formellement ce jugement, continue de revendiquer les zones environnantes et plusieurs temples frontaliers. Elle rejette la carte de l’Annexe I établie par la France en 1908, pourtant validée par la CIJ, au profit de cartes thaïlandaises unilatérales fondées sur une interprétation stricte de la ligne de partage des eaux (ligne théorique suivant les crêtes des monts Dangrek).

Chaque période de faiblesse cambodgienne a été exploitée par la Thaïlande. Le sort réservé aux réfugiés cambodgiens durant la période khmère rouge, détournements de l’aide internationale, viols, crimes, racket institutionalisé, en est une illustration tragique, tout comme ce qu’on appelle le Massacre des Dangrek, le 12 juin 1979 où 45 000 refugiés cambodgiens furent poussés dans les falaises de Preah Vihear parmi des champs de mines, 3000 personnes y perdirent la vie et 7000 furent portées disparues.

Ce passé, totalement occulté dans les récits officiels thaïlandais, ressurgit aujourd’hui. Les affrontements de 2025, plus graves encore que ceux de 2008-2011, ne sont qu’une répétition amplifiée de ces rivalités anciennes. Derrière le discours de partage civilisationnel se cache un projet de domination visant à nier l’héritage khmer et à justifier des conquêtes historiques menées par la force.

Le ministre des affaires étrangères de Thaïlande, déclarait récemment « La civilisation khmère n’est pas un monopole du Cambodge. Vous avez des temples khmers en Thaïlande, vous avez des temples khmers au Vietnam, vous avez des temples khmers en Indonésie. Je rejette donc totalement l’idée que ces temples appartiennent au Cambodge. Vérifiez donc votre histoire ! » Or, ces temples khmers dont il parle se dressent sur des terres que le Siam a arrachées par la force après avoir saccagé Angkor et dépecé l’Empire khmer. Ils ont été construits par des rois khmers, sur une terre khmère, bien avant que ses propres ancêtres ne s’en emparent.

Le Vietnam possède, lui, des temples chams et non pas khmers, quant à l’Indonésie elle possède des sites hindou-bouddhiques influencés par de multiples cultures, mais aucun n’est khmer…

Mais peu importe la réalité historique ou les jugements internationaux : la Thaïlande a réécrit l’histoire et s’y tient, parce qu’elle sert un projet de conquête toujours à l’œuvre.

ÉLÉMENTS. Quelles ont été les conséquences immédiates de ces nouveaux affrontements sur la population locale, comment les habitants des régions frontalières vivent-ils cette nouvelle vague de combats au quotidien ?

PIERRE-YVES CLAIS. Comme on peut l’imaginer, ces nouveaux affrontements ont provoqué une panique immense, un véritable sauve-qui-peut, d’autant plus brutal que la population vivant le long de la frontière dispose de moyens extrêmement limités. Il s’agit majoritairement de paysans très pauvres, déjà marqués par des décennies de conflits. Pour eux, cette nouvelle vague de violences s’ajoute à une longue litanie de tragédies : la guerre, les Khmers rouges, puis des années de guérilla. Ils vivent aujourd’hui cette épreuve avec une résignation douloureuse, dans des conditions de survie particulièrement rudes. Les familles ont trouvé refuge sous des tentes de fortune faites de bâches en plastique, posées à même le sol : étouffantes sous le soleil, trop fraîches la nuit. L’accès aux vivres est aléatoire, dépendant d’une aide inégalement organisée.

Tous ont dû abandonner leurs champs et leur bétail sans surveillance. L’armée thaïlandaise pille ce qu’elle peut : les réseaux sociaux regorgent d’images où l’on voit des soldats parader avec des meubles, des motos ou des engins agricoles emportés vers la Thaïlande. Pour des populations qui ne possèdent déjà presque rien, ces pillages signifient souvent une bascule irréversible dans la misère. De nombreuses femmes se retrouvent seules, leurs maris ayant été envoyés au front, elles vivent dans une angoisse permanente.

Dès le mois de décembre, Bangkok n’a pas hésité à lancer des frappes aériennes sur les zones frontalières cambodgiennes, parfois jusqu’à 90 kilomètres à l’intérieur du territoire, provoquant la mort de dizaines de civils et le déplacement de plus de 500 000 personnes. Incapable de s’emparer par la force du symbolique temple angkorien de Ta Krobey, l’armée thaïlandaise l’a bombardé à deux reprises, tuant tous ses occupants et le réduisant à un amas de gravats. Le temple majeur de Preah Vihear, complexe religieux khmer édifié sur plus de trois siècles, a lui aussi subi des dégâts considérables.

ÉLÉMENTS. Il semble que certains milieux « droitiers » français aient une certaine appétence pour la Thaïlande et donc plutôt une inclination pour elle dans ce conflit. Comment l’expliquez-vous ?

