Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #7 : Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une fillette de 8 ans pour nous remercier d’avoir « sauvé son papa »

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Aujourd’hui, on a reçu un dessin d’une petite fille de 8 ans pour remercier l’équipe d’avoir « sauvé son papa »
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Mardi 7 avril

Toujours une moyenne de 30 entrées par jour aux urgences pour des suspicions d’infection au Covid-19. Les patients sont pour la plupart hospitalisés, arrivant d’emblée avec des troubles respiratoires marqués. Ceux avec une simple toux fébrile ne se présentent plus, contrairement au début de la pandémie.

            Je me rends compte que les discussions lors de la pause repas ne tournent pratiquement jamais autour de la chloroquine et du Pr Raoult, récit avant tout médiatique. Le traitement qui prouvera (dans des études contre placebo évidemment vu que la grande majorité des patients Covid + ne présente jamais d’insuffisance respiratoire et guérit spontanément), son efficacité dans cette infection, sa capacité à éviter certaines complications, avec un bénéfice plus important que son risque, sera prescrit. Quelles que soient les enquêtes d’opinion, et quels que soient les injures ou les éloges des pitres hyperactifs des medias.

Remords et vengeance d’une femme trompée

Je rencontre ce matin l’ASH qui s’est spontanément dénoncée. C’est une femme de petite taille, d’une trentaine d’années, avec une perruque de cheveux lisses et des lunettes d’écaille. Ses parents sont venus du Bénin à la fin des années 80. Par le droit du sol, elle est Française, mais lorsqu’elle dit « mon » pays, avec un certain mépris d’ailleurs, elle parle du Bénin. Avec des sanglots dans la voix, elle m’explique ses difficultés à subvenir aux besoins de ses quatre enfants, de 4 à 11 ans – elle me montre une photo d’eux sur son téléphone –, et regrette d’avoir été influencée par son compagnon actuel qui lui promettait de revendre les masques au moins 10 euros l’un. Mais cet homme « n’est pas bon », elle l’a d’ailleurs retrouvé au lit avec une autre femme. « L’hôpital a plus besoin de ces masques que moi », dit-elle en détachant bien les syllabes. Difficile de démêler dans ses aveux, ce qui tient du remords sincère et de la vengeance de femme trompée. Elle restitue les boîtes de masques, dont nous vérifions qu’aucune n’a été ouverte. Avec la cadre du service, nous décidons d’en rester là.

            Un dessin d’une petite fille de 8 ans est arrivé par la Poste, pour remercier l’équipe d’avoir « sauvé son papa ». Agé de 45 ans, il avait rapidement eu besoin de ventilation assistée, et avait présenté plusieurs complications dont une impressionnante éruption cutanée, semblable à une brûlure étendue. Il est sorti en fin de semaine dernière. Le dessin montre un hôpital cubique et sombre, des infirmières volantes qui ressemblent à des oies sauvages mais que l’on reconnaît à leurs masques, une route qui serpente jusqu’à un soleil en forme d’œuf, et puis le père et sa fille se tenant la main, assis sur les lettres géantes du prénom Magali.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital
• Lundi 6 avril – Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »

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