Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #5 : vols de masques à l’hôpital

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. Plusieurs boîtes de masques ont été volées hier. Les auteurs du vol sont méprisables, mais que dire des responsables de sa pénurie, qui ont transformé ce banal tissu en objet de convoitise ?
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Samedi 4 avril – dimanche 5 avril

Cela fait deux jours maintenant que l’afflux de patients aux urgences pour une suspicion d’infection à Covid-19, reste stable (entre 25 et 30 par jour). Trop tôt cependant pour commencer à parler de plateau.

       De garde, non pas aux urgences, mais « dans les étages », c’est-à-dire pour les patients hospitalisés (hors « réanimation » et « soins intensifs »), je suis frappé par le nombre de patients Covid + qui souffrent de douleurs thoraciques (au moins un tiers). La crainte est bien sûr l’angine de poitrine, c’est-à-dire la douleur d’origine cardiaque, pouvant augurer d’un infarctus, mais à chaque fois, les examens reviennent négatifs sur ce plan. L’essoufflement continuel, mais aussi l’angoisse, tout particulièrement le week-end où l’absence des proches est encore plus pesante, contribuent certainement à ce symptôme récurrent.

       La boulangerie la plus proche de l’hôpital a fait livrer dans chacun des huit services un carton de viennoiseries. Hier c’était le boucher qui avait apporté à l’accueil plusieurs sacs de saucissons.

Un gérant de boîte de nuit tatoué

Un patient octogénaire, souffrant d’un début de maladie d’Alzheimer, mais hospitalisé pour crise de goutte, a ce matin d’importantes douleurs articulaires. Il est en outre positif au test, demandé en raison d’une toux inhabituelle. Il a une mante religieuse tatouée sur son avant-bras décharné. En attendant que l’antalgique fasse effet, il m’explique qu’il était gérant d’une boîte de nuit durant les années 70 et qu’il a rencontré à cette époque de nombreuses vedettes de la chanson. À l’appui de ses dires, il me montre un épais cahier, qui doit certainement ne jamais le quitter, rempli de textes écrits en diagonale, de dessins psychédéliques, de photos jaunies. Sur l’une d’elles, on le voit, élégant et svelte, aux côtés de Ringo. Il est très étonné de mon accoutrement, s’en insurge presque (« Je n’ai pas la gale, quand même ! »). Il n’a de toute évidence pas la moindre idée de la pandémie en cours, et c’est très bien ainsi. Lui apprendrais-je d’ailleurs qu’il l’oublierait aussi vite, comme il a oublié ma question sur la mante religieuse.

       Plusieurs boîtes de masques ont été volées hier. L’enquête est en cours, aidée par la vidéo-surveillance. On nous incite à signaler toute personne suspecte, mais sous une blouse blanche et un masque, qui suspecter ? Les auteurs du vol sont évidemment méprisables, mais que dire des responsables de sa pénurie, qui ont transformé ce banal tissu en objet de convoitise ?

       Nouvel appel dans l’après-midi concernant le patient octogénaire, qui respire mal. On met en place l’oxygène, ce qui le soulage rapidement, tout en sachant qu’il le retira dans quelques instants en se demandant à quoi sert ce tuyau. En cas d’aggravation, son âge avancé et son mauvais état général rendent l’hypothèse d’une ventilation artificielle bien improbable, car celle-ci lui serait tout aussi fatale (une sédation profonde est nécessaire pour supporter l’intubation). J’aimerais rester avec lui plus longtemps, qu’il raconte encore un peu ses années folles dont il n’a presque rien oublié, mais déjà il se rendort.

       À 3 heures du matin, l’infirmière m’appelle pour m’annoncer son décès. Au moment de remplir le certificat, je réalise que la seule coordonnée de famille est celle d’une fille vivant à l’étranger, qui a demandé à ne pas être appelée la nuit. Le patient vivait seul, aidé par deux voisins.

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
– Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
– Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
– Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens
– Vendredi 3 avril – Coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »

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