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Christianisme

L’autre christianisation de l’Europe : des moines celtiques à l’amnésie romaine

Entre le Ve et le VIIIe siècles, l’Occident fut rechristianisé moins depuis Rome que depuis les monastères irlandais et brittoniques. Colomba, Aidan, Colomban et leurs disciples implantèrent un christianisme monastique, territorial et culturellement enraciné. Cette pluralité fut ensuite progressivement absorbée par une Église diocésaine, juridique et gréco-latine. Aujourd’hui, tandis que Rome encourage l’inculturation des peuples extra-européens, l’Europe occidentale a largement perdu la mémoire de ses propres formes chrétiennes vernaculaires.

L’histoire religieuse de l’Europe occidentale est souvent racontée comme une progression naturelle de Rome vers les peuples du Nord. Ce récit oublie pourtant une autre matrice. Entre les Ve et VIIIe siècles, l’Irlande, l’Écosse, le pays de Galles, la Bretagne, les Gaules rurales, l’Italie du Nord et les régions germaniques sont profondément marqués par des missions issues du monde irlandais et brittonique. Le moine Colomba (521-597) fonde Iona, un monastère sur une petite île des Hébrides, en 563. Aidan (vers 590-651) établit Lindisfarne, sur une autre île mais située en Angleterre. Colomban (543-615) quitte l’Irlande vers 590, fonde Luxeuil dans les Vosges, puis Bobbio, dans la péninsule italienne, et participe à la rechristianisation de l’Occident continental.

Il n’existait pas une « Église celtique » unifiée et schismatique. L’historiographie parle plutôt de chrétientés insulaires. Leur originalité était surtout institutionnelle et culturelle. Dans des sociétés peu urbanisées, l’abbé, le monastère, le saint fondateur et son territoire pouvaient compter davantage que la cité épiscopale. Le christianisme avait pris la forme des sociétés qu’il rencontrait. Il pratiquait déjà ce que Rome appelle aujourd’hui l’inculturation.

Le problème est que cette pluralité fut progressivement absorbée par une Église de plus en plus diocésaine, juridique, romaine et intellectuellement gréco-latine. Il y eut une succession de normalisations, parfois choisies localement, parfois imposées, parfois accompagnées de violence et de réécriture de la mémoire. Le paradoxe contemporain est plus rude encore. L’Église encourage aujourd’hui l’inculturation des peuples extra-européens alors que l’Europe occidentale a largement perdu ses anciennes formes chrétiennes vernaculaires.

Une christianisation enracinée, puis les premières résistances

L’Irlande n’avait jamais appartenu à l’Empire romain. Son Église ne pouvait donc pas simplement reproduire le modèle cité, évêque, diocèse. Les évêques existaient, mais de grands réseaux monastiques pouvaient être gouvernés par un abbé. Cette organisation s’insérait dans une société rurale et lignagère. Elle produisait un christianisme territorial : îles, sources, vallées, chemins, ermitages et saints locaux formaient une géographie sacrée. La Bretagne en garde encore des traces dans ses pardons, ses fontaines et ses chapelles.

Cette première christianisation ne fonctionnait d’ailleurs pas toujours par table rase. En 601, le pape Grégoire le Grand recommande aux missionnaires envoyés chez les Anglo-Saxons de purifier certains anciens sanctuaires plutôt que de les détruire et de transformer des fêtes existantes. Le principe est clair : convertir une culture ne signifie pas nécessairement l’abolir. L’ancien monde peut être baptisé, réinterprété et transmis.

Colomban incarne cette catholicité souple. Il reconnaît le prestige de Rome, mais ne confond pas communion et uniformité administrative. Il défend ses usages et critique librement des évêques continentaux. Cette autonomie rencontre cependant une logique politique inverse. Les Brittons, les habitants celtiques de Grande-Bretagne, voient parfois d’un mauvais œil la mission d’Augustin de Cantorbéry dans le cadre de la conquête anglo-saxonne. Vers 616, selon Bède, quelque 1 200 moines de Bangor sont massacrés par le roi païen Aethelfrith près de Chester. Rome n’ordonne pas le massacre, mais Bède, le père de l’histoire anglaise, le relie symboliquement au refus antérieur des Brittons de coopérer avec Augustin : la violence politique est ainsi relue comme une leçon ecclésiale.

Le concile de Whitby, en 664, est moins violent mais plus durable. Le roi Oswiu choisit le comput pascal romain, qui offre une norme commune et une meilleure insertion dans les réseaux continentaux. Iona ne s’aligne qu’en 716. Le roi picte Nechtan expulse également des communautés colombaniennes refusant certains nouveaux usages. Le schéma est déjà visible : Rome fournit la norme prestigieuse et le pouvoir politique local dispose des moyens de l’imposer.