PIERRE-YVES CLAIS. Je n’habite plus en France depuis fort longtemps, mais il me semble que c’est tout le contraire. Les militants de ma génération avaient pour beaucoup ce tropisme Cambodgien renforcé par les chansons de la Souris Déglinguée. Je me souviens de ces camarades qui passaient allégrement des jungles birmanes aux forêts cambodgiennes « pour soutenir le combat de je ne sais quelle guérilla *», en l’occurrence celle du général royaliste Toan Chhay, qu’au lycée nous nous battions contre les communistes avec le renfort d’un camarade cambodgien survivant des camps Khmers rouges, sans oublier Vibo, Cambodgien lui-aussi, qui dirigeait le GUD au milieu des années 80.

Non, ceux qui soutiennent la Thaïlande actuellement du côté français sont plutôt les sémillants retraités de Pattaya ainsi que les jeunes des cités pour qui Phuket est une sorte de Nirvana balnéaire…

ÉLÉMENTS. A titre personnel, qu’est-ce qui a suscité votre attirance pour la Cambodge et nourrit votre attachement, pour ne pas dire votre passion, pour ce pays ?

PIERRE-YVES CLAIS. Arrivé au Cambodge il y a 33 ans comme parachutiste d’Infanterie de Marine dans le cadre de l’Apronuc, j’ai vu un pays meurtri se reconstruire pas à pas. Au fil du temps, j’y ai planté mes racines, fondé une famille franco-khmère et accompagné, à ma manière, sa renaissance. Guide en forêt, capitaine de jonque, rédacteur de guides touristiques, entrepreneur, acteur de la promotion culturelle, du Bokator (l’art martial des guerriers d’Angkor) à la protection des éléphants, j’ai parcouru et parcours encore ce pays, des jungles des hauts plateaux aux rives du Mékong.

Chaque route empruntée, chaque lecture, chaque rencontre nourrit un attachement profond et indéfectible à ce pays dont l’histoire a un jour croisé celle de mes ancêtres, au point d’en infléchir le destin.

ÉLÉMENTS. Selon vous, existe-t-il un espoir de résolution durable du conflit ? A quelles conditions ?

PIERRE-YVES CLAIS. Je ne suis guère optimiste. L’histoire montre avec constance que les Siamois se soucient peu des traités qu’ils ont signés : nos archives coloniales regorgent de plaintes émanant de diplomates et de chargés d’affaires français, excédés par l’attitude de leurs homologues siamois.

Aujourd’hui, l’armée thaïlandaise semble évoluer en roue libre. Elle n’obéit plus réellement à un gouvernement par ailleurs démissionnaire et constitue un véritable État dans l’État. Elle cherche avant tout une victoire militaire, fût-elle symbolique, afin de renforcer son prestige et son emprise sur le pays. Cette armée, qui a mené pas moins de treize coups d’État depuis 1932, ne reconnaît d’autorité effective que celle du roi Rama X, personnage pour le moins fantasque. Les militaires contrôlent en outre une part considérable de l’économie nationale : grandes entreprises, réseaux mafieux, prostitution. Leur enrichissement est colossal. Dans un contexte politique intérieur délétère, une « petite guerre » sans grand risque contre le voisin cambodgien offre une diversion idéale, cimentant une union sacrée de circonstance.

Le Cambodge, lui, se retrouve virtuellement sans alliés face à un adversaire infiniment plus puissant. Certains réduisent ce conflit à l’affrontement d’un vassal de Pékin contre un allié régional des États-Unis ; la réalité est bien plus complexe. Force est de constater que la Chine a peu agi en faveur du Cambodge. Elle possède des intérêts des deux côtés de la frontière et a été échaudée par les escroqueries massives visant ses ressortissants, notamment à travers les tristement célèbres scam centers. Ces centres d’appels frauduleux, véritable fléau de l’Asie du Sud-Est, sont dirigés par des mafias chinoises et prospèrent aussi au Cambodge, avec la compromission regrettable de responsables politiques locaux. À cela s’ajoutent les casinos, plaques tournantes du blanchiment d’argent, où Cambodgiens, Thaïlandais et Chinois ont tous des intérêts croisés, et donc des rivalités, qui empoisonnent les relations régionales.

Quant à Donald Trump, après avoir annoncé en fanfare avoir instauré une nouvelle paix entre « l’Arménie et le Cambodge » en septembre, puis paraphé un accord de cessez-le-feu aussi spectaculaire qu’éphémère à Kuala Lumpur le 26 octobre, il semble désormais s’en laver les mains.

Depuis le dernier cessez-le-feu, la Thaïlande consolide impunément les positions conquises par la force : murs de conteneurs, barbelés, drapeaux plantés comme autant de faits accomplis. Bangkok parle non d’invasion, mais de simple « réaffirmation de sa souveraineté ».

L’ASEAN, fidèle à sa pusillanimité coutumière, observe sans agir. L’avenir, dès lors, n’augure rien de bon.

*La Souris Déglinguée, Bangkok.

Propos recueillis par Xavier Eman

© Photo : Pierre-Yves Clais, arrivé au Cambodge il y a a 30 ans et engagé depuis lors corps et âme dans sa reconstruction.

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