Carnet de bord d’un néo-urgentiste au temps du coronavirus #4 : « Dans mon hôpital, 43 travailleurs médicaux sont infectés par le virus. »

Membre de la rédaction d’Éléments depuis plus de vingt ans, le docteur François Delussis est neurologue dans un hôpital de la région Rhône-Alpes. En direct des urgences, il nous livre son carnet de bord quotidien. À ce jour, 8 praticiens, 13 infirmières et 22 aide-soignantes de son établissement sont atteints par le virus, dont 11 hospitalisés.
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Vendredi 3 avril

Hier en réanimation, deux patients ont pu être extubés, après trois semaines de ventilation artificielle. Ce sont, dans notre hôpital, les premiers rescapés de la forme la plus sévère de la maladie. L’un a 75 ans, ancien boulanger, adepte de la randonnée en montagne, en parfaite santé avant l’infection ; l’autre est une femme de 50 ans, secrétaire médicale dont le surpoids a peut-être constitué un facteur favorisant, car c’est une particularité clinique que l’on retrouve assez fréquemment, sans pouvoir encore clairement l’expliquer, chez les patients Covid de moins de 60 ans admis en « réa ». Lits et respirateurs n’ont pas attendu longtemps avant d’être à nouveau utilisés.

Étrangeté de la réunion quotidienne entre représentants des médecins et de la direction, dans la « Salle Première », vaste pièce pouvant accueillir d’ordinaire, autour de sa table ovale, une cinquantaine de participants : du fait de l’espacement recommandé, seule une quinzaine y sont désormais admis, avec au moins deux chaises d’écart entre chacun. Les sièges vides donnent une impression d’autant plus funeste qu’à ce jour, huit praticiens de l’établissement sont atteints par le virus, dont trois hospitalisés. Concernant l’ensemble du personnel soignant, treize infirmières et vingt-deux aide-soignantes sont touchées, et huit d’entre elles hospitalisées.

Deux Kossovars les yeux exorbités hurlent

Aux urgences, nouvelle altercation ce matin, entre l’équipe et deux frères d’une vingtaine d’années, en sueur et les yeux exorbités, parlant (ou plutôt hurlant) des rudiments de français avec un fort accent qu’un collègue, incollable sur le sujet, identifie immédiatement comme kosovar. L’appel de membres du service de sécurité est nécessaire pour les maîtriser. Il semble assez vite évident que les deux individus sont toxicomanes, et en manque. La fièvre qu’ils présentent en est peut-être la conséquence, mais dans le doute, ils sont testés.

Dans le service de neurologie, un cas nous inquiète particulièrement : un patient entré il y a deux semaines pour un AVC a développé avant-hier de la fièvre et un essoufflement. Cela aurait pu n’être qu’une conséquence de sa maladie neurologique, laquelle peut entraîner des infections pulmonaires à cause de l’alitement et des troubles de déglutition, mais dans le cas présent, le test Covid revient positif. Concernant sa contamination, elle a pu avoir lieu juste avant l’entrée dans l’hôpital (des durées d’incubation jusqu’à 14 jours sont notées), mais a aussi pu l’être par l’un d’entre nous, porteur sain… Le problème est surtout que jusqu’à l’apparition de ses symptômes, il était dans un secteur « sain », c’est-à-dire sans les mesures de protection que l’on réserve au secteur « infecté» (si ce n’est cependant, les masques pour lui et les soignants). Toute l’aile est donc placée dès ce jour en « secteur Covid ».

Carnet de bord d’un néo-urgentiste
– Lundi 30 mars et Mardi 31 mars – Coronavirus #1
– Mercredi 1 avril – Coronavirus #2 : la tension monte à l’hôpital
– Jeudi 2 avril – Coronavirus #3 : le manque de place l’oblige à des choix draconiens

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