Charles mort ou vif

« Charles mort ou vif » d’Alain Tanner : brève tentative d’évasion

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Les Chroniques cinéma de David L’Épée

Ce premier long métrage de fiction d’Alain Tanner est souvent considéré comme un exemple représentatif de la Nouvelle Vague suisse, même si cette dernière n’a jamais été précisément théorisée.Peut-être doit-on ce rapprochement au grain de l’image, à la prise de son directe, à un certain réalisme formel, à un état d’esprit dans lequel on sent distinctement l’influence des idées de 1968. On y parle en effet de l’aliénation par le travail, de la grisaille de l’existence bourgeoise, d’un idéal de sécession d’avec la société, mais on en parle sur un ton plus poétique que politique et on y cultive moins l’utopie que la mélancolie. En fond sonore, une flûte traversière et un xylophone reviennent de manière entêtante en insistant dans les aigues.

Charles Dé est patron d’une entreprise genevoise de pièces d’horlogerie qu’a fondé son grand-père, un artisan proche des anarchistes jurassiens. Il la dirige en compagnie de son fils, voué à lui succéder, mais ce dernier ne pense qu’en terme de profits et se considère plus comme un affairiste que comme un entrepreneur. Le film commence avec la lecture d’un compliment adressé au patron par les ouvriers reconnaissants de travailler sous ses ordres. M. Dé se sent mal et doit se retirer aux toilettes ; quelque chose semble avoir basculé en lui. Il participe ensuite à une émission de télévision durant laquelle il confie au journaliste qui l’interviewe ses doutes et ses incertitudes quant à son métier et quant à sa conception de la réussite. Cette introspection publique et très peu commerciale irrite son fils au plus haut point. M. Dé, sans prévenir personne, quitte la maison et se cache dans un hôtel. Quelques jours plus tard, il rencontre Paul et Adeline, un couple de marginaux avec qui il se lie et qui l’accueillent dans leur maison à la campagne. Il n’est alors plus Charles mais Carlo, il passe ses journées à lire et à aider Paul dans ses travaux de peinture. Sa femme et son fils le recherchent en vain, seule sa fille, Marianne, une étudiante en lettres membre d’un groupe contestataire nommé Légitime Défense, lui rend visite parfois en secret. Grâce à un détective privé, son fils parvient tout de même à retrouver sa trace et le fait interner de force dans un hôpital psychiatrique après avoir manigancé avec son avocat pour obtenir la direction de l’entreprise.

François Simon, qui n’est autre que le fils (trop méconnu) de Michel Simon et qui interprète le rôle de Charles, joue avec une plasticité admirable. La première partie du film le présente très guindé, incarnant sa position sociale dans la boîte avec un petit air de Le Corbusier dans l’allure : air pincé, lunettes cerclées, cheveux gominés, complet strict et nœud papillon. La rupture survient lorsqu’un beau matin il brise volontairement ses lunettes et explique à son fils, qui s’en étonne, qu’il n’a en vérité jamais eu besoin de lunettes et que celles-ci ne lui servaient qu’ « à y voir moins clair ». Le malaise du début du film nous laisse entendre que l’entrepreneur est atteint physiquement par l’insatisfaction que lui inspire son métier. La seconde partie le montre en tenue de campagne, cheveux en bataille et souvent grimaçant, entre accès de joie presque enfantine et ivresses éthyliques. La performance d’acteur est remarquable et on assiste, à travers l’attitude corporelle et l’expression de la physionomie, à une véritable métamorphose ! « La circulation est devenue l’art dramatique des imbéciles » explique-t-il à Paul et Adeline devant une gravière, quelques minutes avant de voir sa voiture précipitée dans un ravin. Un vent de liberté, d’irresponsabilité aussi, souffle sur cet improbable ménage à trois, et même le détective se laisser aller à pousser la chansonnette : « Il est de retour le joli moi de mai… » L’ordre finira par reprendre ses droits et lorsque Charles, emmené en ambulance, tentera d’ouvrir un dialogue philosophique autour d’une citation d’Henri Lefebvre avec un des infirmiers, joué par Jean-Luc Bideau, ce dernier lancera à son collègue : « Mets la sirène, ça lui fermera sa gueule, puis comme ça on s’emmerdera pas aux feux rouges. » On ne saurait être plus clair.

Réalisateur : Alain Tanner
Pays : Suisse
Année : 1969

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