Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du Coronavirus #6 : Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid »

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Aujourd’hui, repos de sécurité obligatoire après une garde de nuit.
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Lundi 6 avril

Pas d’hôpital aujourd’hui ! Depuis le début des années 2000, un repos de sécurité est devenu obligatoire après une garde de nuit, et ce pour éviter une altération des capacité de jugement le jour qui suit. J’ai en effet le souvenir, lorsque j’étais interne, de journées nettement moins productives en sortant d’une nuit de travail, et parfois même potentiellement dangereuses, ne serait-ce qu’en raison d’une capacité de réaction affaiblie. Ce « repos de garde » a également pour but d’éviter l’installation de pathologies au long cours (dérèglements hormonaux, troubles psychiques), documentés chez ceux qui sont en manque chronique de sommeil du fait d’une charge en gardes conséquente, comme par exemple les anesthésistes-réanimateurs.

Mais ce repos devenu légal ne fait pas tout. En discutant avec plusieurs confrères, ce qui ressort le plus actuellement, est bien une fréquence accrue d’insomnies. Beaucoup d’entre nous « pensent Covid », « mangent Covid », « dorment Covid », et il en est de même bien sûr pour tout le personnel soignant, une infirmière me racontant avoir passé ces deux derniers jours de repos à faire des siestes de quatre heures d’affilée, tout en restant sur le qui-vive une bonne partie de la nuit.

La voleuse de masques a avoué d’elle-même

La cadre de neurologie m’appelle en début d’après-midi pour m’annoncer que la personne responsable du vol de masques appartient à notre service et vient spontanément de lui avouer son forfait : c’est l’ASH (Agent des services hospitaliers) qui assure l’entretien des locaux. Celle-ci lui a expliqué que depuis son divorce, avec ses quatre enfants et sa paie d’à peine 1500 euros brut/mois, elle n’y arrive plus. Elle aurait rencontré quelqu’un lui assurant pouvoir revendre ces masques à bon prix… La cadre veut mon avis sur la conduite à tenir, prévenir la police ou passer l’éponge au vu de cet aveu spontané. Cette ASH est appréciée de tous pour sa discrétion et son efficacité, mais en fait personne ne la connaît vraiment. Je dois la rencontrer demain.

La cadre en profite pour m’informer que dans le service, quatre nouveaux cas sont apparus, dont un soignant, peut-être en lien avec le patient que nous avions diagnostiqué alors même qu’il était en secteur « sain ». Le laps de temps entre sa contamination et ses premiers symptômes ont facilité cette contagion.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
• Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »
Samedi 4 avril – dimanche 5 avril – Coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital

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