Ce qui a explosé à Beyrouth, c’est la mondialisation. Lisez Éléments, Guillaume Travers vous explique pourquoi

La catastrophe qui a frappé Beyrouth est inscrite dans la trame même de la mondialisation. Pourquoi ? L’économiste Guillaume Travers nous l’explique dans la dernière livraison d’Éléments au terme d’une enquête-fleuve et magistrale sur ceux qu’il appelle les « sans-papiers milliardaires de la mondialisation », à savoir les porte-conteneurs (près de 95 % des échanges marchands). Voilà les vrais réacteurs du commerce mondial. Sans eux, pas de mondialisation des échanges. Or, ils échappent à tout contrôle : en termes de droit du travail, de normes, environnementales ou pas, d’assurance. Ce sont les passagers clandestins du commerce international : ils ne payent pas le vrai prix du billet. C’est nous qui le payons à leur place. La preuve sanglante par Beyrouth !
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ÉLÉMENTS : Pourquoi cette « bombe flottante », selon le mot même des autorités, battant pavillon de complaisance, n’a jamais été neutralisée ?

GUILLAUME TRAVERS. Le produit chimique qui a explosé au Liban n’aurait jamais dû s’y trouver. Il s’agit de la cargaison d’un navire moldave, ralliant le Mozambique depuis la Géorgie. Le pavillon moldave est l’un des pires pavillons de complaisance de la planète, déjà connu dans de nombreuses affaires. Ce bateau, propriétaire d’un Russe, était très vieux, dans un état pitoyable. Il a dû faire escale au Liban en raison de problèmes techniques. Les autorités libanaises ne l’ont jamais laissé repartir, vraisemblablement parce que ce navire violait toutes les règles de sécurité. En ce sens, il a été neutralisé. Bien sûr, la question est de savoir pourquoi il flottait avec ce chargement au moment où il a fait une escale forcée au Liban.

Nous entrons là dans le vif du sujet. Le pavillon d’un bateau est sa nationalité, qui détermine le régime juridique auquel il est soumis. De nombreux pays vendent leur pavillon à des armateurs plus ou moins scrupuleux, mais ne contrôlent rien. C’est le cas de la Moldavie. Les trois quarts de la flotte commerciale mondiale sont aujourd’hui immatriculés dans des pavillons de complaisance (heureusement pas tous d’aussi piètre qualité). Et pourquoi les armateurs choisissent-ils de tels pavillons ? C’est simple. Ils échappent aux réglementations, mais aussi à toute forme de responsabilité. En l’occurrence, les propriétaires légaux de ces navires sont presque toujours des sociétés-écrans, qui échappent à leurs responsabilités en se dissolvant au moindre problème. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, si mes informations sont correctes, cette société-écran était au Panama. Et, lorsque le navire a été immobilisé, son propriétaire a dû réaliser qu’il serait trop coûteux de le remettre en état. Il l’a donc abandonné dans le port, avec l’équipage et le chargement, le laissant à la discrétion des autorités libanaises, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. Les abandons d’épaves flottantes, sans que les propriétaires soient inquiétés, sont malheureusement une situation courante.

ÉLÉMENTS : On est ici dans le cœur nucléaire, si l’on peut dire, eu égard à la violence de l’explosion, de la mondialisation. Ses coûts savamment cachés viennent d’exploser au visage des Libanais. Pourquoi ?

GUILLAUME TRAVERS. Oui, tout à fait. Le système des pavillons de complaisance et des sociétés-écrans est au cœur de la mondialisation : la quasi-totalité du commerce mondial se fait par ce biais. Cela est créateur de « coûts cachés » considérables : un armateur maximise son profit quand tout va bien, mais quand tout va mal, il disparaît, protégé par une société-écran. Nous étions habitués à ce genre de problèmes dans le cas des marées noires ; nous découvrons aujourd’hui une autre facette de ce système. Tout cela ne pourra cesser qu’en remettant très fondamentalement en cause certaines des institutions qui sous-tendent aujourd’hui le commerce maritime mondial.

Lire dans le dernier Éléments, « Voyage au cœur du commerce international » de Guillaume Travers

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