Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #8 : affecté au « secteur Covid » des urgences, avec des patients agités et récalcitrants

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Aujourd’hui, il est affecté au « secteur Covid » des urgences, avec des patients agités et récalcitrants.
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Mercredi 8 avril

Aujourd’hui, je suis affecté au « secteur Covid » des urgences, avec le harnachement de rigueur. Les patients arrivent régulièrement, mais de façon plus espacée que la semaine dernière où l’affluence entraînait, malgré l’augmentation conséquente du nombre de soignants, une prise en charge plus désordonnée.

Les premiers gestes sont désormais bien rôdés, l’aide-soignante vérifie par un capteur digital la saturation en oxygène, l’infirmière prélève du sang pour les analyses, le médecin ausculte et oriente selon les cas, vers la radio standard ou le scanner. Mais la polypnée (respiration rapide et superficielle, qui n’assure pas de ce fait une ventilation correcte) domine la plupart des tableaux et génère de l’angoisse, ce qui rend ces premières tâches souvent délicates, du fait de l’agitation, parfois même de la désorientation, de certains patients.

Une femme voilée arrache son oxygène

Un homme d’une soixantaine d’années, maigre et échevelé, répète en boucle qu’il faut sortir le chien et repousse l’aiguille de l’infirmière. Une femme sensiblement du même âge, en chaussons et robe de chambre, peine à reprendre son souffle, mais n’en épelle pas moins son nom à tue-tête. Une autre, très en colère, voilée et les mains couvertes de henné, arrache l’oxygène en réclamant son fils, qui saura « la sortir de là ».

Une ligne téléphonique est dédiée aux renseignements des familles. Mais le soignant qui y est affecté est souvent occupé ailleurs, si bien que la sonnerie retentit aussi régulièrement que les alarmes stridentes des boîtiers enregistrant l’activité cardiaque et respiratoire.

Selon l’évolution clinique sous oxygène, les résultats biologiques et les données radiologiques, le patient est ensuite orienté, en attendant le résultat du test qui met environ 36 heures à revenir, dans un « secteur Covid » de l’hôpital : en médecine, en soins intensifs voire en réanimation, selon les signes de gravité. Mais en ce qui concerne cette dernière, les places sont de plus en plus limitées ; sur les 43 lits, il en reste 5 vacants. Deux patients doivent cependant être extubés cet après-midi, deux hommes de presque cinquante ans, tous deux diabétiques et tous deux employés de la même entreprise de décolletage. Il faudra toutefois attendre au moins une journée complète pour s’assurer qu’ils sont bien sevrés du respirateur.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
• Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
• Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
• Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
• Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »
• Mardi 7 avril – Coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »

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