De l’absorption autoritaire à la romanisation ultramontaine

Avec les Carolingiens, l’uniformisation change d’échelle. Pépin puis Charlemagne favorisent les usages romains pour donner une cohérence religieuse à leur espace politique. Le résultat n’est pas purement italien : la liturgie romaine absorbe des éléments francs et gallicans. Mais la direction est nette. La pluralité occidentale est désormais filtrée par une norme centrale plus facilement administrable.

La réforme grégorienne des XIe et XIIe siècles constitue un tournant plus profond. Elle veut libérer l’Église de la simonie, des nominations laïques et de la tutelle des seigneurs. Pour y parvenir, elle renforce le pape, le droit canonique, l’évêque territorial et les appels à Rome. Le projet répond à des abus réels, mais son effet est centralisateur : pour libérer les communautés des pouvoirs locaux, on les rattache davantage au centre romain.

L’Irlande est alors restructurée par le synode de Ráith Bressail en 1111, puis par celui de Kells en 1152. Les Irlandais participent eux-mêmes à cette réforme, notamment autour de saint Malachie. Il ne s’agit donc pas d’une simple colonisation ecclésiastique. Le résultat reste pourtant une rupture : le vieux monde du saint fondateur, de l’abbé et des réseaux monastiques recule devant la chaîne paroisse, évêque, archevêque et Église universelle.

La « crise de Mellifont » montre que cette normalisation pouvait devenir coercitive. Le monastère cistercien, fondé en 1142 avec un appui irlandais, s’inculture rapidement sous la pression du chapitre général de l’ordre cistercien. Les communautés locales résistent ensuite aux inspections de Cîteaux. Entre 1216 et 1228, les visiteurs rencontrent portes fermées et troubles. Des abbés sont déposés, des filiations sont réorganisées et Mellifont perd une partie de son réseau. Dans le contexte de la conquête anglo-normande commencée en 1169, réforme religieuse, contrôle politique et fracture culturelle finissent par se renforcer. Il n’y a pas d’extermination cistercienne des Celtes, mais il existe bien une coercition institutionnelle et un effacement des autonomies.

Le quatrième concile du Latran (Latran IV), en 1215, consacre le système victorieux : le fidèle est davantage inscrit dans la paroisse, sous son prêtre et son évêque, au sein d’un droit commun. Le concile de Trente, de 1545 à 1563, donne ensuite à cette convergence une puissance nouvelle. Face à la Réforme, Rome renforce la formation des prêtres, les séminaires, la discipline épiscopale, le catéchisme et l’unité doctrinale. Le Missel de Pie V de 1570 n’abolit pas tous les rites anciens. Mais il fait du rite romain la seule référence dominante de l’Occident catholique. Trente ne crée pas la romanisation : il lui donne son armature uniformatrice, disciplinaire et liturgique durable.

À cette normalisation, s’ajoute un effacement intellectuel plus discret. Le catholicisme fait de la Bible, d’Augustin, du droit romain, de Platon et d’Aristote sa haute langue culturelle. Le paganisme grec est désethnicisé et devient philosophie universelle. Les héritages celtiques ou germaniques deviennent mythologie, littérature, folklore ou piété populaire. Ils ne sont pas interdits. Ils sont déclassés ! Le XIXe siècle achève ensuite la romanisation française. Sous l’influence ultramontaine de Dom Prosper Guéranger, les anciennes liturgies diocésaines disparaissent presque toutes entre 1840 et 1875 malgré les résistances de Paris, Lyon ou Besançon. Au nom de la Tradition, on efface des traditions.

Vatican II : l’inculturation pour les autres, l’amnésie pour l’Europe ?

Vatican II semble pourtant renverser cette logique. Sacrosanctum Concilium refuse l’idée d’une « uniformité rigide » lorsque la foi n’est pas en cause et reconnaît la valeur des traditions des peuples. Mais le texte pense particulièrement aux terres de mission. Jean-Paul II ira beaucoup plus loin en Afrique, où Ecclesia in Africa, exhortation apostolique, demande d’étudier la vénération des ancêtres, le monde des esprits, la liturgie et même les structures de l’Église. Dans Querida Amazonia (« Amazonie bien-aimée »), autre exhortation, le pape François invite à accueillir des chants, gestes, symboles et rapports traditionnels à la nature.

Appliqué à un Gaël du VIe siècle ou à un Breton, ce programme ressemble exactement à la première christianisation. Pourtant, le traitement reste asymétrique. Les ancêtres africains deviennent un objet d’inculturation ; une fontaine bretonne reste facilement du folklore. La relation amazonienne à la nature peut nourrir une liturgie ; les anciennes cosmologies celtiques ou germaniques suscitent vite le soupçon de néopaganisme ou d’identitarisme. Cette prudence a des raisons historiques, notamment les récupérations nationalistes modernes, mais elle finit souvent par confondre enracinement et fermeture ethnique.

