Carnet de bord d’un néo-urgentiste #coronavirus. Jour 23 : Comment annoncer la mort d’un être cher

Membre de la rédaction d’« Éléments » depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Jour 23 : Comment annoncer la mort d’un être cher.
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Mardi 28 Avril

Lorsque les infirmières de jour viennent remplacer celles de nuit, les premières sont sur le qui-vive et les secondes soucieuses de ne rien oublier. Le moment des transmissions est en effet essentiel, et sa durée s’allonge considérablement ces dernières semaines. Peu importe qu’il s’agisse d’heures supplémentaires (évidemment non payées), ce qui importe est à la fois de partager toutes les informations nécessaires, mais aussi pour les unes, de laisser retomber la tension, et pour les autres, de se mettre en condition.

            Il en est de même entre médecins : le compte-rendu synthétique de l’état des patients qui est d’habitude la règle, laisse davantage la place aux détails biographiques, aux discussions diagnostiques, aux considérations éthiques, à tout ce qui vient donner un sens à des gestes homologuées et des situations répétitives.

            Les visites des parents et des proches n’ont plus cours, mais dans un certain nombre de cas, nous les maintenons, en particulier lorsqu’un patient est au plus mal. Cette après-midi, entrant dans la chambre de cet homme de 93 ans, qui bénéficie du débit maximal d’oxygène, je salue son épouse qui depuis plusieurs jours est autorisée à venir compte-tenu de l’aggravation progressive de l’infection respiratoire. Même s’ils ne se parlent pas, si le patient dort souvent, si son épouse ne voit plus ni n’entend très bien, le fait d’être ensemble leur est précieux. Lui veut ainsi toujours être assis et rasé de frais avant qu’elle n’arrive, et celle-ci est toujours ponctuelle. Comme d’habitude, elle me demande ce que j’en pense, et si « ce n’est pas pire ». Sauf qu’aujourd’hui, il en est tout autrement : sans qu’elle s’en aperçoive, son époux est décédé. Tout récemment sans doute, car l’infirmière est passée il y a dix minutes et va lui ramener un thé.             Puis-je lui annoncer qu’il est parti en sa présence et ainsi la culpabiliser de n’en avoir rien perçu ? Lui apprendre plutôt la nouvelle quand elle sera de retour chez elle, pour lui épargner cette souffrance supplémentaire ? Je me souviens alors qu’elle voulait à toutes forces « être présente pour ses derniers instants, parce qu’en plus de soixante ans de mariage, nous n’avons jamais été séparés ». Alors je lui dis qu’il vient de partir en dormant. Elle reste un instant interdite, et puis me serre longuement la main entre les siennes, sans un mot.



Carnet de bord d’un néo-urgentiste

• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital


• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »
• Mercredi 8 avril – Coronavirus #8 : affecté au «secteur Covid» des urgences, avec des patients agités et récalcitrants
• Jeudi 9 avril – Coronavirus #9 : aux urgences, une nette recrudescence des motifs psychiatriques
• Vendredi 10 avril – Coronavirus #10 : l’hôpital administre l’hydroxychloroquine après discussion collégiale


• Lundi 13 avril – Coronavirus #11 : la colère d’une infirmière devant le manque de moyens de l’hôpital
• Mardi 14 avril – Coronavirus #12 : cette liste des symptômes du Covid-19 qui n’en finit pas
• Mercredi 15 avril – Coronavirus #13 : « Dans notre service, quatre aides-soignantes ont été touchées par le Covid-19. On attend les résultats pour la cinquième »
• Jeudi 16 avril — Coronavirus #14 : hors du protocole, le doute diagnostic n’a plus sa place
• Vendredi 17 avril — Coronavirus #15 : « Cette pandémie n’a pas fait disparaître les autres pathologies »
• Samedi 18 – Dimanche 19 avril — Coronavirus #16 : gestion de la pénurie : blouses, masques, lits, tout manque à l’hôpital !


• Lundi 20 avril — Coronavirus #17 : baisse des patients atteints par le Covid-19 aux urgences
• Mardi 21 avril — Coronavirus #18 : « Je sais que c’est la fin », me dit un patient, étonnement calme
• Mercredi 22 avril — Coronavirus #19 : Retour progressif à la normale ou simple accalmie ?
• Jeudi 23 avril — Coronavirus #20 : « Ce matin, la police est intervenue aux urgences pour disperser des gitans venus en nombre »
• Vendredi 24 avril — Coronavirus #21 : « Des patients désorientés par des autorités médicales télévisuelles proférant tout et son contraire »


• Lundi 27 avril — Coronavirus. Jour 22 : la bobologie fait son retour aux urgences

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