Le privilège du vernis gréco-romain accentue cette contradiction. En 1998, l’encyclique Fides et ratio (« Foi et raison ») de Jean-Paul II présente l’inculturation gréco-latine comme un acquis que l’Église ne peut abandonner. Rien d’équivalent n’est accordé à Iona, aux traditions brittoniques ou au monde germanique christianisé. Platon est devenu universel. Les autres paganismes ouest-européens restent particuliers et suspects. La culture romaine n’apparaît même plus comme une culture. Elle se présente comme la forme neutre du christianisme et son vecteur universel à l’instar du grec ancien, en occultant Byzance.

Cette histoire ne suffit évidemment pas à expliquer la sécularisation moderne. Mais elle éclaire une perte de résilience. En France métropolitaine, 51 % des 18-59 ans déclaraient n’avoir aucune religion en 2019-2020, contre 29 % se disant catholiques ; en Écosse, 51,1 % de la population était sans religion en 2022 et, au pays de Galles, 46,5 % contre 43,6 % de chrétiens en 2021. Le cas irlandais est plus spectaculaire encore par sa vitesse : la part catholique est passée de 79 % en 2016 à 69 % en 2022. Chez les 25-29 ans, elle n’est plus que de 53 %, tandis que 26 % déclarent n’avoir aucune religion ; entre 2016 et 2022, le nombre de catholiques de 25 à 44 ans a reculé de 17 %. L’identité irlandaise ne disparaît donc pas avec le catholicisme : elle se découple de lui. La langue, les paysages, les cycles mythologiques et l’héritage celtique deviennent des références culturelles disponibles sans passer par l’Église, même si le néopaganisme religieux proprement dit reste très minoritaire.

Le vide n’est pas massivement rempli par le néopaganisme, qui reste encore minoritaire, mais le mouvement existe et progresse rapidement : le recensement de 2021 en Angleterre et au pays de Galles comptait environ 74 000 personnes se déclarant païennes, 13 000 wiccans1 et 8 000 relevant du chamanisme, tandis que les nomenclatures distinguent désormais Druid, Heathen, Pagan, Wicca et même Celtic Christian.

À ce retour religieux, s’ajoute un écho culturel incomparablement plus large. Tolkien, catholique convaincu, a pourtant construit une mythologie dont les formes visibles viennent largement des traditions nordiques, celtiques et finnoises. Il reconnaissait lui-même que le Kalevala, vaste geste épique des peuples finnois, avait déclenché son travail mythologique. Or, c’est cette surface préchrétienne – elfes, runes, anneaux, forêts, royaumes, sagas et paysages enchantés – que l’Europe occidentale reçoit massivement par les livres, les films, les séries, les jeux vidéo et jusqu’aux gammes LEGO. Le christianisme demeure profond dans la morale de Tolkien, mais dans la culture populaire son imaginaire est beaucoup plus immédiatement perçu comme celto-germanique et nordique que comme catholique.

Une ressource non mobilisée, mais mobilisable

Le contraste est sévère. Rome encourage aujourd’hui les peuples extra-européens à préserver ancêtres, symboles et rapports à la nature alors qu’elle a longtemps folklorisé ou marginalisé les couches comparables de l’Europe occidentale. Son recul s’inscrit certes dans une désaffiliation plus générale aux institutions de masse, mais le besoin d’identité demeure. L’Irlande l’illustre : le catholicisme est passé de 79 % en 2016 à 69 % en 2022, tandis que langue, paysages, Imbolc, Brigitte et mémoire celtique peuvent désormais porter l’identité sans passer par l’Église.

La Pologne montre que même les bastions catholiques ne sont pas à l’abri : les catholiques déclarés sont passés de 87,6 % en 2011 à 71,3 % en 2021, tandis que des religions natives slaves, encore minuscules, réapparaissent. Il ne s’agit pas d’une paganisation massive, mais d’un déplacement : lorsque le catholicisme cesse de porter l’identité, des références plus anciennes redeviennent disponibles. L’ironie est forte : Benoît XVI reconnaissait en 2008 Colomban comme « réellement un des Pères de l’Europe », alors que Rome avait largement marginalisé l’humus chrétien qui l’avait produit.

1. La wicca, ou le wiccanisme, est un mouvement religieux néopaïen fondé au XXe siècle au Royaume-Uni, comprenant des éléments de croyance tels que le chamanisme, le druidisme et les mythologies gréco-romaine, slave, celtique et nordique.

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